Camille Deslauriers

« La ménagerie de roc » – De la genèse des personnages

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Cette fois, je savais d’emblée quelle serait la trame sonore du texte à écrire : la chanson Suzanne, dans toutes les versions que je pourrais trouver. Celle de Leonard Cohen, bien sûr. Mais aussi celles de Jorane, de Peter Gabriel, de Nina Simone, d’Alain Bashung et de Tori Amos – la plus aérienne, celle qui convenait sans doute le mieux au personnage qui m’habitait et à l’univers que je souhaitais créer.

Un personnage qui s’apparenterait à cette Suzanne de la chanson de Cohen, clairement. Mais aussi à Laura, fragile silhouette collectionnant les animaux miniatures, dans La ménagerie de verre, de Tenessee Williams, une pièce que j’avais vue jadis, en 1991, dans le cadre d’un cours de théâtre de mon baccalauréat en études françaises à l’UQTR, et dont le personnage de Laura était alors joué par Anne Dorval. 

Un personnage qui resterait dans les marges du réel. Parce que ce genre de protagoniste m’interpelle, et parce que le thème de la folie m’a toujours fascinée.

Un personnage qui ne pourrait logiquement pas vivre seule. 

Un personnage aérien. Qui flotterait. Ou presque. Comme si elle parcourait le monde à dos de libellule. 

Qui serait donc la narratrice ? Une infirmière ? Sa mère ? Quelqu’un d’autre de sa famille ?

Rapidement, l’idée d’écrire sur l’amour inconditionnel d’une sœur s’est imposée avec le ton de la nouvelle, un ton épuré, mêlé de lucidité et de rationalité – ce qui permettrait de rapporter les lubies de Régine comme des constats ou des faits –  doublé d’un étonnement perpétuel de grande sœur dévouée. Comme j’avais besoin d’un bateau, à la fin, elle est vite devenue une scientifique de l’ISMER capable d’identifier les algues. Un piège. Les algues se sont mises à pulluler dans mon texte, traînant dans leur sillage des lourdeurs liées à des précisions excessives, comme ces chordarias flagelliformis qui se sont faufilées dans la narration et qui ont causé des ruptures de ton et de rythme. Ma sœur Rosaline, première lectrice critique éternelle, violoniste-mandoliniste qui me relit avec son oreille musicale, n’a pas manqué de me le reprocher. Avec raison, d’ailleurs.

https://www.inaturalist.org/guide_taxa/767009

Chercher l’équilibre. Ne jamais perdre de vue le style imposé par l’incipit.

Restait à trouver le conflit qui générerait la tension du texte.

Relire « Tomber », la nouvelle de Joanie, m’a vite permis de trouver la solution. L’écriture en résonnance avec « Tomber » s’est avérée le déclencheur qui a permis à la trame narrative de « La ménagerie de roc » de décoller véritablement. Régine voulait participer au film, dont le tournage à la Pointe devait se terminer avant qu’elle ne verbalise son souhait. Régine voulait tomber elle aussi – et elle y tenait. Du coup, les négociations avec le cinéaste et la scène finale sur la plate-forme me donnaient les scènes manquantes et la structure du texte.

Le fiancé de Régine, ce Don Quichote de bois flotté créé par Romjy Romjy à la Pointe-aux-Anglais et photographié par Françoise lors d’une sortie géopoétique, s’est naturellement invité dans l’univers du personnage :

Oeuvre de Romjy Romjy. Crédit photo : Françoise Picard-Cloutier.

« Régine a d’abord souhaité […] présenter sa ménagerie de roc [au cinéaste]. 

Puis, elle s’est mise à raconter son invraisemblable histoire d’amour. 

J’ai voulu intervenir. 

D’un geste presque imperceptible, il m’a indiqué de me taire. 

J’aurais dû m’en douter : le cinéaste se moquait bien de ma glose et de mon titre. Il a tout de suite été fasciné par Régine. 

Ma sœur est un poème.

On avait dû lui parler d’elle, au village. 

Son fiancé est un géant de bois sec. Elle l’a rencontré sur la plage alors qu’elle était encore une anémone, dans l’eau glaciale de la baie. Il l’attendait, là, posé sur la grève, comme un immense insecte enrobé dans la lumière de l’aube. Un Don Quichotte inespéré qui lui a fait un bébé de varech, avant de se fondre dans le ressac. 

