Joanie Lemieux

« Toujours en reconfiguration » – Splendeurs et misères de la polysémie

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Au fil des réécritures, le projet derrière cette nouvelle est devenu plus clair : j’aimais cette association entre les corps célestes et les deux amants. Je voulais qu’on sente ce jeu entre les deux mondes jusqu’à la fin du texte, dans une dernière phrase qui l’aurait rappelé sans le nommer clairement.

Dans cette optique, je voulais que le texte se termine sur une liste d’objets que l’homme craint qu’elle n’oublie derrière elle : ses clefs, sa veste, son sac à mains. Mais je voulais, pour souligner une dernière fois la comparaison, ajouter à cette liste des objets qui s’écartent du réel de la femme, des objets qui tiendraient de sa composante « céleste », si on veut.

Je me suis vite rendu compte, toutefois, combien le vocabulaire céleste est soit si technique ou si précis qu’il est inutilisable dans un tel contexte, soit déjà associé à des réalités si proches du quotidien qu’on en oublie le sens astronomique.

Pour mieux expliquer ce que je veux dire, j’ai sorti quelques-unes des possibilités qui me sont venues en tête.

Je voulais une finale qui aurait ressemblé à :

« [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni [une composante céleste]. »

J’ai pensé, au début, revenir aux tempêtes dont la narratrice parle et qui ont cours sur Jupiter. Mais « Ni mes tempêtes » — comme « Ni ma pression » ou « Ni mes turbulences », d’ailleurs — allait dans une direction que je n’aimais pas, en laissant entendre que les deux amants avaient un passé tumultueux, alors que je voulais plutôt représenter une relation qui se termine sans éclats, d’une sorte d’épuisement prévisible (tout comme meurent les petites étoiles, qui n’explosent pas mais se tarissent; mais je n’avais pas vu cette comparaison avant de rédiger cette entrée… peut-être ajouterai-je ce détail à une prochaine réécriture?).

J’ai ensuite pensé aux « gaz » dont plusieurs planètes sont constituées. Mais voyez par vous-mêmes le côté hilarant d’une telle fin :

« [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni mes gaz. »

(Je le relis et j’en ris encore.)

J’ai alors pensé utiliser le nom d’un de ces gaz, mais « [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni mon hélium » sonnait si étrange à mes oreilles, donnait l’impression que la femme traînait avec elle une bombonne d’hélium…

J’ai fini par tenter le coup avec le mot « anneaux », qui sont à la fois le mot qu’on donne à des boucles d’oreilles ou à une bague et celui des cercles de roches et de poussières qui entourent certaines planètes, et le mot « chevelure », qui désigne à la fois les cheveux d’une personne et la longue traînée de poussière céleste qui se dégage d’une comète quand elle est réchauffée par une étoile.

Ainsi la fin devenait, en essence :

« [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni mes anneaux, ni ma chevelure. »

Sachant que ça risquait fort de ne pas être reçu comme je le voulais, j’ai quand même pris le risque de soumettre cette version à mes collègues. Pour tester son effet, bien sûr, mais aussi parce que j’espérais qu’elles aient une idée de génie pour régler mon problème.

Le retour que j’ai eu m’a fait rire au moins autant que ma tentative avec « gaz ». Valérie me répondait : « Donc elle porterait une perruque? Ai-je oublié un personnage qui en porte une? […] [M]ais pourquoi elle porte une perruque? Et pourquoi elle l’oublierait? »

(Je le relis et ici aussi, j’en ris encore.)

Elle avait compris « anneaux » seulement au sens de bijou, « chevelure » seulement au sens de cheveux. Je voulais des mots polysémiques, rappeler avec la fin le côté humain ET le côté « céleste » de la femme, mais c’était impossible : les lecteurs penseraient en premier au sens courant des termes, et la fin perdrait son sens.

J’ai donc opté pour une version intermédiaire. J’ai choisi deux mots relatifs aux corps célestes, dont le premier est clairement associé à l’astronomie, et le second seulement est polysémique. En plaçant ce second mot en dernier, j’avais espoir qu’il soit compris dans son sens astronomique par association (tout en conservant son deuxième sens potentiel). Ce qui donnait :

« [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni mes lunes, ni mes anneaux.

Mais là, c’est Camille qui n’était pas convaincue, trouvant que le mot « anneau » « sonnait mal » et envoyait l’esprit ailleurs, rappelait trop les anneaux d’un serpent.

