Camille Deslauriers

« Dans les bras de Satie » – La trame sonore

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

S’arrimer à la musique pour écrire, c’est inhérent à mon processus créateur, depuis presque trente ans maintenant.

La trame sonore induit un rythme, campe une atmosphère, crée un univers. Elle  permet aussi de voyager du réel à l’imaginaire. Quand on revient dans la vie courante, pour annoter des travaux d’étudiants, faire les courses ou nourrir les chats, par exemple, il suffit ensuite de remettre ses écouteurs pour être de nouveau transportée dans l’ailleurs – et se remettre en posture créatrice.

Oui, pour moi, la musique est un lieu

Mais il convient d’abord de chercher la trame sonore qui conviendra. Chaque texte ou chaque recueil commande la sienne, dès les premiers mots. Tout dépend des projets; pour Eaux troubles, chaque nouvelle appelait une chanson différente, tirée de plusieurs disques passant de la musique du monde au rock progressif; pour Les ovaires, l’hypothalamus et le cœur, j’ai écrit en grande partie avec We sink, de Sóley. 

Parfois, je tourne en rond, dans ma discographie comme dans le premier jet du texte.

Au début de l’été 2019, quand j’ai commencé à écrire la nouvelle qui devait être livrée à l’équipe du BREF le 15 juillet, suivant le calendrier établi dans le cadre de notre projet, Satie s’est imposé rapidement. Pour ses annotations singulières sur les partitions, qui me fascinent, d’une part. De l’autre, pour le côté mystique et minimaliste de certaines de ses œuvres. 

Vexations convenait parfaitement à l’immobilité du personnage en fauteuil roulant qui s’était imposé à moi : 

« Pour se jouer 840 fois de suite ce motif, il sera bon de se préparer au préalable, et dans le plus grand silence, par des immobilités sérieuses. »

Érik Satie, Vexations (note de l’auteur sur la partition)

Transcription de Bernard Dewagtere trouvée en ligne à cette adresse : http://www.free-scores.com/download-sheet-music.php?pdf=47524

La trame sonore a aussi dicté le ton, que j’ai voulu un peu énigmatique, à la fois onirique, poétique et envoûtant. Et le rythme, qui pouvait s’inspirer de cette mesure à treize temps répétée et répétée 840 fois (par un même interprète ou plusieurs, car elle demande d’être au piano pendant une ou deux dizaines d’heures).

Le titre s’est bientôt écrit de lui-même : « Dans les bras de Satie ». Et, déjà, le rythme m’était donné et convenait à la lente répétition du ressac (qui me fascine tant), et la métaphore du métronome s’est imposée d’emblée quand j’ai eu trouvé la voix de la musicienne qui interpréterait la partition, donnant suite à une étrange commande d’un mécène mélomane condamné à l’immobilité, dans son fauteuil roulant :

« Vous me voulez de dos, cintrée dans une robe de satin bleu-noir qui me sera livrée par la poste.

Vous ferez déménager le piano sur la grève.

Deux mille dollars pour jouer Vexations de Satie toute la nuit, sans interruption.

Invraisemblable, mais inespéré, ce contrat, en début d’été caniculaire où mes jeunes élèves troquent les gammes et les arpèges pour le maillot, la pelle et le seau. »

D’abord, en écrivant, il me fallait écouter Vexations en boucle (dans plusieurs versions, d’abord : celle de Klara Körmendi et de Jean-Yves Thibaudet; puis, en privilégiant celle-ci, de Fumio Yasuda. M’imprégner concrètement de la musique m’a permis d’aller jusqu’à calquer la mélodie du texte sur la phrase musicale, dans ce passage, tout particulièrement :

« Pendant plus de sept heures, mon métronome a été le ressac.