Leurs épousailles ont eu lieu entre l’ambre et l’ocre.

Voici nos enfants, a-t-elle confié, en lui tendant une grappe d’ascophylle. 

J’ai été éberluée. 

Le cinéaste n’a presque pas pris de notes. Dans son grand cahier à reliure de cuir, il n’a écrit que ces cinq mots : homme insecte et femme végétale. »

Le prénom du personnage, quant à lui, découlait des recherches sur l’ambre que j’avais dû faire lors de l’écriture d’une entrée précédente de ce blogue. De l’homme-insecte et de la femme-libellule à la résine qui compose l’ambre, il n’y avait qu’un pas, un rien, une lettre, pour arriver, par associations d’idées, au prénom Régine.

Camille Deslauriers

« La ménagerie de roc » – De l’art d’être « habitée »

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Déjà, en 1990, à l’époque de mes études au baccalauréat en études françaises à l’Université du Québec à Trois-Rivières, une chargée de cours nommée Jeanne Morin, avec qui j’avais suivi quelques ateliers d’écriture, en parlant de moi, avait dit à un collègue étudiant : Camille, elle est habitée. Il m’avait alors rapporté ces paroles qui constituaient, de son point de vue de poète, un « compliment ». 

À l’époque, je n’avais pas été surprise de la description qu’elle faisait de moi. Intimidée, oui. Étonnée, non.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été habitée. Enfant, par des ami.e.s imaginaires; par cette petite sœur Rosaline que j’ai tant espérée, puis attendue; par le destin de nos poupées Barbie – une histoire qui se continuait à deux, jour après jour et séance après séance, comme une saga, pendant des années. Ces jeux ont duré jusqu’à ce que j’aie treize ans et ils ont, j’en suis certaine, forgé mon imaginaire. Ensuite, à l’adolescence, il y a eu des personnages – les miens et ceux des autres écrivain.e.s; des amours imaginaires; des groupes musicaux fétiches dont j’avais vraiment l’impression de connaître les membres; et déjà, des phrases ou des mots qui m’obsédaient, aussi.

Être habitée. 

Encore aujourd’hui, je ne vois pas comment vivre autrement qu’en me laissant habiter, qu’en me donnant la permission de divaguer. « En regardant ailleurs pour arriver à écrire », comme le confie Élise Turcotte dans le fragment « Errance », tiré d’un essai poétique auquel je reviens sans cesse, Autobiographie de l’esprit :

« J’ai besoin de cette distraction, qui n’est pas le contraire de la concentration – elle est son complément. Je me concentre sur ce que je fais, et puis je dévie. La honte que j’ai ressentie à être ainsi.

Lundi midi, je me lave de la souris séchée, trouvée derrière le frigidaire. Pendant des jours, l’idée de la souris morte est là et me gruge.

Un autre jour, il y a le mot « parpaings ». Cet impitoyable mot de morts non morts, de vie non finie.

Et puis le mot « orvet » que j’attrape dans un roman d’Herta Müller – ce mot, ce serpent de verre.

Serpents souris limaces ciment.

(…)

Je pense à ce nouveau manuscrit et le poumon se met à respirer dans mon petit bureau.

(…)

Où sont mes chats ?

Je suis sans cesse préoccupée par mes chats, surtout l’été. Enfin, pas tout le temps, mais trop intensément. Ils sortent dehors, ils s’enfuient, emportant ma raison avec eux. Quand ils reviennent, je me détends, comme une mère attachée à un fil. Mais peut-être qu’ils me distraient simplement de mon travail, qu’ils me permettent d’être en vie, d’habiter en animal ma maison. » (p. 61-62)

Laisser l’esprit vagabonder, faire autre chose, voire « glander trois heures par jour », comme le prescrivait Michel Hindenoch dans une formation au contage à laquelle j’avais assisté, c’est aussi écrire. On laisse ainsi les personnages évoluer dans l’ombre. 

Écouter de la musique. Coiffer les chats. Cuisiner un repas indien.

