Joanie Lemieux

« Dans la nuit noire » – Explorer les zones d’ombres

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Pour rendre compte de l’écriture de ma première nouvelle pour le recueil, « Dans la nuit noire », j’ai décidé de compartimenter ma réflexion en trois segments : l’espace, les personnages et la forme.

D’abord, l’espace. C’est là, après tout, le centre de cette entreprise : tenter de voir de l’intérieur comment se construisent des espaces dans un recueil de nouvelles où tout se déroule dans le même endroit.

Dans l’écriture de ma nouvelle, je n’ai pas cherché à m’inscrire dans la lignée des personnages mis de l’avant par les collègues autrices. J’ai plutôt pris le parti de revenir à l’espace de départ, la Pointe-aux-Anglais, pour en explorer deux nouvelles facettes : l’espace de la nuit, qui prive le personnage de la vue, et l’espace de l’étrange, impossible à fixer.

Il y avait longtemps que je voulais écrire une histoire d’enlèvement par des extra-terrestres (je parle de cette question plus en détails dans la partie 2), sans que j’en aie jamais écrit une seule ligne (c’est très courant, pour moi, d’entretenir une idée pendant plusieurs années avant qu’elle trouve le bon terreau pour germer). Mais dès les débuts du projet de recueil commun au Bic, cette histoire m’est revenue, comme si parler de la vastitude de la mer avait rappelé chez moi la vastitude du ciel.

C’est donc par le territoire que je suis revenue à cette histoire que je voulais conter. Ce sont les lieux qui l’ont ravivée. Mais là n’est sans doute pas le seul élément générateur.

Depuis quelques années déjà (j’aurai sans doute l’occasion d’en reparler), un pan de ma pratique créatrice tend vers l’exploration sonore, une orientation qui transparait, je crois, dans mes textes. J’ai un plaisir particulier à imaginer les espaces dans le noir, à décrire sans la vue. Après, bien sûr, le texte gonfle, d’autres scènes s’ajoutent, et des descriptions visuelles arrivent inévitablement. Que ce soit clair : je ne dis pas ici que j’ai pour but d’éviter d’utiliser la vue, seulement qu’au contraire de plusieurs (c’est du moins ce que des amis écrivains me disent), ça n’est pas le sens par lequel les histoires viennent à moi le plus souvent. Je ne « vois » mes personnages que tard dans le processus (et encore, pas toujours, dans le cas des nouvelles), mais il n’est pas rare qu’une nouvelle entière naisse d’un bruit ou d’une voix. Visuellement, mon point de départ est souvent la noirceur, et c’est vrai encore une fois dans ce cas-ci.

Le contraste entre lumière et noirceur est omniprésent, dans cette nouvelle. Une femme a développé une phobie absolue de toute obscurité; sa fille, en réaction, se bande les yeux même la nuit. Si ces habitudes irréconciliables pourraient diviser les femmes, toutefois, elles les lient aussi toutes les deux à la même question : celle de l’incident survenu il y a plusieurs années, de l’enlèvement de la mère, impossible à prouver.

L’espace de l’obscurité est donc directement lié à celui du paranormal : une autre zone d’ombres.

Ce que j’entends par « espace de l’étrange » est, en fait, un caractère invisible, insaisissable; c’est l’espèce de qualité mystique qui épaissit l’air des lieux qu’on dit hantés, ces lieux où, même si on ne croit pas du tout aux affaires surnaturelles, on a tendance à demeurer plus à l’affut, à remarquer davantage les petits mouvements dans la distance, à entendre plus distinctement chaque craquement, etc. Il me semble que la possibilité qu’un endroit ait connu la visite d’une créature inconnue, même si rien ne confirme ladite visite, confère à cet endroit une dimension nouvelle, que j’avais envie d’installer.

Pour conserver l’ambivalence du territoire, j’ai choisi de ne pas trancher quant à l’enlèvement du personnage de la mère: j’ai préféré orienter le texte vers la réflexion de sa fille, faire en sorte que la véritable question de la nouvelle ne soit pas celle de l’existence des extraterrestres, mais celle du lien entre les deux femmes.

C’est là l’un des bonheurs d’écrire ce recueil à plusieurs : je peux ouvrir une porte, injecter dans le territoire une question. Mes collègues pourront décider, si elles en ont envie, de faire de mon personnage ou une menteuse, ou une victime véritable; de ramener le territoire à sa géographie et à ses certitudes ou d’en confirmer le caractère fantastique. Ainsi, j’évite de détourner complètement, d’un seul coup, l’espace initial (ce qui serait le cas si j’avais décidé de faire de la Pointe-aux-Anglais un camp de base extraterrestre, par exemple). Je me contente d’ouvrir une piste vers le surnaturel, la possibilité d’un doute. Le choix des autres autrices sur cette question, qu’il aille dans un sens ou dans l’autre, orientera à son tour mes prochaines nouvelles.

3 réflexions au sujet de “« Dans la nuit noire » – Explorer les zones d’ombres”

  1. « Comme si parler de la vastitude de la mer avait rappelé chez moi la vastitude du ciel », mentionnes-tu, Joanie. En écho, cette citation de Bachelard (L’eau et les rêves), qui associe, lui aussi, ces deux « infinités » : « Disparaître dans l’eau profonde ou disparaître dans un horizon lointain, s’associer à la profondeur ou à l’infinité, tel est le destin humain qui prend son image dans le destin des eaux. »

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  2. C’est exactement cette injection de l’étrange dont tu parles qui a été pour moi l’élément déclencheur de mon deuxième texte. Soudain, c’était comme si une autre Pointe-aux-Anglais était possible: une vastitude, justement, dans laquelle je pouvais aller jouer, écrire. Tout un nouvel univers.

    Et bizarrement (j’en parle d’ailleurs dans mon carnet), tout comme toi, quand j’ai écrit ce texte, je ne voyais pas, ou presque pas, mon personnage, ce qui est une première pour moi. Ces zones d’ombres dont tu parles, elles m’ont vraiment appelée.

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  3. Espace étrange, ambivalence, obscurité, zone d’ombre, indécision, j’attrape tout cela. Je me propose d’y entrer, dans un prochain texte.

    Je me rends compte que vivant ici, ce lieu m’est si familier qu’il ne bascule pas naturellement vers l’étrangeté.

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