Joanie Lemieux

« Tomber » – Passer du noir au blanc

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Je l’ai dit souvent, j’aime écrire sur la nuit. C’est, je crois, que j’écris à l’oreille, menée le plus souvent par le son plutôt que par l’image. J’aime explorer les espaces qui ne se révèlent pas d’un coup.

Avec « Tomber », j’ai délaissé l’espace de la nuit pour visiter celui de la brume. Le fond du décor est passé du noir au blanc.

Si elles sont certainement très différentes, ne serait-ce que de par les sensations physiques qu’elles entraînent (je pense notamment au son de la nuit, où les animaux prennent généralement plus de place que les humains, mais aussi au picotement froid que cause le banc de brouillard où l’on entre), ces deux « atmosphères » ont en commun d’envelopper le paysage, de dérober une partie (ou la totalité) de ce dernier. Même si la densité de la brume varie avec le temps et le vent, offre des degrés de transparence changeants… la nuit, de la même façon, est plus ou moins claire en fonction des nuages et de la lune.

La brume, toutefois, me paraît souligner davantage ce caractère « dérobant ». Au contraire de la nuit, qui est cyclique et prévisible, la brume se forme plus aléatoirement, de façon ponctuelle. Elle apparaît et cache ce qui « devrait » être vu, vole momentanément au jour sa limpidité.

Mes trois premières nouvelles utilisent l’opacité de ces atmosphères : dans toutes les trois s’opère un jeu de dissimulation et de dévoilement. Mais alors que dans les deux premières, les narratrices vont à la rencontre de la nuit pour mieux regarder par-delà, à travers l’obscurité, pour en percer les secrets, dans « Tomber » le cinéaste tient à ce que la brume fasse partie du film : ni trop épaisse, ni trop dissipée. Assez lâche pour qu’on voie tomber quelqu’un, oui, mais assez dense pour recouvrir (et donc cacher) la surface de la baie.

Les narratrices de « Dans la nuit noire » et de « Toujours en reconfiguration » veulent comprendre ce qui existe derrière le rideau de la nuit; le cinéaste de « Tomber » veut, au contraire, conserver le mystère caché, pour mieux se donner la chance, et la donner aussi à ses auditeurs, de rêver l’autre côté de la brume. Mais plus encore qu’un espace de rêve, c’est un espace de confiance, de foi, qu’il cherche à ménager en refusant de montrer l’autre côté du mur : il ne cherche pas à prouver qu’il n’y a pas de danger à sauter (dans l’eau comme en amour), mais qu’il est capital d’apprendre à sauter même sans savoir, même à l’aveugle.

Joanie Lemieux

« Toujours en reconfiguration » – L’espace du souvenir ou le souvenir de l’espace

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Un des aspects que je suis contente d’avoir pu explorer avec cette nouvelle, c’est celui du souvenir des lieux.

Le projet du BREF est centré sur l’espace, bien sûr, mais rien n’oblige les personnages à y mettre les pieds au cours du récit. La nouvelle « toujours en reconfiguration » se déroule en entier dans une chambre, mais le souvenir de la Pointe s’impose au personnage. Ce jeu de la remémoration transforme l’espace : d’une part, par le temps écoulé depuis cette nuit-là; d’autre part, par l’état d’esprit dans lequel se trouve la narratrice.

Certes, l’espace qu’on perçoit n’est, déjà, jamais vraiment l’espace. Même quand on le décrit en temps réel, avec le plus d’application possible, il nous échappe, il s’obstine à ne pas se rendre. En ce sens, il est inépuisable. Quand bien même on réussirait à décrire avec une précision parfaite l’allure du paysage, il resterait encore à parler de toute l’ambiance sonore, de la chair de poule, des galets sous les pieds nus; et quand bien même on saurait nommer toutes ces sensations, il faudrait encore choisir dans quel ordre on en parlerait, imposer une progression au récit; et quand bien même on parviendrait, par je ne sais quel procédé d’écriture, à rendre la simultanéité des sensations du réel, en une minute déjà la lumière ou le vent aurait changé et il faudrait recommencer.