Glander comme Yehudi Menuhin, l’un de mes cinq chats.
Crédit photo : Camille Deslauriers

Aller flâner à la Pointe ou au Rocher blanc. S’octroyer un roupillon en plein après-midi. Avoir par moments l’impression de perdre son temps – alors qu’on n’a que l’été pour écrire. Pendant tout ce temps, être hantée, obsédée par ces certitudes : vouloir écrire sur cette ménagerie de roc qu’on a photographiée dès les premières sorties géopoétiques et se dire que, chaque jour, « quelqu’un » va s’occuper du cheval rose et roux à deux têtes et du corbeau impressionniste

La ménagerie de roc.
Crédit photo : Camille Deslauriers

Et un matin, pendant la lessive, soudain, savoir « qui » va prendre soin des animaux mythiques et entendre, clairement, dans ma tête, l’incipit de la nouvelle, sans doute inspiré par les sanguines que l’artiste a utilisées pour reproduire l’oiseau sur une roche :

« Les grottes de Lascaux sont au Bic, m’a-t-elle révélé, un midi, au retour de sa marche.

Chaque fois, ma sœur Régine revient de la Pointe comme on revient de voyage. »

Camille Deslauriers

« L’enfant sur le linoléum » – Une confidence, quelques recherches et une commande

Souvent, une vie sera dominée par un point culminant. À un certain moment d’une certaine aube d’un certain automne, une conception du monde s’éclaire, une réalité se dresse dans l’écume; le ciel change alors imperceptiblement de couleur […]. L’existence acquiert alors une autre texture. Voilà une métaphore à peu près convenable de mon rapport à la nouvelle : l’attention envers ce moment où une vie bascule. Mais dès après ce moment décisif, l’être « différent » est déjà en route, tremblement parfait propulsé par toute la puissance du vivant. Cet être dont le regard s’est assombri ou illuminé frémit déjà, avec majesté dirai-je, vers un autre point culminant. »

Jean Pierre Girard, Le tremblé du sens, 2005, p. 59

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Certaines anecdotes qu’on nous raconte prennent parfois les couleurs de l’ambre. Telles des invertébrés englués dans le silence, elles attendent des années avant qu’on en découvre l’empreinte, étonnamment nette, dans la transparence d’un texte. Ainsi, la vision à l’origine de la phrase « En bas de l’escalier, l’enfant sur le linoléum » date-t-elle précisément du 8 janvier 2015. 

À la fin d’un premier cours sur la nouvelle, alors que je venais de citer « La Fontanelle » d’Hugues Corriveau (Troublant, Québec Amérique, 2001) en guise d’exemple de texte minimaliste où le non-dit, l’évocation et les silences résonnaient plus fort que les mots, en écho à l’épouvante provoquée par ce texte, une étudiante adulte était venue me confier une peur irrationnelle qui avait traversé ses pensées juste après sa première grossesse : elle avait craint de jeter son bébé en bas d’un escalier. 

https://www.quebec-amerique.com/livres/litterature/hors-collection/troublant-576

Paradoxalement, j’avais alors été aussi fascinée que rebutée par son aveu. Je lui avais dit que c’était en effet le genre de pulsion – ou d’instant charnière dans la vie d’une narratrice ou d’un personnage, l’un des fameux « Y », un moment où une vie peut basculer dont parle Jean Pierre Girard dans Le Tremblé du sens – qui pouvait être cristallisée dans une nouvelle ou une micronouvelle.

Elle n’a, à ma connaissance, jamais écrit ce texte – c’est d’ailleurs triste, elle n’écrit plus, tout court.

L’anecdote, elle, me hante depuis cinq ans. 

A-t-on le droit de s’emparer comme ça d’un secret ? 

Était-ce du vol, de l’anthropophagie, du plagiat ? 

Absolument pas. Ce genre de terreurs vives qui se fossilisent en nous à notre insu – dont nos fictions s’approprient consciemment ou inconsciemment – rejoignent, en fait, des thèmes intemporels et leurs variations. 

https://www.connaissancedesarts.com/peinture-et-sculpture/le-cri-de-munch-les-dernieres-decouvertes-scientifiques-sur-le-chef-doeuvre-expressionniste-11139767/

Mes recherches sur le sujet m’ont par ailleurs appris que ce type de phobie d’impulsion touche de nombreuses mères « mises à mal par le dévouement nécessaire – plus ou moins héroïque – aux soins précoces ». https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2009-3-page-92.htm La peur de faire mal au poupon irait même parfois jusqu’à la phobie d’empoisonner le bébé avec son lait ou avec la purée préparée pour lui.