Présenter d’abord le thème de la basse. Do, la dièse, si bémol, ré dièse, sol. Entrer dans le dédale de cette phrase infinie comme le firmament, le premier accord plaqué à la brunante et les dernières notes éteintes avec l’aube. Reprendre encore et encore la même mesure à treize temps, obsessive, lancinante et définitive en offrande à la lumière bleutée du solstice, répéter l’unique motif des centaines de fois à contretemps de la nuit, m’abandonner à la litanie de l’eau sans perdre le fil invisible qui me relie au clavier, respecter la cadence de la marée qui se retire, puis remonte, en faisant fi de votre volupté, des miaulements de votre Chat lune, des effluves iodées du varech, des pleurs des goélands et du chant d’amour des rainettes, do, lado dièsesi bémolré dièsesol, suivre la mélodie comme un labyrinthe atonal dont les murs seraient les touches noires et blanches du piano, ré bécarre, do bécarre, ré dièse, sol bémol, plaquer les mêmes accords encore et encore, do dièse, fa bécarre, si bécarre, sol bémol, dans un lent corps à corps avec l’ivoire et l’ébène, ré dièse, do bémol, mi bécarre– quart de soupir – et recommencer. »

Enfin, on peut sans doute tisser un lien entre le minimalisme de la musique et l’esthétique de la brièveté.

Car ma nouvelle, comme c’est très souvent le cas, n’allait pas dépasser quatre pages.

Camille Deslauriers

« Dans les bras de Satie » – Fausse piste

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Une fois de plus, s’emprisonner dans des doubles pistes, comme dans un labyrinthe.

Partir d’abord d’un lambeau de pyjama emprunté au texte de Joanie (insérer un lien vers résumé) qu’une adolescente trouverait sur la plage, à marée basse. Se dire : mon personnage serait une adolescente, elle collectionnerait les objets insolites et macabres. Ses dents de lait. Ses rognures d’ongles. Les couilles de son chat qu’elle vient de faire castrer, comme de minuscules pois chiches, dans le formol. Et maintenant, ce simili-placenta. Elle serait fascinée par la légende de l’île au Massacre http://www.irepi.ulaval.ca/fiche-legende-ile-massacre-90.html. Elle irait squatter la maison incendiée à l’entrée de la pointe aux Anglais.

Trouver la phrase initiale, travailler le potentiel incipit :

« C’est brun-rouge et c’est dégueu.

 Avec le bout d’une branche, Célia tâtonne la chose qu’elle vient de trouver, en marchant sur la grève, à marée basse.

 La chose est molle et fibreuse.

 Lentement, elle la tourne, la retourne, la soulève.

 Ces rebords inégaux, ce cordon grisâtre qui pend. On dirait un placenta séché.

 Dommage. Ce n’est qu’un morceau de tissu, sans doute taché de boue et de sang. »

Penser qu’on pourra aussi récupérer enfin cette anecdote racontée par une femme qui m’avait confié avoir une phobie affolante : celle de jeter son poupon du haut d’un escalier. Cette pulsion qui relève d’une phobie d’impulsion, caractérisée par la crainte d’un acte non déterminé.

Tourner en rond dans ses notes. S’éloigner du clavier. Décider de « rêver » la crique.

Revenir aussitôt à l’idée de suicide. À cette scène qui m’habite depuis longtemps : deux personnages près d’une falaise, l’un en fauteuil roulant, l’autre qui va le pousser; de connivence, le plongeon fatal, le deuxième personnage ayant accepté de mettre un terme aux souffrances du premier.

La noyade, cette éternelle fascination (« Entre deux anémones ou les coulisses d’une chambre liquide »https://bureaubref.wordpress.com/2019/05/23/entre-deux-anemones-ou-les-coulisses-dune-chambre-liquide/). Mais pourquoi ?

Peut-être parce que la première crique, à la pointe aux Anglais, est un lieu à l’écart. Presque secret. Un entre-lieu, un « [e]space de liberté où tout est possible », « [v]ierge de toute connotation historique ou « mémoriale », [… qui] attend d’être investi, d’être transformé par le regard humain » (Lahaie, C. et coll., Ces mondes brefs, 2009, p. 38).

*

Une autre noyade. Pas l’idéal, dans la perspective d’un recueil où il importe minimalement de varier les thèmes et de relancer l’imaginaire de l’équipe.

Chercher encore, donc.

Même si, comme le souligne fort pertinemment Bachelard, pour certains auteurs et certaines autrices, « [l]’eau est […] une invitation à mourir; elle est une invitation à une mort spéciale qui nous permet de rejoindre un des refuges matériels élémentaires. […] En lui, chaque heure méditée est comme une larme vivante qui va rejoindre l’eau des regrets; le temps tombe goutte à goutte des horloges naturelles; le monde que le temps anime est une mélancolie qui pleure » (L’eau et les rêves, 1989, p. 77-78).

