Joanie Lemieux

« Toujours en reconfiguration » – Revenir la nuit

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Quelque chose de la nuit m’attire. Quelque chose du brouillard, aussi. Il faut croire que j’aime quand l’espace ne dit pas tout, se laisse deviner, possiblement parce que je ne suis pas très visuelle de nature (possibilité que dont je parlais aussi ici).

Dans le deuxième texte, je croyais toutefois que je trouverais une façon d’explorer une autre facette de l’espace… mais non. En définitive, je me suis retrouvée encore une fois à parler de l’espace nocturne.

Toutefois, et assez étonnamment, je ne me suis rendue compte de cette répétition que très tard dans l’écriture — c’est-à-dire que je n’avais pas conscientisé que mes deux textes se déroulaient la nuit. J’en étais au moment d’écrire la première visite des personnages à la Pointe. J’allais écrire que la Pointe était déserte quand je me suis rappelé qu’un autre personnage s’y trouvait probablement : la fille de « Dans la nuit noire ». Alors, seulement, j’ai réalisé que j’avais choisi intuitivement d’exploiter le même moment du jour.

Comment est-ce possible de ne pas m’en être rendue compte avant? Deux raisons, je pense : d’abord, tout ce que j’écris n’est pas forcément réfléchi à 100%, il demeure toujours une part d’intuition et il est normal que cette intuition me ramène à mes propres objets de fascination; ensuite, ces deux nouvelles partagent peut-être l’espace de la nuit, mais elles le font de manière très différente.

Alors que dans « Dans la nuit noire », l’activité du ciel nocturne était tout au long du texte l’objet d’un doute, elle est ici bien réelle : tout bouge, cette fois, dans ce même ciel de la pointe.

Qui plus est, alors que la première femme se demande jusqu’à l’obsession s’il y a de la vie dans cet espace, la deuxième s’intéresse plutôt à une activité non pas vivante, mais minérale. Cette nouvelle ne pose pas la question « sommes-nous seuls dans l’univers? », mais plutôt « est-il possible que nous ayons davantage en commun qu’il n’y paraît avec cette pierre ou cette étoile? ».

La femme de « Dans la nuit noire » entretenait avec les créatures du ciel un rapport d’altérité : elle les appelait, voulait les rencontrer enfin, connaître une créature autre. La femme de « Toujours en reconfiguration », quant à elle, entretient avec les corps célestes un rapport qui tient plus de l’identité — d’une certaine façon, elle s’imagine être pareille à ces objets qui se meuvent au loin d’elle.

Du reste, la nuit comme moment du jour éloigne la mère et la fille de « Dans la nuit noire », l’une fuyant la noirceur et l’autre la désirant. Dans « Toujours en reconfiguration », l’observation du ciel a au contraire rapproché les deux amants, un rapprochement qui perdurera même après leur séparation, puisque la narratrice repensera à lui chaque fois qu’elle repensera au ciel nocturne.

C’est donc dire que ces nouvelles parlent toutes les deux de la nuit à la Pointe, mais ne se recoupent que sur ce point — tout comme le font les personnages qu’elles contiennent, qui se croisent, une seule fois, de loin et sans plus, avant de repartir chacun de son côté sans échanger un mot.

 

 

Joanie Lemieux

« Toujours en reconfiguration » – Apprendre à reconfigurer

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Pour cette deuxième nouvelle à écrire, j’avais plusieurs idées potentielles, plusieurs points de départ à exploiter. C’est que, comme je l’ai expliqué dans une entrée sur « Dans la nuit noire », je traîne longtemps certaines idées, jusqu’au moment où les éléments alors disparates trouvent un liant, jusqu’à ce qu’un ton ou une voix devienne clair. J’avais donc pour intention de creuser l’une de ces pistes si longuement gardées en tête, de faire des tests, bref, de voir comment elle se développerait une fois plongée dans le terreau de la Pointe-aux-Anglais.

Ne sachant pas ce qui fonctionnerait le mieux, j’ai travaillé à trois textes en parallèle : une histoire centrée sur la question écologique, une histoire de grenouilles qui ne trouve pas sa forme, et le récit d’un cinéaste qui aurait répondu au texte « Dans les bras de Satie ». Mais le temps a passé et rien de satisfaisant n’est né de ces tentatives.

Après quelques semaines d’essais (et surtout d’erreurs) — et pour une tout autre raison que le projet du BREF — j’ai eu à chercher dans de vieux carnets de notes personnelles. Dans l’un d’eux, j’ai trouvé un texte si mauvais qu’il m’a fallu en rire (il ne faut pas sous-estimer la valeur de ces carnets, où on peut écrire des textes médiocres sans être vus) mais qui contenait les mots suivants : « et puis c’est arrivé, il n’y avait plus rien à dire ».

