Joanie Lemieux

« Dire adieu » : Remercier les lieux

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

J’ai hésité longtemps pour ma finale : la protagoniste dirait-elle « adieu » à la maison de ses parents désormais vide? Ou dirait-elle plutôt « merci »?

Les lieux, dans notre projet, sont d’une importance capitale. Rien d’étonnant à cela, considérant qu’ils constituent notre contrainte principale. Mais ce qu’on remarque, maintenant que plus de la moitié des textes sont écrits, c’est que la Pointe-aux-Anglais n’est pas seulement omniprésente, mais est aussi à plusieurs reprises représentée comme un refuge, un espace ouvert et accueillant où fuir une famille dysfonctionnelle ou une maison où l’on étouffe.

Or, c’est contre cette idée que j’ai eu envie d’inscrire mon texte. Non pas parce que j’étais en désaccord avec l’idée d’une Pointe-refuge – j’ai moi-même contribué à cette tendance avec ma première nouvelle. Mais parce que je voulais montrer autre chose.

J’ai eu envie d’écrire une maisonnée heureuse, qui ne rejette personne, mais surtout de tracer les contours d’un endroit où l’on désire toujours revenir, une maison qui s’allie symboliquement avec le vent et l’odeur de la Pointe, ne fait qu’un avec elle dans l’esprit du personnage, plutôt que de s’opposer à elle.

Dans la nouvelle, la femme qui revient de la ville pense la mer en même temps qu’elle pense sa maison, comme si le Bic ‒ et la Pointe avec lui ‒ ne constituait pas un espace distinct mais une immense cour arrière. Tout est amalgamé, pour elle : le paysage, la maison, la famille. En remerciant la maison, elle remercie le village; en lui disant adieu, elle accepte un peu plus le départ de ses parents.

Dans ce texte, on ne fuit pas la maison pour aller vers la Pointe. On fuit tout le reste pour venir vers l’ensemble, et c’est l’ensemble, chez soi.

Aussi plus j’y pense, plus j’arrive à la même réponse : prendre le temps de dire adieu, vraiment prendre le temps, n’est-ce pas, finalement, une autre façon de dire merci?

Joanie Lemieux

« Dire adieu » – Micronouvelle, prise deux

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

J’ai déjà parlé sur ce blog de l’engagement que nous avons pris, les autres autrices du recueil et moi-même, de tenter l’écriture d’au moins une nouvelle très courte (autour de 300 mots) et une nouvelle plus longue (autour de 3000 mots) chacune, ceci dans le but de varier les rythmes et, surtout, d’éviter que toutes les nouvelles d’une certaine longueur soient de la même main.

Ayant l’habitude de faire des textes plutôt long (long pour des nouvelles, on s’entend), c’est l’extrême brièveté qui est, pour moi, le réel défi.

J’avais déjà tenté, avec ma nouvelle « Dans la peau » (qui était ma quatrième), de faire très court. Certes, pour moi, 700 mots, c’était déjà court; mais j’étais encore bien loin des 300 mots visés. Je savais donc qu’il me faudrait encore tenter le coup d’ici la fin du projet. Les chantiers de nouvelles que j’avais entre les mains, toutefois, s’annonçaient beaucoup, beaucoup plus longs que ça…

C’est là que l’opportunité s’est présentée à moi sans que je la cherche : dans le cadre du Salon du livre, l’option Création littéraire du programme d’Arts et lettres du cégep de Rimouski a lancé un concours de micro-fictions. Ouvert pour six jours seulement, le jury appelait des textes de 200 mots maximum, autour du thème « Juste un dernier ».

J’avais, dans mes tiroirs, une première phrase qui convenait. Je l’ai utilisée, même si je savais qu’elle ne resterait sans doute pas. J’ai écrit une première version : pour un texte écrit aussi vite, ça n’était pas mal. Mais c’était long. Beaucoup plus que les 200 mots permis.

J’ai donc travaillé à couper, mais surtout, à densifier le texte, pour dire le plus de choses possibles dans ces 200 mots.

Quand je n’ai plus été capable d’enlever quoi que ce soit, j’ai envoyé mon texte au concours. Et belle surprise : on m’a décerné la seconde place.

Le texte envoyé, toutefois, ne pouvait pas se retrouver dans le recueil du BREF. Par soucis de concision extrême, il avait été amputé de toute mention au Bic, ou presque. Les lieux y étaient importants, mais ils étaient un peu flous : ils auraient pu être situés n’importe où. Le travail post-concours a donc consisté à remettre dans mon texte des passages et des idées supprimées plus tôt, à ramener le Bic temporairement effacé, sans pour autant revenir à une version antérieure telle quelle; le travail de densification demeurait pertinent, et certaines idées nouvelles, certaines formulations heureuses, étaient apparues en court de route.

