Joanie Lemieux

« Dans la peau » – Nommer la nature

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Quand j’ai commencé à envisager que mon « histoire de grenouilles », longtemps traînée dans mon imaginaire, pourrait enfin trouver à se développer grâce au projet du BREF, une question s’est imposée à moi : quelles espèces de grenouilles trouvent-on au Bic?

J’ai posé la question ici et là à des amis qui y habitent ou qui y vont souvent. Personne ne connaissait assez le sujet pour me donner une réponse satisfaisante. Une amie biologiste (elle se reconnaîtra sans doute : je la remercie encore de cette aide!) m’a redirigée vers une ressource web assez fournie, mais j’avais encore des questions. Sous le conseil de cette même amie, j’ai donc écrit à une naturaliste de la SEPAQ, au cas où. Comme je m’en doutais, toutefois, on n’a pas donné suite à mon courriel, qui a dû avoir l’air plutôt étrange parmi les courriels scientifiques et la somme déjà importante de dossiers réguliers à gérer.

J’étais passée d’une ignorance complète, qui me faisait craindre de dire n’importe quoi, à une sorte de trop plein d’informations où je ne me retrouvais pas tellement. Cet état des choses a aussi contribué à ce que je mette la nouvelle de côté.

Quand elle est revenue à l’avant-plan, j’en ai déjà parlé, ça a été sous une forme beaucoup plus brève. Peut-être est-ce pour cette raison, ou peut-être était-ce parce que la Pointe-aux-Anglais de notre recueil s’était, depuis, éloignée du réel, mais l’exactitude quant aux espèces vivant au Bic ne m’est plus apparu comme une priorité. Les garçons de l’histoire trouvent une grenouille brun-vert, sans plus de qualificatifs, et la jeune Brigitte la compare dans sa tête aux grenouilles vivement colorées de l’Amérique du Sud, et c’est tout. C’est assez.

Au bout du compte, décrire les grenouilles en termes à la fois simples et opposés (de par leurs couleurs mais aussi de par leurs techniques de survie, les grenouilles ternes favorisant le camouflage et les colorées une défense à base de poisons) a permis de parler des émotions du personnage à ce moment : face à ses intimidateurs, la protagoniste fige, et ne peut que regretter de ne ressembler davantage aux grenouilles colorées qui, elles, au moins possèdent une arme pour riposter.

Joanie Lemieux

« Tomber » – Passer du noir au blanc

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Je l’ai dit souvent, j’aime écrire sur la nuit. C’est, je crois, que j’écris à l’oreille, menée le plus souvent par le son plutôt que par l’image. J’aime explorer les espaces qui ne se révèlent pas d’un coup.

Avec « Tomber », j’ai délaissé l’espace de la nuit pour visiter celui de la brume. Le fond du décor est passé du noir au blanc.

Si elles sont certainement très différentes, ne serait-ce que de par les sensations physiques qu’elles entraînent (je pense notamment au son de la nuit, où les animaux prennent généralement plus de place que les humains, mais aussi au picotement froid que cause le banc de brouillard où l’on entre), ces deux « atmosphères » ont en commun d’envelopper le paysage, de dérober une partie (ou la totalité) de ce dernier. Même si la densité de la brume varie avec le temps et le vent, offre des degrés de transparence changeants… la nuit, de la même façon, est plus ou moins claire en fonction des nuages et de la lune.

La brume, toutefois, me paraît souligner davantage ce caractère « dérobant ». Au contraire de la nuit, qui est cyclique et prévisible, la brume se forme plus aléatoirement, de façon ponctuelle. Elle apparaît et cache ce qui « devrait » être vu, vole momentanément au jour sa limpidité.

Mes trois premières nouvelles utilisent l’opacité de ces atmosphères : dans toutes les trois s’opère un jeu de dissimulation et de dévoilement. Mais alors que dans les deux premières, les narratrices vont à la rencontre de la nuit pour mieux regarder par-delà, à travers l’obscurité, pour en percer les secrets, dans « Tomber » le cinéaste tient à ce que la brume fasse partie du film : ni trop épaisse, ni trop dissipée. Assez lâche pour qu’on voie tomber quelqu’un, oui, mais assez dense pour recouvrir (et donc cacher) la surface de la baie.

Les narratrices de « Dans la nuit noire » et de « Toujours en reconfiguration » veulent comprendre ce qui existe derrière le rideau de la nuit; le cinéaste de « Tomber » veut, au contraire, conserver le mystère caché, pour mieux se donner la chance, et la donner aussi à ses auditeurs, de rêver l’autre côté de la brume. Mais plus encore qu’un espace de rêve, c’est un espace de confiance, de foi, qu’il cherche à ménager en refusant de montrer l’autre côté du mur : il ne cherche pas à prouver qu’il n’y a pas de danger à sauter (dans l’eau comme en amour), mais qu’il est capital d’apprendre à sauter même sans savoir, même à l’aveugle.