Références :
– Bachelard, Gaston, L’eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière, Paris, Librairie José Corti, (1942) 1989, 265 p.
– Lahaie, Christiane, avec la coll. de Marc Boyer, Camille Deslauriers et Marie-Claude Lapalme, Ces mondes brefs, Pour une géocritique de la nouvelle québécoise contemporaine, Québec, L’instant même, 2009, 456 p.

Camille Deslauriers

« Dans les bras de Satie » – Quand la rêverie s’en mêle

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Quand on s’abandonne à « la rêverie littéraire, étrange rêverie qui s’écrit, qui se coordonne en s’écrivant, qui dépasse systématiquement son rêve initial, mais qui reste quand même fidèle à des réalités oniriques élémentaires » (Bachelard, 1989, p. 27), il arrive qu’un personnage déménage un piano sur la grève. 

Retourner à Bachelard (L’eau et les rêves) et y trouver des permissions. « Pour avoir cette constance du rêve qui donne un poème, il faut avoir plus que des images réelles devant les yeux. Il faut suivre ces images qui naissent en nous-mêmes, qui vivent dans nos rêves, ces images chargées d’une matière onirique riche et dense qui est un aliment inépuisable pour l’imagination matérielle » (Bachelard, 1989, p. 27).

Tricher un peu en regard de notre posture géopoétique, et ne pas retourner sur les lieux, cette fois. Plutôt : rêver le lieu. 

Physiquement, je me suis « arrêtée » à la première crique; et dans l’imaginaire, j’y suis restée. Ma deuxième nouvelle, « Dans les bras de Satie », se déroulera donc là. Encore une fois.

À l’origine du texte, mon besoin de camper des atmosphères – et plus particulièrement, des atmosphères oniriques, poétiques. 

Quatre éléments « intertextuels » ou « intermédiaux » m’habiteront pendant ma semaine d’écriture intensive. La poésie répétitive de la pièce Vexations, de Satie, que j’écoute en boucle toute la semaine, dans plusieurs versions, mais avec celle-ci, plus particulièrement https://music.apple.com/us/album/erik-satie-musique-dentracte/1226517297; cette scène du film La leçon de piano, de Jane Campion, où le personnage renoue avec son piano sur la grève, scène culte d’un film qui m’habite depuis que je l’ai visionné pour la toute première fois; l’étrangeté des livres de Yoko Ogawa, et l’érotisme onirique de L’annulaire, plus particulièrement; les décors éthérés des tableaux de Léonor Fini. Autant de sons et d’images – au sens bachelardien du terme – qui « vivent » en moi et entraîneront ma rêverie dans leur sillage, tout au long de l’écriture et la réécriture de ce nouveau texte.

Référence(s) : Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière, Paris, Librairie José Corti, (1942) 1989, 265 p.

Camille Deslauriers

« Entre deux anémones » – Ou les coulisses d’une chambre liquide

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Pointe-aux-Anglais, fin d’août 2018, sortie dans une posture géopoétique. Notre première. 

Jouer les chèvres sur les récifs en compagnie de trois doctorantes pas mal plus en forme que moi pour nous rendre à la première crique. Ouf. Vraiment pas pour moi, l’escalade. Ma sortie géopoétique s’apparentera plutôt à une flânerie.

Assise sur la grève, j’attends mes assistantes pendant qu’elles explorent les autres anses.

Les mains et les pieds dans le sable chaud. Parce que tout commence par les sens, toujours. La vue, l’ouïe, le toucher. Le toucher, surtout. Essayer d’être attentive. De rendre compte des textures et des sensations pour prendre des notes. Être aussi près de la mer, quand je veux, depuis que j’ai ce poste de professeure à l’UQAR : un privilège. Chaque fois, cette promesse que je me fais : un jour, je demeurerai au bord de la mer. Pour le ressac, précisément. Son ressac qui m’apaise.

Habiter au bord de la mer.

Habiter la mer.

A posteriori, après avoir soumis la nouvelle aux autres membres du collectif (Joanie Lemieux; Françoise Picard-Cloutier et Valérie Provost), je me demande si l’idée de la chambre liquide, dans mon texte « Entre deux anémones », ne viendrait pas de là, de ce désir de vivre et de respirer sous l’eau. Ou d’y mourir. Je l’ai toujours dit : si, pour une raison ou une autre, je devais décider comment terminer mes jours, entre toutes les morts, c’est la noyade que je choisirais. 