La version finale est donc une sorte d’hybride entre la version initiale et une version ultérieure, qui fait, pour le moment, 388 mots.

Cette fois, je considère que j’ai réussi mon défi.

Joanie Lemieux

« Dans la peau » – Nommer la nature

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Quand j’ai commencé à envisager que mon « histoire de grenouilles », longtemps traînée dans mon imaginaire, pourrait enfin trouver à se développer grâce au projet du BREF, une question s’est imposée à moi : quelles espèces de grenouilles trouvent-on au Bic?

J’ai posé la question ici et là à des amis qui y habitent ou qui y vont souvent. Personne ne connaissait assez le sujet pour me donner une réponse satisfaisante. Une amie biologiste (elle se reconnaîtra sans doute : je la remercie encore de cette aide!) m’a redirigée vers une ressource web assez fournie, mais j’avais encore des questions. Sous le conseil de cette même amie, j’ai donc écrit à une naturaliste de la SEPAQ, au cas où. Comme je m’en doutais, toutefois, on n’a pas donné suite à mon courriel, qui a dû avoir l’air plutôt étrange parmi les courriels scientifiques et la somme déjà importante de dossiers réguliers à gérer.

J’étais passée d’une ignorance complète, qui me faisait craindre de dire n’importe quoi, à une sorte de trop plein d’informations où je ne me retrouvais pas tellement. Cet état des choses a aussi contribué à ce que je mette la nouvelle de côté.

Quand elle est revenue à l’avant-plan, j’en ai déjà parlé, ça a été sous une forme beaucoup plus brève. Peut-être est-ce pour cette raison, ou peut-être était-ce parce que la Pointe-aux-Anglais de notre recueil s’était, depuis, éloignée du réel, mais l’exactitude quant aux espèces vivant au Bic ne m’est plus apparu comme une priorité. Les garçons de l’histoire trouvent une grenouille brun-vert, sans plus de qualificatifs, et la jeune Brigitte la compare dans sa tête aux grenouilles vivement colorées de l’Amérique du Sud, et c’est tout. C’est assez.

Au bout du compte, décrire les grenouilles en termes à la fois simples et opposés (de par leurs couleurs mais aussi de par leurs techniques de survie, les grenouilles ternes favorisant le camouflage et les colorées une défense à base de poisons) a permis de parler des émotions du personnage à ce moment : face à ses intimidateurs, la protagoniste fige, et ne peut que regretter de ne ressembler davantage aux grenouilles colorées qui, elles, au moins possèdent une arme pour riposter.

Joanie Lemieux

« Dans la peau » – Une incision précise

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Il y a longtemps – plusieurs années, en vérité – que je traînais cette idée : une jeune fille est au bord d’un lac et d’autres adolescents, pour la tourmenter, ouvrent devant elle une grenouille pour en sortir les entrailles.

Dans ma tête, deux éléments étaient clairs : la fille était sensible à la vie animale;  l’intention des autres adolescents étaient uniquement de la troubler.

L’âge des protagonistes, les relations entre les personnages, le lieu exact, les événements qui menaient à cette scène : tout cela était flou et ne faisaient pas partie de ce que « je traînais ».

J’en ai parlé à plusieurs reprises sur ce blog, j’ai souvent en tête des éléments pendant plusieurs années avant de trouver à les mettre en mots. Ce peut être un personnage, une scène, un sujet, voire une ambiance ou un rythme. Tout seul, cet élément me paraît largement insuffisant. Ça n’est pas une nouvelle encore. C’est juste une sorte de piste. Un morceau du casse-tête. À un moment, le reste du casse-tête se met en place. Je ne presse pas les choses. Rendue là, j’écris le texte.

Dès le début du projet du BREF, j’ai cru que je trouverais dans la Pointe-aux-Anglais un lieu où planter cette scène de grenouille pour qu’elle germe et prenne l’expansion d’une nouvelle. Mais les mois ont passé, mon tour d’écrire est venu trois fois, et j’ai toujours fini par faire autre chose. L’histoire ne prenait pas.

La protagoniste a d’abord été une ado, puis une enfant, avant de redevenir une ado. Les intimidateurs ont été tour à tour des camarades de classe, des cousins, un grand frère. Ils se retrouvaient sur le bord du lac par hasard, ou pour une fête familiale, ou pour faire un feu avec des amis. Dans une version précoce, la jeune adolescente était secrètement amoureuse d’un garçon qui avait pour seul défaut de se tenir en mauvaise compagnie…

Toutes ces idées auraient pu fonctionner, mais quand je l’écrivais… c’était plate. Vide. Fabriqué.