Face à ce problème, je me serais sans doute résignée à changer complètement la fin (au sens de l’idée de la fin), même si je l’aimais beaucoup; après tout, il faut parfois couper même les passages qui nous sont les plus chers, pour le bien du texte. Mais le commentaire des filles était clair : la façon dont la fin était faite fonctionnait, et c’était beau. Le seul défi, ce serait de trouver le mot juste…

Au moment d’écrire cette entrée, je cherche encore.

L’avenir dira si je trouverai quelque chose qui convienne. Mais si ça n’est pas le cas et que je dois changer entièrement ma fin, je me console en me disant qu’il y aura dans cette entrée la trace d’un processus important, qui parle des limites du langage, du mot juste qui parfois n’existe simplement pas, de l’importance d’être relu par des gens qui ne pensent pas comme nous et de la nécessité, dans ce cas, de faire le deuil de passages qui nous tenaient à cœur.

Joanie Lemieux

« Toujours en reconfiguration » – L’espace du souvenir ou le souvenir de l’espace

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Un des aspects que je suis contente d’avoir pu explorer avec cette nouvelle, c’est celui du souvenir des lieux.

Le projet du BREF est centré sur l’espace, bien sûr, mais rien n’oblige les personnages à y mettre les pieds au cours du récit. La nouvelle « toujours en reconfiguration » se déroule en entier dans une chambre, mais le souvenir de la Pointe s’impose au personnage. Ce jeu de la remémoration transforme l’espace : d’une part, par le temps écoulé depuis cette nuit-là; d’autre part, par l’état d’esprit dans lequel se trouve la narratrice.

Certes, l’espace qu’on perçoit n’est, déjà, jamais vraiment l’espace. Même quand on le décrit en temps réel, avec le plus d’application possible, il nous échappe, il s’obstine à ne pas se rendre. En ce sens, il est inépuisable. Quand bien même on réussirait à décrire avec une précision parfaite l’allure du paysage, il resterait encore à parler de toute l’ambiance sonore, de la chair de poule, des galets sous les pieds nus; et quand bien même on saurait nommer toutes ces sensations, il faudrait encore choisir dans quel ordre on en parlerait, imposer une progression au récit; et quand bien même on parviendrait, par je ne sais quel procédé d’écriture, à rendre la simultanéité des sensations du réel, en une minute déjà la lumière ou le vent aurait changé et il faudrait recommencer.

S’ajoute à cela qu’on perçoit toujours l’espace avec ce qu’on est, en fonction de nos propres sensibilités physiques et émotives. L’espace est légèrement différent pour chacun, et change encore en fonction de notre état d’esprit.

L’espace auquel on songe ou qu’on se remémore est d’autant plus distinct du « vrai » réel qu’il s’est écoulé du temps depuis le dernier contact. Après un certain temps, il ne reste plus de l’espace que ce qui nous a frappés de l’endroit, ou encore ce qui a trouvé une résonance en nous. Et si cette résonance est forte, il peut ne rester qu’elle, sans égard à la « réalité » de ce qui formait l’espace; ne rester qu’une trace gonflée de signifiance, imbriquée en soi dans un réseau impénétrable où chaque chose trouve sa place.

L’espace ainsi transformé n’a pratiquement plus rien à voir avec l’espace réel. La narratrice, dans « toujours en reconfiguration », parle très peu des lieux concrets qu’elle a visités avec son amant; son discours se concentre sur des réalités naturelles lointaines et impossibles à visiter, mais dont elle a compris les mécanismes alors qu’elle était à la Pointe, liant tous les éléments dans son esprit.

En parlant de la Pointe, elle parle du ciel; en parlant du ciel, elle parle d’elle-même.

Ainsi l’espace est davantage que juste un cadre où se déroule la pensée; il fournit les images pour la prolonger, permet de nommer autre chose à travers lui.

Joanie Lemieux

« Toujours en reconfiguration » – Revenir la nuit

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Quelque chose de la nuit m’attire. Quelque chose du brouillard, aussi. Il faut croire que j’aime quand l’espace ne dit pas tout, se laisse deviner, possiblement parce que je ne suis pas très visuelle de nature (possibilité que dont je parlais aussi ici).

Dans le deuxième texte, je croyais toutefois que je trouverais une façon d’explorer une autre facette de l’espace… mais non. En définitive, je me suis retrouvée encore une fois à parler de l’espace nocturne.