Si j’habitais au bord de la mer, je chercherais à faire de ma maison une immense grève. Bois poli, coquillages, verre de tempête, algues séchées, étoiles de mer. J’en viendrais à ne plus savoir où mettre mes trésors de marée basse. Car mon rapport au territoire est balisé de ce besoin constant de toucher, de rapporter quelque chose, d’avoir du concret dans mes poches, comme autant d’empreintes de chacun des endroits où je vais, que j’aime ou que je visite – mais « empreintes », ici, n’est pas le bon mot. Il faudrait son contraire exact. Or, le terme « empreinte » n’a pas d’antonyme, si je me fie au logiciel Antidote

L’an dernier, lors de mon séjour de recherche-création à La Rochelle (en vue d’écrire le premier jet du roman L’Anziana, qui se passera en partie dans cette ville), après une énième collecte de cailloux et de coquillages, près du Café de la plage, à Sablanceau (Rivedoux, île de Ré), j’avais pris cette photographie (voir ci-dessous), et noté : se demander comment faire pour ne pas ramener l’océan Atlantique ni l’île de Ré dans ses bagages

« L’île de Ré dans mes poches ». Ça ferait un bon titre.

Quoi qu’il en soit, de l’île de Ré à l’île Saint-Barnabé, en passant par l’île aux Amours, toujours, je rapporte trop d’artéfacts.

Mea culpa : ramener des coquilles et des minéraux de l’île de Ré dans mes bagages en avion au Québec. Surtout, n’allez pas le dire aux douaniers.

L’île de Ré dans mes poches, crédit photographique : Camille Deslauriers

Quelques traits, deux couleurs, une œuvre d’art. Et une deuxième, juste à côté. En guise de toile de fond : deux grosses roches rugueuses. 

Un cheval rose avec des cheveux rouges et des sabots bleu-pastel. Le ventre proéminent. Sans doute une jument. 

On dirait un cheval à deux têtes. Ou un chien. Ou une chèvre. 

Le dessin est signé en bleu. Dina, Gina, Nina, Tina, Mina ? Un prénom de quatre lettres, en tout cas. 

Et cet oiseau impressionniste. Un corbeau ? Un rouge-gorge ? Un « M » à l’horizontale et deux traits pour le bec. Un oiseau qui serait presque abstrait, si ce n’était du bec à demi ouvert. 

Un dessin au pastel gras. L’autre aux sanguines. 

Visiblement, un adulte un enfant. J’imagine un père et sa fille. Peut-être Rose et Romjy Romjy?

Cet anthracite, ce brun rouille tirant sur l’orangé me rappellent les animaux mythiques des cavernes préhistoriques. 

Ces œuvres survivront-elles aux marées ? Aux intempéries de l’hiver ? Leurs couleurs s’envoleront-elles avec la fin de l’été, avec la neige, avec la nuit, avec le vent, avec mon souffle ? L’envol des animaux de roc. Une belle idée de laquelle je pourrais partir. La lourdeur devenue légèreté. La lourdeur ailée. Et soudain, j’entrevois Le Château des Pyrénéesde Magritte, au dessus des flots, à La Pointe aux Anglais.

La prochaine fois, moi aussi, j’apporterai mes crayons de cire. 

La ménagerie de roc, crédit photographique : Camille Deslauriers

Tentative. 

Ce serait l’automne. Elle resterait couchée là, à côté d’un cheval rose à deux têtes. Doucement, elle se laisserait prendre par l’eau qui monte, grande main glaciale sur son corps. Ce serait un bel endroit pour mourir. Au passage des oies blanches, l’âme chevaucherait ce cheval rose à deux têtes. Ou ce corbeau zébré qui chante une seule note, la même, toujours : un fa dièse funeste.

Trop cliché, trop attendu, le suicide par noyade, il me semble. « Cherche encore », comme j’écris parfois à mes étudiant.e.s, dans les marges de leurs textes de création. 

Tourner autour de la folie et de la dépression – un thème récurrent dans mon œuvre (« L’âme végétale », Femme-Boa; « Après l’après », Femme-Boa; « Cendres de soi », Les ovaires, l’hypothalamus et le cœur, et bien d’autres inédits). 

Chaque jour, la femme viendrait nourrir sa ménagerie de roc. 