J’ai arrêté ma lecture. J’ai mis de côté ce sur quoi je travaillais et j’ai recopié ces mots à l’écran. Ils me semblaient contenir quelque chose d’intéressant, une fois détachés de leur contexte original.  Je ne sais pas trop pourquoi.

À cette étape du processus, l’entreprise était surtout ludique. Je faisais un test, je n’avais rien à perdre. J’ai lancé une phrase, juste une phrase à laquelle j’ai ajouté des mots, d’autres mots encore, sans la couper, sans vérifier tout de suite la syntaxe. Sans entrer complètement dans l’écriture automatique (j’empruntais quand même une direction dans le texte), je ne questionnais pas les images qui me venaient.

L’idée d’une rupture amoureuse paisible m’est venue tout de suite, et il m’a semblé évident dès le départ que ça se passait le soir ou la nuit, avant un dernier sommeil ensemble. La narratrice, incapable de dormir, peut voir par la fenêtre une portion du ciel. Tout le reste prend la forme d’un long monologue formé de souvenirs et de réflexions sur l’astronomie, enchaînés surtout par associations d’idées.

Maintenant : j’ai intitulé cette entrée « Apprendre à reconfigurer » pour deux raisons.

La première, c’est que cette nouvelle est née d’un ancien brouillon très mauvais que j’aurais facilement pu décider de jeter. Il m’a fallu sortir ces quelques mots de leur contexte pour faire éclore autre chose. Ce bout de phrase, d’ailleurs, n’est pas resté tel quel dans la version finale.

La deuxième, c’est que j’ai dans ce texte emprunté deux directions que j’avais déjà empruntées souvent avant : la phrase longue et la métaphore astronomique.

Or, j’ai longtemps craint de me répéter dans l’écriture. De peur d’avoir l’air de toujours écrire la même chose, je me refusais de créer deux personnages un peu similaires, ou de reprendre deux fois la même structure… sans réaliser tout de suite que de passer trop vite d’une chose à l’autre m’exposait à d’autres pièges : m’éparpiller, rester à la surface des thèmes, ne pas atteindre le cœur de ce que je voulais dire.

Depuis la publication de mon recueil, j’explore bien sûr de nouveaux thèmes — la question amoureuse, notamment, revient de plus en plus souvent dans mes écrits récents —, de même que d’autres formes, mais mon attitude face à la répétition a beaucoup changé : je ne me prive plus de repasser dans des traces déjà explorées, de me réengager dans les mêmes sillons.

Ainsi je reviens souvent, depuis quelques années, à cette longue phrase virgulée (à laquelle j’ai même, cette fois, enlevé les majuscules et le point final — à voir si ça restera ainsi une fois venu le temps de la mise en recueil), quitte à devenir redondante aux yeux de certains. De même, je ne chasse plus les images stellaires qui me viennent : j’ai toujours été moi-même fascinée par l’astronomie, il est donc logique que le thème revienne souvent dans mon écriture.

Je crois que j’avais peur de la recette, peur de me limiter. Mais je pense de plus en plus qu’il n’y a pas de mal à reprendre les mêmes éléments; au contraire, il y a là une richesse, nos intuitions en disent long sur nous-mêmes et sur ce qu’on cherche inconsciemment à dire.

L’important, je suppose, c’est de continuer, ou de les creuser, ou de les joindre à d’autres éléments. Ainsi on forme de nouveaux composés, de nouvelles alchimies : il devient impossible de se répéter entièrement.

Joanie Lemieux

« Dans la nuit noire » – Brasser les cartes

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Enfin, je ne pourrais parler de l’écriture de cette première nouvelle sans aborder la question du découpage, de l’agencement des fragments dans un ordre particulier et des multiples fins que j’ai envisagées (et écrites) pour cette nouvelle avant d’arrêter mon choix.

Choisir l’agencement des fragments a pris du temps. Plusieurs ont été écrits mais ne sont pas restés du tout dans le texte final (des fragments qui avaient rapport au père, notamment, ont finalement été évacués). L’ordre a été changé, je pense, dans toutes les dispositions possibles, avant que j’arrête mon choix.

Il va de soi que le sens de l’histoire changeait avec chaque modification. Chaque façon d’ouvrir le texte, par exemple, avait ses avantages.