Camille Deslauriers

« Dans les bras de Satie » – La complicité

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Parler d’écriture et de réécriture avec des complices-écrivaines : un privilège. 

Créer en équipe est d’ailleurs l’un des aspects les plus fascinants de ce projet. Tantôt, les échanges se font en personne, tantôt, virtuellement.

J’ai d’abord discuté du texte en cours – ou plutôt, facetimé, pour utiliser un néologisme qu’on aime, entre nous – avec ma sœur d’encrier, Lynda Dion https://www.hamac.qc.ca/nos-auteurs/lynda-dion-477.html. Une fois que j’ai eu trouvé le ton du texte, elle m’a convaincue de lui lire mon premier jet. Une chose que je ne fais jamais. Mais cette fois, parce que je pataugeais, j’y ai consenti.

Ses commentaires ont été éclairants : on ne voit pas assez le piano dans le paysage. On veut voir le contraste entre la musique et le paysage de la pointe aux Anglais, puisque le lieu est votre principale contrainte d’écriture. La culture et la nature; l’art et l’eau. J’ai donc travaillé le texte pour « montrer » davantage (show don’t tell, répétait Hemingway et répétons-nous constamment à notre tour, en atelier d’écriture), en ajoutant une description – qui  exacerbe l’atmosphère que je voulais camper.

« La scène était surréaliste. 

On aurait dit un pastel de Léonore Fini. 

Un antique piano roux se dressait dans les voiles du crépuscule rosé; un vieillard se confondait avec son fauteuil roulant, immobile devant la mer étale; un persan gris pâle au poil hirsute et aux yeux démesurés ronronnait sur ses genoux. Vos genoux. » (Deslauriers, « Dans les bras de Satie », inédit)

Puis, j’ai nommé les écueils liés à l’écriture de mon texte lors d’une pause café, chez moi, avec Joanie, membre de l’équipe du BREF qui demeure aussi à Rimouski. Ma hantise de revenir, encore une fois, à l’idée de noyade. L’idée d’un chat-passeur, qui resterait sur les genoux de l’homme en fauteuil roulant pendant toute la nuit, idée qui me rappelait la minuscule chatte grise, un peu hirsute, d’une ancienne collègue atteinte de la SLA, chargée de cours à l’Université de Sherbrooke, dans les années 2000. Car sa chatte l’accompagnait en classe, d’une part; de l’autre, c’était là une idée qui m’habitait, mais me paraissait redondante par rapport à mon autre projet d’écriture personnel en cours, le roman par nouvelles, Vieilles (titre de travail), où un chat-passeur pressent la mort et monte sur les résidentes d’une maison de retraite uniquement quand elles vont mourir… Le thème, toutefois, convenait à l’atmosphère que je souhaitais camper dans la nouvelle « Dans les bras de Satie », c’est-à-dire à la limite du poétique, de l’onirique et du surnaturel – une atmosphère qui rappellerait aussi les tableaux de Léonor Fini, l’une de mes sources d’inspiration. Alors : pourquoi se priver ? 

De fauteuil roulant en fauteuil roulant, de digression en digression, de café en café, ce soir-là, pendant notre conversation, Joanie m’a de nouveau raconté cette anecdote de voyage qu’elle avait vécue il y a quelques années : pendant les Ateliers d’écriture de Muret, offerts par le Prix du Jeune Écrivain de langue française, elle et ses comparses d’ateliers avaient trouvé un mort dans un parc public – un homme affalé dans son fauteuil roulant – et les policiers ne les avaient pas crus quand ils avaient téléphoné aux services d’urgence français. Elle m’a aussi parlé de son désir d’écrire sur la nuit, un espace-temps que nous n’avions pas encore exploré dans le projet, lors de la rédaction de la nouvelle « Dans la nuit noire ». 

Autant de mini détails d’une discussion entre complices qui peuvent – et qui se sont – cristallisés dans le texte en cours, comme des échos à notre conversation.

Enfin, ce conseil commun de mes deux amies, au sujet du piège de l’énumération, un tic d’écriture dont je dois me méfier dans tous mes textes depuis le recueil Les ovaires, l’hypothalamus et le cœur.

Oui, parler d’écriture et de réécriture avec des complices fait définitivement partie et fera dorénavant définitivement partie intégrante de mon processus créateur.

C’est par ailleurs un constat intéressant, pour la prof de création littéraire que je suis : après tout, c’est ce qu’on exige des étudiant.e.s en atelier, lors des discussions qui ont lieu pendant les critiques collectives. Aurais-je donc été, toutes ces années, une prof qui ne faisait pas elle-même ce qu’elle demandait aux autres ?