Dans ma nouvelle « L’enfant sur le linoléum », c’est plutôt Jessica, devenue « gardienne de service du demi-frère monstre », qui a « bien failli » obéir à l’épouvantable pulsion et qui s’est enfuie pour « éviter le pire ».

La commande d’un « récit qui devait comporter absolument une fille / femme en posture particulièrement malveillante » des directrices littéraires du Collectif Cruelles (à paraître à l’automne 2020 aux Éditions Tête Première) aura été le tremplin pour explorer la complexité de ce personnage adolescent et plonger dans l’écriture du texte.

Camille Deslauriers

« L’enfant sur le linoléum » – Deux titres, sept vers et un refrain

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Je l’ai souligné dès les premières entrées du blogue : la trame sonore d’écriture, pour moi, s’avère fondamentale dans le processus de création.

Étonnamment, cette fois, pour la choisir, j’ai d’abord porté attention à des titres de chansons. 

Grâce à Joanie, assistante de recherche-création et amie qui connaît bien mes goûts musicaux, je venais de découvrir Yael Naïm. Alors que j’explorais sa discographie, l’un des ses EPCoward, a tout de suite attiré mon attention. Il semblait tout indiqué pour écrire sur un sujet tel la phobie d’impulsion. 

Quelques notes de piano, une voix dans laquelle on sent d’emblée de l’inquiétude. Arrivée au refrain, qui prend la forme d’une même question martelée cinq fois – How did I become a coward ? – j’étais déjà convaincue : je venais de trouver ma trame sonore. Tout convenait : les harmonies, l’atmosphère, le thème, les répétitions obsédantes. À chacune de mes séances d’écriture, j’ai donc écouté l’album en boucle, du premier jet de « L’enfant sur le linoléum » à la version révisée qui paraîtra, à l’automne 2020, dans le collectif Cruelles (Éditions Somme toute, collection Hamac). 

 » But how did I become a coward ?
How did I become a coward ?
How did I become a coward ?
How did I become a coward ? « 

Le refrain est vite devenu exergue. Le lambeau de pyjama, pièce à conviction trouvée sur les lieux d’un carnage imaginé par Jessica, cette adolescente fascinée par « les choses morbides » et « les dictionnaires ».

Un vieux dictionnaire sans page couverture qu’elle traîne dans son sac à dos; le Larousse médical de son beau-père; L’Encyclopédie du paranormal se sont ainsi transformés en autant d’objets fétiches au fil des versions. 

Dans la foulée de cette fascination pour les bouquins – que mes lectrices-critiques (Joanie et Valérie de l’équipe du BREF; ma sœur Rosaline; Fanie Desmeules et Krystel Bédard, directrices littéraires du collectif Cruelles) m’ont, lors de leurs relectures, invitée à creuser – mon personnage a développé un véritable amour des mots : 

« Depuis qu’elle a découvert la poésie en analysant Une Charogne de Baudelaire, dans un cours de français qui aurait pu se révéler passionnant sans cette gorgone de madame Létourneau, les mots, pour elle, sont devenus aussi concrets que des blessures. Ils coupent, ils grincent, ils coulent. »

Dès lors, je tenais mon prétexte pour faire entrer la bibliothèque de survie de l’île aux Amours dans la fiction. Mais il me fallait identifier le livre que Jessica y trouverait, d’une part, et qui, de l’autre, saurait me servir d’intertexte.

Rêvasser devant sa bibliothèque, c’est aussi écrire.

Encore une fois, c’est un titre qui m’a mise sur la piste. 

Ce recueil semblait taillé sur mesure pour un personnage qui « a froid », l’automne, pendant sa fugue; qui aime les livres; qui tente de se raccrocher au réel en touchant « quelque chose de concret, quelque chose de matériel, quelque chose qui existe vraiment, pour ne pas succomber aux visions. »

Relire la poésie de Marie-Andrée Gill en prenant des notes a constitué un moment-phare du processus.