Entrer dans le texte par la scène de l’incident était non seulement chronologiquement juste, mais mettait l’accent sur l’étrange, de même que sur la narratrice, puisque cela permettait au lecteur d’avoir pour première information ce qui est aussi, de son propre aveu, son premier souvenir à elle, le tout début de sa relation consciente avec sa mère. Ouvrir le texte par la narratrice qui se fait juger à l’école introduisait son doute avant même l’objet de ce doute, ce qui ajoutait à la tension : on se demandait quelles preuves existaient, les détails de l’incident. Commencer par le fragment sur le pyjama était saugrenu et accrocheur, en plus de mettre la certitude de la mère en avant plan, mais ne présentait pas la narratrice du tout, alors encore moins leur relation. Commencer par les scènes de rituels entre les fillettes mettait l’accent sur la « mauvaise » relation (la leur, et non celle avec la mère), ce que je voulais éviter. Entrer dans le texte par l’espace, ce que j’ai finalement choisi de faire, nous place tout de suite avec le personnage de la fille, qui raconte son histoire sans qu’on sache alors qu’elle le fait à voix haute.

J’ai donc choisi d’ouvrir sur l’espace de la pointe et de fermer sur lui. Je trouvais que commencer avec l’appel des profondeurs du ciel était intéressant, mais aussi que les propos tenus sur l’obscurité soutenaient une sorte d’étrangeté dans le réel, ce qui me semblait convenir au ton que je voulais pour le texte. Qui plus est, cette disposition permettait une circularité intéressante, un écho entre le début et la fin (elle sent que le ciel l’appelle à lui; elle lance à son tour un dernier appel au ciel).

Du reste, cette fin a elle aussi changé beaucoup. La première version complète ne contenait pas la conversation finale entre les deux femmes et se terminait sur une scène où la fille, en fouillant dans des vieilleries, trouvait un objet : or, cet objet laissait deviner si oui ou non la mère avait bien été enlevée, une question que j’ai finalement choisi de laisser en suspens, pour mettre davantage l’accent sur la relation mère-fille que sur les extraterrestres eux-mêmes. Qui plus est, cette scène posait quelques problèmes : il était difficile pour certains de mes premiers lecteurs de comprendre ce que j’essayais de dire. Les versions suivantes devaient donc s’éloigner de la question extraterrestre elle-même tout en se faisant plus claire. Mais, en lisant cette nouvelle fin, mes premiers lecteurs m’ont cette fois reproché d’avoir été trop claire, d’avoir enlevé son mystère au texte… Plusieurs versions plus tard, je crois que la fin fonctionne, qu’elle laisse entendre des choses sans les confirmer. Mais, encore une fois ici, les lecteurs jugeront mieux que moi de si j’ai réussi ou non cela.

Pour terminer, j’aimerais prendre le temps de parler du lien à faire entre le travail d’agencement des fragments et le caractère un peu étrange de l’histoire. J’ai déjà abordé la question d’un tel lien dans une communication (que vous pouvez lire ici) où j’avançais que, dans mon recueil Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers?, le découpage (papier, aux ciseaux) de mes nouvelles en fragments et le jeu physique par lequel j’organisais et réorganisais le texte ne me semblaient pas sans incidence sur le développement, dans mon écriture, d’une forme d’onirisme. En effet, déplacer et replacer les fragments chavire à chaque fois l’histoire et, à force, provoque des rencontres heureuses entre certains éléments autrement distants, rencontres qui à leur tour génèrent de nouveaux éléments imprévus au départ.

Or, depuis la parution du recueil, je suis passée à d’autres sujets et d’autres formes d’écriture. Je travaille encore des chapitres brefs, mais je retouche beaucoup moins leur agencement. Moins de « découpage », moins d’onirisme : il n’est pas certain qu’il y ait corrélation, mais il y a coïncidence. Et voilà qu’au moment d’écrire sur un phénomène paranormal, je choisis spontanément de découper mon texte en fragments. Peut-être parce que les ellipses amènent naturellement du silence, des omissions, qui servent le mystère. Peut-être parce qu’une chronologie bousculée épouse mieux la réflexion de la narratrice qui se raconte. Quoi qu’il en soit, aborder l’écriture du texte comme un casse-tête ou un jeu de cartes à constamment rebrasser me permet de voir ma propre histoire sous plusieurs jours.

À la fin de l’écriture, même si je tiens les rênes du texte, j’ai vu passer tant de versions où il se passe tant de choses que moi-même, tout comme ma narratrice, je ne suis plus certaine de laquelle est la vraie.