Toutefois, et assez étonnamment, je ne me suis rendue compte de cette répétition que très tard dans l’écriture — c’est-à-dire que je n’avais pas conscientisé que mes deux textes se déroulaient la nuit. J’en étais au moment d’écrire la première visite des personnages à la Pointe. J’allais écrire que la Pointe était déserte quand je me suis rappelé qu’un autre personnage s’y trouvait probablement : la fille de « Dans la nuit noire ». Alors, seulement, j’ai réalisé que j’avais choisi intuitivement d’exploiter le même moment du jour.

Comment est-ce possible de ne pas m’en être rendue compte avant? Deux raisons, je pense : d’abord, tout ce que j’écris n’est pas forcément réfléchi à 100%, il demeure toujours une part d’intuition et il est normal que cette intuition me ramène à mes propres objets de fascination; ensuite, ces deux nouvelles partagent peut-être l’espace de la nuit, mais elles le font de manière très différente.

Alors que dans « Dans la nuit noire », l’activité du ciel nocturne était tout au long du texte l’objet d’un doute, elle est ici bien réelle : tout bouge, cette fois, dans ce même ciel de la pointe.

Qui plus est, alors que la première femme se demande jusqu’à l’obsession s’il y a de la vie dans cet espace, la deuxième s’intéresse plutôt à une activité non pas vivante, mais minérale. Cette nouvelle ne pose pas la question « sommes-nous seuls dans l’univers? », mais plutôt « est-il possible que nous ayons davantage en commun qu’il n’y paraît avec cette pierre ou cette étoile? ».

La femme de « Dans la nuit noire » entretenait avec les créatures du ciel un rapport d’altérité : elle les appelait, voulait les rencontrer enfin, connaître une créature autre. La femme de « Toujours en reconfiguration », quant à elle, entretient avec les corps célestes un rapport qui tient plus de l’identité — d’une certaine façon, elle s’imagine être pareille à ces objets qui se meuvent au loin d’elle.

Du reste, la nuit comme moment du jour éloigne la mère et la fille de « Dans la nuit noire », l’une fuyant la noirceur et l’autre la désirant. Dans « Toujours en reconfiguration », l’observation du ciel a au contraire rapproché les deux amants, un rapprochement qui perdurera même après leur séparation, puisque la narratrice repensera à lui chaque fois qu’elle repensera au ciel nocturne.

C’est donc dire que ces nouvelles parlent toutes les deux de la nuit à la Pointe, mais ne se recoupent que sur ce point — tout comme le font les personnages qu’elles contiennent, qui se croisent, une seule fois, de loin et sans plus, avant de repartir chacun de son côté sans échanger un mot.

 

 

Joanie Lemieux

« Toujours en reconfiguration » – Apprendre à reconfigurer

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Pour cette deuxième nouvelle à écrire, j’avais plusieurs idées potentielles, plusieurs points de départ à exploiter. C’est que, comme je l’ai expliqué dans une entrée sur « Dans la nuit noire », je traîne longtemps certaines idées, jusqu’au moment où les éléments alors disparates trouvent un liant, jusqu’à ce qu’un ton ou une voix devienne clair. J’avais donc pour intention de creuser l’une de ces pistes si longuement gardées en tête, de faire des tests, bref, de voir comment elle se développerait une fois plongée dans le terreau de la Pointe-aux-Anglais.

Ne sachant pas ce qui fonctionnerait le mieux, j’ai travaillé à trois textes en parallèle : une histoire centrée sur la question écologique, une histoire de grenouilles qui ne trouve pas sa forme, et le récit d’un cinéaste qui aurait répondu au texte « Dans les bras de Satie ». Mais le temps a passé et rien de satisfaisant n’est né de ces tentatives.

Après quelques semaines d’essais (et surtout d’erreurs) — et pour une tout autre raison que le projet du BREF — j’ai eu à chercher dans de vieux carnets de notes personnelles. Dans l’un d’eux, j’ai trouvé un texte si mauvais qu’il m’a fallu en rire (il ne faut pas sous-estimer la valeur de ces carnets, où on peut écrire des textes médiocres sans être vus) mais qui contenait les mots suivants : « et puis c’est arrivé, il n’y avait plus rien à dire ».