Pendant cinq ou six pages, j’ai l’impression que je tiens ce qui pourrait devenir la matrice du texte. Deux pierres et un titre – « La ménagerie de roc » – constituent mon point de départ.

Mais les idées, chez moi, sont comme du limon. Elles se déposent très lentement.

Et la lecture du texte de Françoise – qui devait écrire la première nouvelle de ce projet collectif et qui nous soumet son texte avant que je n’aie même terminé mon premier jet – vient tout chambouler, et ça fait partie de la beauté du processus. 

Je suis aussitôt happée par son personnage de Gaëlle. Je voulais traiter de folie, de pulsions suicidaires ou d’états limites. Le thème m’est donné avec Gaëlle : elle fait une dépression postpartum.

Bientôt – mais devrais-je dire : comme d’habitude  ? – c’est le personnage plutôt que les berges de la Pointe-aux-Anglais qui me porte. C’était comme ça dans les espaces mis en scène dans Femme-Boa, c’était comme ça dans le collège privé d’Eaux troubles, et il semble en être ainsi cette fois, encore. Les êtres qui hantent, qui habitent, qui fréquentent mes univers imaginaires – et ce, qu’ils s’inspirent ou non d’espaces référentiels –, s’avèrent toujours les réels déclencheurs.

On pourrait croire qu’elle va faire un pique-nique à la Pointe-aux-Anglais. Mais elle vient plutôt nourrir sa ménagerie de roc. Chaque jour, qu’il vente ou qu’il pleuve, dans un lent rituel, elle dépose ses offrandes devant le cheval et l’oiseau. Une bouteille de Sancerre, des saucissons, du fromage et des noix.

Puis, elle jette quelque chose à l’eau. 

Comme si elle leur sacrifiait une partie d’elle-même. 

Un livre. Une théière ou une tasse. Une page de son journal intime. Que la marée emportera loin d’elle, de ce qu’elle est, qu’elle ne voudrait plus être. 

Sa maison est presque vide, maintenant.

Elle se dépouille. 

Pendant des heures, chaque fois, elle se perd dans le miroir des cercles concentriques.

Le jour où il ne lui restera plus rien, elle jettera ses pantoufles à la mer et embarquera dans l’une d’elles, une rame imaginaire dans chaque main. Un corbeau avec des ailes de pierre sur une épaule et un cheval à deux têtes sur l’autre.

Je tourne, tourne autour de Gaëlle, qui se tient debout, les pieds dans l’eau à la Pointe-aux-Anglais et le mot « rituel » s’impose.

Deux pistes se dessinent. D’une part, chaque jour, elle viendrait nourrir sa ménagerie de roc; de l’autre, elle jetterait des objets au fleuve. 

Rapidement, ce ne sont plus ses propres objets, qu’elle sacrifie, mais tout ce qui touche à Lili (bébé de Gaëlle, dans le texte de Françoise) – les couches, les pyjamas, les toutous, les minuscules souliers de cuir, la chaise haute. Pour lui aménager une chambre sous l’eau. Le thème de la noyade, qui me fascinait initialement, prend ainsi un autre visage : celui de l’enfant dont cette mère ne sait pas, ne saura jamais s’occuper.

Deux fins de semaine d’écriture et de réécriture à tourner en rond. Deux pistes : deux pierres qui ricochent avant de s’enfoncer sous l’eau. Comme si j’étais prise dans deux cercles concentriques qui ne pourront jamais se rejoindre et qui m’éloignent duvraipersonnage. Deux pistes, et pourtant, pas de fil conducteur. Jusqu’à l’évidence, que je nomme en discutant du processus d’écriture de ce texte sur Facetime avec une amie écrivaine. Son verdict est aussi clair que tranchant : il y a deux textes et non un seul. Il faut abandonner – sacrifier ? – une piste. Choisir un seul gouffre, et plonger.

La ménagerie de roc restera donc dans les coulisses d’ « Entre deux anémones ».

Les pierres m’auront menée sous l’eau, là où m’attend la chambre liquide d’une « petite morte » (comme celle qui s’est couchée en travers de la porte dans Le Tombeau des rois d’Anne Hébert).