Joanie Lemieux

« Dans la nuit noire » – Les personnages

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Les idées dorment souvent en moi pendant très longtemps avant de prendre forme sur le papier. Une vieille anecdote, une association saugrenue, un trait de personnalité, une phrase : ça n’est pas, image courante, un squelette d’histoire qui attend qu’on lui ajoute de la chair. Meilleure image serait celle d’un membre entier, mais détaché, isolé, si étrangement déconnecté qu’il serait impossible d’identifier l’animal auquel il appartient. Cet élément sans attache peut me rester en tête pendant des années, sans que je n’aie nécessairement l’impulsion de l’écrire. C’est trop incomplet, trop parcellaire, pour être écrit. Alors ça flotte, simplement, quelque part dans ma tête. Ça se rappelle à moi de temps à autres, ça demande s’il est temps. Et à un moment donné, j’entre en contact avec une autre idée, une autre impression, un autre défi, et ce vieil élément trouve une place où se déployer.

Il y avait longtemps que j’avais en tête d’écrire une histoire d’enlèvement par des extraterrestres. Il y a plus de dix ans, j’étais tombée sur un article (ou était-ce un reportage?) dont je ne me souvenais de rien, sauf d’une femme qui affirmait s’être réveillée dans le mauvais pyjama et qui tenait cela pour preuve que quelque chose s’était passé durant la nuit et qu’on avait effacé sa mémoire. Je savais qu’un jour je voulais utiliser cela et le lier aux extraterrestres, mais c’était encore trop flou, trop peu pour l’écrire : j’attendais que d’autres éléments m’apparaissent et que des liens se forment. Je n’avais alors ni personnage, ni lieux, ni histoire, ni rien d’autre que cette envie floue d’un jour écrire là-dessus. Quand est venu le temps d’écrire ma première nouvelle pour le recueil, c’est l’espace ouvert et venteux de la Pointe qui a réveillé cette vieille idée (je parle davantage de l’espace dans la partie 1); il me semblait y avoir un écho intéressant entre les profondeurs de l’eau et celles de l’espace. Assez, en tout cas, pour essayer quelque chose.

Je savais que je ne voulais pas faire un texte dont le focus serait sur le paranormal, mais me concentrer plutôt sur la fragilité des personnages qui « reviennent » de l’avoir rencontré. Dans mon esprit, j’aborderais donc ce thème par les yeux de la personne enlevée. Mais ce point de vue rendait mal le doute que je voulais conserver, puisque le personnage qui racontait était, lui, convaincu de ce qu’il avait vu. J’ai pensé passer par le regard d’un conjoint, mais encore là, cela clochait. Puis, possiblement parce que je venais de lire les textes de mes collègues autrices (bien que la décision n’ait pas été consciente), j’ai tenté le coup avec une relation mère-fille.

Tout de suite, cela m’est apparu une meilleure approche. Je pouvais esquisser une relation évoluant sur de nombreuses années tout en ayant le doute pour élément central : une situation moins crédible avec un couple.

J’ai essayé de faire en sorte que l’ « incident » paranormal soit en même temps ce qui divise les deux femmes — l’une cherche, par la lumière, à ne plus jamais rencontrer les créatures; l’autre aimerait, dans la noirceur, trouver la preuve qu’ils existent — et les unit — toutes deux doivent subir les conséquences de cette soirée, soit le regard des autres, mais aussi une forme d’obsession quant à la possibilité d’une seconde rencontre. De cette manière, le contraste entre les femmes est constamment rappelé mais ne les oppose jamais complètement : la fille ne tourne jamais le dos à sa mère, qu’elle veut croire, et reste là pour elle malgré le doute; la mère, elle, ne cherche pas à convaincre sa fille de quoi que ce soit. En fin de texte, elle admet même qu’elle ne pense pas que sa fille croie son histoire, mais l’affirme sans lui en faire le reproche.

Je pense qu’on peut comprendre la décision finale de la fille de ne plus chercher les créatures de deux façons. Soit la fille est parvenue à croire sa mère malgré l’absence de preuves, soit elle a décidé que ça n’avait finalement pas tant d’importance, après tout. C’est du moins ce que j’espère qui ressort du texte… les lecteurs sauront mieux que moi juger du succès de l’entreprise.

Joanie Lemieux

« Dans la nuit noire » – Explorer les zones d’ombres

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Pour rendre compte de l’écriture de ma première nouvelle pour le recueil, « Dans la nuit noire », j’ai décidé de compartimenter ma réflexion en trois segments : l’espace, les personnages et la forme.