J’ai arrêté ma lecture. J’ai mis de côté ce sur quoi je travaillais et j’ai recopié ces mots à l’écran. Ils me semblaient contenir quelque chose d’intéressant, une fois détachés de leur contexte original.  Je ne sais pas trop pourquoi.

À cette étape du processus, l’entreprise était surtout ludique. Je faisais un test, je n’avais rien à perdre. J’ai lancé une phrase, juste une phrase à laquelle j’ai ajouté des mots, d’autres mots encore, sans la couper, sans vérifier tout de suite la syntaxe. Sans entrer complètement dans l’écriture automatique (j’empruntais quand même une direction dans le texte), je ne questionnais pas les images qui me venaient.

L’idée d’une rupture amoureuse paisible m’est venue tout de suite, et il m’a semblé évident dès le départ que ça se passait le soir ou la nuit, avant un dernier sommeil ensemble. La narratrice, incapable de dormir, peut voir par la fenêtre une portion du ciel. Tout le reste prend la forme d’un long monologue formé de souvenirs et de réflexions sur l’astronomie, enchaînés surtout par associations d’idées.

Maintenant : j’ai intitulé cette entrée « Apprendre à reconfigurer » pour deux raisons.

La première, c’est que cette nouvelle est née d’un ancien brouillon très mauvais que j’aurais facilement pu décider de jeter. Il m’a fallu sortir ces quelques mots de leur contexte pour faire éclore autre chose. Ce bout de phrase, d’ailleurs, n’est pas resté tel quel dans la version finale.

La deuxième, c’est que j’ai dans ce texte emprunté deux directions que j’avais déjà empruntées souvent avant : la phrase longue et la métaphore astronomique.

Or, j’ai longtemps craint de me répéter dans l’écriture. De peur d’avoir l’air de toujours écrire la même chose, je me refusais de créer deux personnages un peu similaires, ou de reprendre deux fois la même structure… sans réaliser tout de suite que de passer trop vite d’une chose à l’autre m’exposait à d’autres pièges : m’éparpiller, rester à la surface des thèmes, ne pas atteindre le cœur de ce que je voulais dire.

Depuis la publication de mon recueil, j’explore bien sûr de nouveaux thèmes — la question amoureuse, notamment, revient de plus en plus souvent dans mes écrits récents —, de même que d’autres formes, mais mon attitude face à la répétition a beaucoup changé : je ne me prive plus de repasser dans des traces déjà explorées, de me réengager dans les mêmes sillons.

Ainsi je reviens souvent, depuis quelques années, à cette longue phrase virgulée (à laquelle j’ai même, cette fois, enlevé les majuscules et le point final — à voir si ça restera ainsi une fois venu le temps de la mise en recueil), quitte à devenir redondante aux yeux de certains. De même, je ne chasse plus les images stellaires qui me viennent : j’ai toujours été moi-même fascinée par l’astronomie, il est donc logique que le thème revienne souvent dans mon écriture.

Je crois que j’avais peur de la recette, peur de me limiter. Mais je pense de plus en plus qu’il n’y a pas de mal à reprendre les mêmes éléments; au contraire, il y a là une richesse, nos intuitions en disent long sur nous-mêmes et sur ce qu’on cherche inconsciemment à dire.

L’important, je suppose, c’est de continuer, ou de les creuser, ou de les joindre à d’autres éléments. Ainsi on forme de nouveaux composés, de nouvelles alchimies : il devient impossible de se répéter entièrement.

Joanie Lemieux

« Dans la nuit noire » – Brasser les cartes

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Enfin, je ne pourrais parler de l’écriture de cette première nouvelle sans aborder la question du découpage, de l’agencement des fragments dans un ordre particulier et des multiples fins que j’ai envisagées (et écrites) pour cette nouvelle avant d’arrêter mon choix.

Choisir l’agencement des fragments a pris du temps. Plusieurs ont été écrits mais ne sont pas restés du tout dans le texte final (des fragments qui avaient rapport au père, notamment, ont finalement été évacués). L’ordre a été changé, je pense, dans toutes les dispositions possibles, avant que j’arrête mon choix.

Il va de soi que le sens de l’histoire changeait avec chaque modification. Chaque façon d’ouvrir le texte, par exemple, avait ses avantages.