Puis, lors d’une réunion, nous avons discuté du fait que les toutes les collaboratrices n’écrivaient pas des textes longueurs similaires. Cet écart faisait en sorte que nous nous dirigions vers un recueil où, même avec un nombre de nouvelles identique, certaines autrices occuperaient l’espace papier de façon disproportionnée. Face à notre désir d’unité globale du recueil, mais aussi sachant que nous voulions nous laisser la plus grande liberté individuelle possible (et donc ne pas nous imposer une taille de texte unique), nous nous sommes engagées à relever un défi qui nous sortirait de nos zones de confort tout en nous laissant choisir chacune de notre côté le meilleur moment pour le faire : chacune écrirait au moins une courte nouvelle, en visant 300 mots, et une beaucoup plus longue, en visant 3000.

Cet engagement est tombé à point. Au moment de me remettre à la table d’écriture, j’ai réalisé que ce qui ne fonctionnait pas dans ma nouvelle, c’était finalement tout ce qui entourait la scène cruciale : toute la nouvelle tenait dans cette scène, il ne servait à rien de tenter de donner plus de contexte. Loin des nouvelles où il faut de la chair autour de l’os, cette histoire nécessitait de laisser parler le moment précis, et seulement lui.

J’ai donc recommencé, en cherchant à entrer dans l’histoire au plus près possible des personnages, juste au moment important, pour en sortir aussi vite.

Dans sa version actuelle, mon texte fait 769 mots. Loin des 300 visés par le défi (qu’il faudra donc retenter une prochaine fois!). Mais il est plus court que toutes les versions auxquelles j’ai travaillées avant. Et cette fois, je crois qu’il fonctionne.

Joanie Lemieux

« Tomber » – Un art pour un autre

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Ma nouvelle « Tomber » parle d’un cinéaste qui réalise un film à la Pointe-aux-Anglais.

Ce film est expérimental, impressionniste. Le cinéaste n’explique que le minimum nécessaire aux villageois qui se portent volontaires pour y participer, et le lecteur n’en sait pas plus qu’eux, ce qui amplifie l’effet de mystère.

Le soir de la projection, personne ne sait trop à quoi s’attendre.

C’est que j’ai voulu présenter, dans le texte, ce que serait ce film. Donner une idée non seulement de son contenu, mais du ressenti des spectateurs. Et pour cela, je voulais que la « surprise » soit partagée par le lecteur.

Mais le cinéma et l’écriture sont des médiums très différents, ce qui fait du « transfert » vers la narration un défi particulièrement stimulant. Déjà, dans pratiquement toute description, il est impossible de rendre le visuel et le son dans tous leurs détails, de même que leur simultanéité. Dans l’objectif de recréer l’effet d’un film, ces limites se montrent encore plus criantes. Comment décrire le ton du narrateur sans briser le flot de son discours? Et comment laisser entendre sa voix tout en laissant voir les images à l’écran?

J’ai fait le choix de montrer l’image en premier. Mais, surtout, j’ai voulu mettre de l’avant la lenteur et le côté répétitif du film, créer un effet de « boucle » par-dessus laquelle la narration pourrait se superposer. Le film du cinéaste n’est pas une boucle en soi; mais les images de scène en scène se ressemblent et, si les figurants changent, l’action, elle, est répétitive, l’intrigue stagnante (voire inexistante). En insistant sur cette répétition, il me semblait que je pouvais reproduire l’effet de ces pédales qu’ont certains musiciens en spectacle, grâce auxquelles ils peuvent enregistrer en direct une section rythmique qu’ils font ensuite jouer en boucle, et par-dessus laquelle ils peuvent, dans un deuxième temps, ajouter un solo.

Dans la nouvelle, j’installe dans un premier temps les images, que je laisse ensuite « jouer en boucle », « se poursuivre » comme en arrière fond dans l’imaginaire du lecteur, pendant que s’ajoute la voix off. À défaut de parvenir à une réelle simultanéité, je crois arriver, au moins, à en imiter un peu les effets.

Un peu, mais pas complètement non plus. Et c’est tant mieux. Car il me semble aussi qu’il doit rester un espace de jeu, un peu de jour entre les deux mediums, un écart. Que le défi réside, certes, dans la transmission du contenu du film et de ses effets, mais pas dans une reproduction à l’identique de ce qui est à l’écran. La nouvelle n’est ni un synopsis, ni un compte-rendu : elle est une forme artistique en soi (d’ailleurs, le film lui-même n’existe pas, en dehors du texte!). Et si elle cherche bien sûr à laisser voir ce que voient et vivent les spectateurs dans la salle, elle déborde largement de cet objectif.

En d’autres mots, l’impossibilité de représenter le film à l’exact fait partie intégrante de la nouvelle, contribue à son élaboration et aux émotions qu’elle peut induire chez le lecteur. Enfin, c’est – comme toujours – ce que j’espère avoir réussi à faire.