Je tiens maintenant le canevas du texte : une femme en dépression postpartum qui jette les effets personnels de son nouveau-né à la mer; la chambre liquide dont elle rêve pour elle; un landau rouge abandonné à la Pointe aux Anglais; le coucher du soleil et l’horrible vision au téléjournal de dix-huit heures. Un plan de la nouvelle, ou presque.

On dit qu’elle a perdu la raison avec les eaux.

Bientôt, le texte prend forme autour de cette phrase initiale de laquelle surgit cette vision :

Tout a commencé par un landau qu’on a cru oublié sur la plage à marée basse. Avalé par la crique au soleil couchant. 

À dix-huit heures, au téléjournal de l’Est-du-Québec, Charles-Alexandre Tisseyre rapportait la nouvelle – et tout le Bas-du-Fleuve retenait son souffle. 

Les images étaient saisissantes. 

Une poussette écarlate ballotée par le courant dans la flamboyance des roses, des mauves et des ocres, à la Pointe-aux-Anglais. 

Mais « tout était bien qui finissait bien ». Heureusement, l’épave était vide. 

Le ton est placé.

Quelques recherches s’imposent ensuite : comment se forment les cercles concentriques; qu’est-ce qu’on trouve réellement dans fonds marins du Bas-St-Laurent; qui anime le téléjournal hebdomadaire de dix-huit heures à Radio-Canada (eh non, je ne le savais pas, je lis plutôt la presse écrite…); quels objets sont nécessaires aux nouveau-nés – ce genre de détails qui sous-tendront le réalisme de l’anecdote narrée. 

La fiction fait le reste. Elle ramène un oiseau – peut-être le héron photographié par Gaëlle dans le texte de Françoise; peut-être ce corbeau bicolore réellement aperçu sur une œuvre de roc, à la Pointe-aux-Anglais, maintenant fossilisé dans les marges d’un prochain texte. 

Entre deux anémones, une table à langer, une chaise haute une commode, un moïse. Bientôt, la chambre au fond des eaux sera prête. 

Alors, il suffira seulement de noyer Lili.

Gaëlle sait que le grand héron veillera sur elle.

Et parce qu’on n’écrit jamais seule – « Les livres que nous mettons autour de nous, depuis longtemps, sont la projection de notre histoire sur nos murs. Un portrait indirect. […] Ma bibliothèque précède et suit ce que j’écris. […] Elle est la marge de mes livres », disait à ce sujet Henri Meschonic, dans Les états de la poétique– pendant que je retravaille les divers états de texte d’ « Entre deux anémones », en écoutant à répétition Kromantíkde Sóley (parce qu’il me faut toujours une trame sonore pour écrire – j’y reviendrai ultérieurement), avant de soumettre mon texte à l’équipe, remontent les voix de toutes ces femmes qui m’accompagnent parce qu’elles ont marqué mon parcours de lectrice. Toutes des noyées – ou presque. « Olivia de la Haute mer », dans les Fous de Bassan d’Anne Hébert; cette célibataire quarantenaire, l’une des protagonistes de La Terre ferme (Christiane Frenette) qui, dans un étrange rituel, jette une à une les pièces de sa collection de décorations de Noël dans les eaux glacées du fleuve, comme pour se défaire de tout ce qu’elle a été avant; et ce « je » lyrique de Noyée quelques secondes(Louise Warren) : 

« des lambeaux
d’algues
s’enroulent
à ses chevilles
elle tend
ses bras
aux poissons
des pierres
usées
polies
toutes blanches
surgissent
de sa bouche
tombent
au fond
de l’eau
[…]
sa voix
lambeaux d’algues
[…]
entrer dans l’eau
se rendre
à soi-même
à des cercles
autour du visage
à des bulles d’air
ne rien faire d’autre
descendre
entre l’air
et l’eau
s’écrire vivante
toute bleue à l’intérieur »
 

En écho, ces vers d’ « Incident à Bois-des-Filions », chanson de Beau Dommage, que j’aime tant :

« Chus en amour avec une fille
Qui s’est noyée entre deux îles
Elle s’est perdue entre deux eaux
Avec des algues autour des chevilles
La tête en l’air comme un roseau ».

Toutes ces noyées, et bien d’autres, m’habitent encore et m’habiteront toujours. 

L’une de leurs sœurs, parfois, se lève de sa chambre liquide et elle remonte à la surface.

Première anse, Pointe-aux-Anglais, crédit photographique : Camille Deslauriers