Entrer dans le texte par la scène de l’incident était non seulement chronologiquement juste, mais mettait l’accent sur l’étrange, de même que sur la narratrice, puisque cela permettait au lecteur d’avoir pour première information ce qui est aussi, de son propre aveu, son premier souvenir à elle, le tout début de sa relation consciente avec sa mère. Ouvrir le texte par la narratrice qui se fait juger à l’école introduisait son doute avant même l’objet de ce doute, ce qui ajoutait à la tension : on se demandait quelles preuves existaient, les détails de l’incident. Commencer par le fragment sur le pyjama était saugrenu et accrocheur, en plus de mettre la certitude de la mère en avant plan, mais ne présentait pas la narratrice du tout, alors encore moins leur relation. Commencer par les scènes de rituels entre les fillettes mettait l’accent sur la « mauvaise » relation (la leur, et non celle avec la mère), ce que je voulais éviter. Entrer dans le texte par l’espace, ce que j’ai finalement choisi de faire, nous place tout de suite avec le personnage de la fille, qui raconte son histoire sans qu’on sache alors qu’elle le fait à voix haute.

J’ai donc choisi d’ouvrir sur l’espace de la pointe et de fermer sur lui. Je trouvais que commencer avec l’appel des profondeurs du ciel était intéressant, mais aussi que les propos tenus sur l’obscurité soutenaient une sorte d’étrangeté dans le réel, ce qui me semblait convenir au ton que je voulais pour le texte. Qui plus est, cette disposition permettait une circularité intéressante, un écho entre le début et la fin (elle sent que le ciel l’appelle à lui; elle lance à son tour un dernier appel au ciel).

Du reste, cette fin a elle aussi changé beaucoup. La première version complète ne contenait pas la conversation finale entre les deux femmes et se terminait sur une scène où la fille, en fouillant dans des vieilleries, trouvait un objet : or, cet objet laissait deviner si oui ou non la mère avait bien été enlevée, une question que j’ai finalement choisi de laisser en suspens, pour mettre davantage l’accent sur la relation mère-fille que sur les extraterrestres eux-mêmes. Qui plus est, cette scène posait quelques problèmes : il était difficile pour certains de mes premiers lecteurs de comprendre ce que j’essayais de dire. Les versions suivantes devaient donc s’éloigner de la question extraterrestre elle-même tout en se faisant plus claire. Mais, en lisant cette nouvelle fin, mes premiers lecteurs m’ont cette fois reproché d’avoir été trop claire, d’avoir enlevé son mystère au texte… Plusieurs versions plus tard, je crois que la fin fonctionne, qu’elle laisse entendre des choses sans les confirmer. Mais, encore une fois ici, les lecteurs jugeront mieux que moi de si j’ai réussi ou non cela.

Pour terminer, j’aimerais prendre le temps de parler du lien à faire entre le travail d’agencement des fragments et le caractère un peu étrange de l’histoire. J’ai déjà abordé la question d’un tel lien dans une communication (que vous pouvez lire ici) où j’avançais que, dans mon recueil Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers?, le découpage (papier, aux ciseaux) de mes nouvelles en fragments et le jeu physique par lequel j’organisais et réorganisais le texte ne me semblaient pas sans incidence sur le développement, dans mon écriture, d’une forme d’onirisme. En effet, déplacer et replacer les fragments chavire à chaque fois l’histoire et, à force, provoque des rencontres heureuses entre certains éléments autrement distants, rencontres qui à leur tour génèrent de nouveaux éléments imprévus au départ.

Or, depuis la parution du recueil, je suis passée à d’autres sujets et d’autres formes d’écriture. Je travaille encore des chapitres brefs, mais je retouche beaucoup moins leur agencement. Moins de « découpage », moins d’onirisme : il n’est pas certain qu’il y ait corrélation, mais il y a coïncidence. Et voilà qu’au moment d’écrire sur un phénomène paranormal, je choisis spontanément de découper mon texte en fragments. Peut-être parce que les ellipses amènent naturellement du silence, des omissions, qui servent le mystère. Peut-être parce qu’une chronologie bousculée épouse mieux la réflexion de la narratrice qui se raconte. Quoi qu’il en soit, aborder l’écriture du texte comme un casse-tête ou un jeu de cartes à constamment rebrasser me permet de voir ma propre histoire sous plusieurs jours.

À la fin de l’écriture, même si je tiens les rênes du texte, j’ai vu passer tant de versions où il se passe tant de choses que moi-même, tout comme ma narratrice, je ne suis plus certaine de laquelle est la vraie.