« Les mots nous hantent. Ils existent très fort, surtout quand on les répète », avais-je auparavant écrit dans mon texte. Il était maintenant clair que quelques extraits-chocs de Chauffer le dehors devraient y être cités littéralement :

Les vers suivants : 

« Chaque pensée est un crash
de corneilles dans un blender »

et

« Mon seul chez nous
est un coup de poing
dans la viande du cœur »

ont donc naturellement trouvé leur place dans ma nouvelle pour traduire la psychologie d’un personnage qui, à travers le miroir des mots d’une écrivaine, se sent enfin comprise, soulagée de constater qu’elle « n’est pas la seule à voir du sang dans sa tête ».

Camille Deslauriers

« L’enfant sur le linoléum » – Un personnage, une fugue et une étrange collection

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Son pyjama, affirmait-elle, était la preuve irréfutable qu’elle disait vrai. (…) Elle s’était couchée avec un pyjama jaune aux motifs d’hippocampes et s’était réveillée, fiévreuse, dans un pyjama blanc qui ne lui appartenait pas. »

Joanie Lemieux, « Dans la nuit noire ».

Ce pyjama, m’étais-je dit d’emblée à la lecture du texte de Joanie, quelqu’un pourrait le trouver sur la plage, à marée basse. 

Pour écrire « L’enfant sur le linoléum », au détour d’une commande de texte (Collectif Cruelles, à paraître aux éditions Somme Toute, collection Hamac), je suis donc repartie de cette idée, notée dans un fichier informatique créé six mois auparavant, idée qui s’était alors avérée une fausse piste « Dans les bras de Satie » – Fausse piste, lorsque j’avais écrit le premier jet de « Dans les bras de Satie ». 

Se faufiler dans les marges d’un ancien brouillon rassure et permet de ne pas sauter dans le vide. Avec une certaine fascination, dans ce premier jet avorté, j’ai donc retrouvé mon personnage de fugueuse et son étrange collection, « [u]n mini-musée de l’horreur dans son sac à dos ».

Fidèle à mes pratiques scripturales, j’ai encore été portée par la protagoniste : une adolescente que j’ai nommée Jessica. 

Des adolescent.e.s, j’aime la complexité, les questionnements viscéraux, les eaux troubles dans lesquelles elles et ils surnagent, comme en témoigne mon deuxième recueil publié. Mais, cette fois, c’est véritablement son rapport aux lieux, d’une part, et aux objets, de l’autre, qui ont structuré le texte, où se succèdent des figures spatiales inspirées par des artefacts tantôt référentiels tantôt imaginaires.

De la véritable Pointe-aux-anglais, j’ai en effet retenu trois détails photographiques devenus autant de figures spatiales métonymiques ou métaphoriques dans ma nouvelle : un bateau; un sous-vêtement abandonné sur la grève; la bibliothèque de survie de l’île aux Amours.

D’abord, il y a eu ce bateau étonnamment amarré dans les eaux basses de la baie, en solitaire, que j’avais photographié lors d’une sortie géopoétique à l’été 2018, le Lucien no 1.

Crédit photographique : Camille Deslauriers

En le voyant, j’avais tout de suite pensé : quelqu’un pourrait s’y terrer ou y avoir été enfermé. 

Mort ou vivant, mon personnage ? Je ne savais pas. Mais l’idée était restée. La cale, cet espace clos par excellence, a clairement été à l’origine de l’idée de « fugue » et l’a représentée illico, avant même que je ne sache quoi que ce soit d’autre du personnage.

« Cachée au fond de la cale du Lucien no 1, Jessica tente de se rassurer.

Elle se répète qu’elle a quinze ans et qu’elle a déjà habité au 30, rue Alice-Rochefort. »

L’adresse civique liée à la maison maternelle de Jessica existe, au Bic. C’était important, pour moi, de cibler une vraie maison. Ordinaire, anonyme, dont je ne saurais rien, mais référentielle. Choisie en visitant les rues du village, sur Google Maps. 