D’abord, l’espace. C’est là, après tout, le centre de cette entreprise : tenter de voir de l’intérieur comment se construisent des espaces dans un recueil de nouvelles où tout se déroule dans le même endroit.

Dans l’écriture de ma nouvelle, je n’ai pas cherché à m’inscrire dans la lignée des personnages mis de l’avant par les collègues autrices. J’ai plutôt pris le parti de revenir à l’espace de départ, la Pointe-aux-Anglais, pour en explorer deux nouvelles facettes : l’espace de la nuit, qui prive le personnage de la vue, et l’espace de l’étrange, impossible à fixer.

Il y avait longtemps que je voulais écrire une histoire d’enlèvement par des extra-terrestres (je parle de cette question plus en détails dans la partie 2), sans que j’en aie jamais écrit une seule ligne (c’est très courant, pour moi, d’entretenir une idée pendant plusieurs années avant qu’elle trouve le bon terreau pour germer). Mais dès les débuts du projet de recueil commun au Bic, cette histoire m’est revenue, comme si parler de la vastitude de la mer avait rappelé chez moi la vastitude du ciel.

C’est donc par le territoire que je suis revenue à cette histoire que je voulais conter. Ce sont les lieux qui l’ont ravivée. Mais là n’est sans doute pas le seul élément générateur.

Depuis quelques années déjà (j’aurai sans doute l’occasion d’en reparler), un pan de ma pratique créatrice tend vers l’exploration sonore, une orientation qui transparait, je crois, dans mes textes. J’ai un plaisir particulier à imaginer les espaces dans le noir, à décrire sans la vue. Après, bien sûr, le texte gonfle, d’autres scènes s’ajoutent, et des descriptions visuelles arrivent inévitablement. Que ce soit clair : je ne dis pas ici que j’ai pour but d’éviter d’utiliser la vue, seulement qu’au contraire de plusieurs (c’est du moins ce que des amis écrivains me disent), ça n’est pas le sens par lequel les histoires viennent à moi le plus souvent. Je ne « vois » mes personnages que tard dans le processus (et encore, pas toujours, dans le cas des nouvelles), mais il n’est pas rare qu’une nouvelle entière naisse d’un bruit ou d’une voix. Visuellement, mon point de départ est souvent la noirceur, et c’est vrai encore une fois dans ce cas-ci.

Le contraste entre lumière et noirceur est omniprésent, dans cette nouvelle. Une femme a développé une phobie absolue de toute obscurité; sa fille, en réaction, se bande les yeux même la nuit. Si ces habitudes irréconciliables pourraient diviser les femmes, toutefois, elles les lient aussi toutes les deux à la même question : celle de l’incident survenu il y a plusieurs années, de l’enlèvement de la mère, impossible à prouver.

L’espace de l’obscurité est donc directement lié à celui du paranormal : une autre zone d’ombres.

Ce que j’entends par « espace de l’étrange » est, en fait, un caractère invisible, insaisissable; c’est l’espèce de qualité mystique qui épaissit l’air des lieux qu’on dit hantés, ces lieux où, même si on ne croit pas du tout aux affaires surnaturelles, on a tendance à demeurer plus à l’affut, à remarquer davantage les petits mouvements dans la distance, à entendre plus distinctement chaque craquement, etc. Il me semble que la possibilité qu’un endroit ait connu la visite d’une créature inconnue, même si rien ne confirme ladite visite, confère à cet endroit une dimension nouvelle, que j’avais envie d’installer.

Pour conserver l’ambivalence du territoire, j’ai choisi de ne pas trancher quant à l’enlèvement du personnage de la mère: j’ai préféré orienter le texte vers la réflexion de sa fille, faire en sorte que la véritable question de la nouvelle ne soit pas celle de l’existence des extraterrestres, mais celle du lien entre les deux femmes.

C’est là l’un des bonheurs d’écrire ce recueil à plusieurs : je peux ouvrir une porte, injecter dans le territoire une question. Mes collègues pourront décider, si elles en ont envie, de faire de mon personnage ou une menteuse, ou une victime véritable; de ramener le territoire à sa géographie et à ses certitudes ou d’en confirmer le caractère fantastique. Ainsi, j’évite de détourner complètement, d’un seul coup, l’espace initial (ce qui serait le cas si j’avais décidé de faire de la Pointe-aux-Anglais un camp de base extraterrestre, par exemple). Je me contente d’ouvrir une piste vers le surnaturel, la possibilité d’un doute. Le choix des autres autrices sur cette question, qu’il aille dans un sens ou dans l’autre, orientera à son tour mes prochaines nouvelles.