Par pudeur, sans doute, je n’ai pas poussé plus loin les recherches. Est-ce une entorse à notre posture géopoétique de ne pas être allée me promener vraiment dans cette rue, de ne pas m’être arrêtée devant la maison, avoir tambouriné à la porte, bonjour, j’écris sur votre maison, quelqu’un qui a une phobie d’impulsion pense constamment à y jeter un bébé du haut de l’escalier, le saviez-vous, puis-je la visiter pour m’inspirer concrètement des lieux?

Il valait mieux me contenter d’imaginer.

Rue Alice-Rochefort. Pourquoi cette rue-là précisément? 

D’un côté, parce qu’elle porte un nom de femme – et mon histoire tournait, en toile de fond, autour d’une fille ayant l’impression que « sa mère l’ignore depuis qu’elle a enfanté une gargouille ». Une histoire qui concernait les femmes appelait un nom de rue de femme. 

Quelques recherches sur Internet m’ont ensuite appris qu’en 2018, dans le grand Rimouski (dont fait partie le Bic), environ 5% des rues portaient des noms de femme. Alice-Rochefort figurait en premier sur la liste et j’ai tout de suite noté le nom. D’un autre côté, je voulais choisir le nom d’une personne peu connue et non celui d’une personnalité célèbre (Rimouski comportant une rue Anne-Hébert et une rue La Bolduc, à titre d’exemple) et j’ai tout de suite aimé les connotations minérales, la violence des « r » et le vent qui chuinte entre les consonnes sifflantes « ch » et « f » du nom de famille « Rochefort ».

Dans le texte, je ne décris pas cette maison, que j’ai réduite à cet élément central du texte : l’escalier. Un escalier qui surplombe un plancher de « linoléum ». Du haut duquel Jessica, gardienne de service depuis que sa mère a enfanté un enfant trisomique à l’âge de quarante-neuf ans, a « bien failli » jeter son « demi-frère-monstre », un soir où elle en avait marre du gardiennage, avant de s’enfuir pour éviter le pire. L’escalier et le linoléum ont ainsi condensé toute la maison, ils sont devenus des métonymies des « mauvaises pensées » obsédantes du personnage – qui souffre d’une phobie d’impulsion, j’en reparlerai dans une prochaine entrée –  dans les figures projetées qui représentent ses souvenirs.

La collection de « choses morbides » que transporte Jessica dans son sac à dos, quant à elle, est constituée d’objets qui évoquent, dans une sorte d’accumulation symbolique, des moments du passé et du présent de mon personnage. Chacun porte une scène qui reste en filigrane dans la nouvelle. Ces fétiches évoquent la détresse psychologique de Jessica. Neuf de ces objets ont été imaginés. Le dixième s’inspire d’un artefact que j’ai réellement photographié dans le cadre d’une sortie géopoétique en juillet 2019, « [u]n caleçon Fruit of the Loom » dont le lecteur ne saura rien de plus, sinon qu’il est « taché de sperme » et qu’il rappelle, par sa nature, le lambeau de pyjama trouvé sur la berge et la fascination Jessica pour les « pièces à conviction » d’ordre intime (des sparadraps; des mégots de cigarettes; des dents de lait; des rognures d’ongles; un chapelet volé à sa grand-mère, entre autres). Ma découverte inusitée – laquelle m’a bien amusée, je dois l’avouer – lors d’une sortie géopoétique à La Pointe s’est glissée naturellement dans la fiction.

Crédit photographique : Camille Deslauriers

Du reste, la passion des mots et des livres de Jessica découle du désir de représenter la bibliothèque de survie située sur l’île aux Amours, http://www.sagalane.com/livres/17-biblio/ile-aux-amours, une piste que je voulais explorer depuis le début du projet de création du BREF. Ainsi, Jessica, qui a découvert le pouvoir des mots dans un cour de français sur la poésie, à l’école secondaire, traîne dans son sac à dos un « vieux dictionnaire sans page couverture qui appartenait à sa mère quand elle était au secondaire » et un recueil de poésie qu’elle a emprunté dans la bibliothèque de survie, Chauffer le dehors, de Marie-Andrée Gill, l’un des intertextes qui m’a accompagnée pendant l’écriture et qui feront l’objet d’une prochaine entrée.