S’ajoute à cela qu’on perçoit toujours l’espace avec ce qu’on est, en fonction de nos propres sensibilités physiques et émotives. L’espace est légèrement différent pour chacun, et change encore en fonction de notre état d’esprit.

L’espace auquel on songe ou qu’on se remémore est d’autant plus distinct du « vrai » réel qu’il s’est écoulé du temps depuis le dernier contact. Après un certain temps, il ne reste plus de l’espace que ce qui nous a frappés de l’endroit, ou encore ce qui a trouvé une résonance en nous. Et si cette résonance est forte, il peut ne rester qu’elle, sans égard à la « réalité » de ce qui formait l’espace; ne rester qu’une trace gonflée de signifiance, imbriquée en soi dans un réseau impénétrable où chaque chose trouve sa place.

L’espace ainsi transformé n’a pratiquement plus rien à voir avec l’espace réel. La narratrice, dans « toujours en reconfiguration », parle très peu des lieux concrets qu’elle a visités avec son amant; son discours se concentre sur des réalités naturelles lointaines et impossibles à visiter, mais dont elle a compris les mécanismes alors qu’elle était à la Pointe, liant tous les éléments dans son esprit.

En parlant de la Pointe, elle parle du ciel; en parlant du ciel, elle parle d’elle-même.

Ainsi l’espace est davantage que juste un cadre où se déroule la pensée; il fournit les images pour la prolonger, permet de nommer autre chose à travers lui.

Joanie Lemieux

« Toujours en reconfiguration » – Revenir la nuit

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Quelque chose de la nuit m’attire. Quelque chose du brouillard, aussi. Il faut croire que j’aime quand l’espace ne dit pas tout, se laisse deviner, possiblement parce que je ne suis pas très visuelle de nature (possibilité que dont je parlais aussi ici).

Dans le deuxième texte, je croyais toutefois que je trouverais une façon d’explorer une autre facette de l’espace… mais non. En définitive, je me suis retrouvée encore une fois à parler de l’espace nocturne.

Toutefois, et assez étonnamment, je ne me suis rendue compte de cette répétition que très tard dans l’écriture — c’est-à-dire que je n’avais pas conscientisé que mes deux textes se déroulaient la nuit. J’en étais au moment d’écrire la première visite des personnages à la Pointe. J’allais écrire que la Pointe était déserte quand je me suis rappelé qu’un autre personnage s’y trouvait probablement : la fille de « Dans la nuit noire ». Alors, seulement, j’ai réalisé que j’avais choisi intuitivement d’exploiter le même moment du jour.

Comment est-ce possible de ne pas m’en être rendue compte avant? Deux raisons, je pense : d’abord, tout ce que j’écris n’est pas forcément réfléchi à 100%, il demeure toujours une part d’intuition et il est normal que cette intuition me ramène à mes propres objets de fascination; ensuite, ces deux nouvelles partagent peut-être l’espace de la nuit, mais elles le font de manière très différente.

Alors que dans « Dans la nuit noire », l’activité du ciel nocturne était tout au long du texte l’objet d’un doute, elle est ici bien réelle : tout bouge, cette fois, dans ce même ciel de la pointe.

Qui plus est, alors que la première femme se demande jusqu’à l’obsession s’il y a de la vie dans cet espace, la deuxième s’intéresse plutôt à une activité non pas vivante, mais minérale. Cette nouvelle ne pose pas la question « sommes-nous seuls dans l’univers? », mais plutôt « est-il possible que nous ayons davantage en commun qu’il n’y paraît avec cette pierre ou cette étoile? ».

La femme de « Dans la nuit noire » entretenait avec les créatures du ciel un rapport d’altérité : elle les appelait, voulait les rencontrer enfin, connaître une créature autre. La femme de « Toujours en reconfiguration », quant à elle, entretient avec les corps célestes un rapport qui tient plus de l’identité — d’une certaine façon, elle s’imagine être pareille à ces objets qui se meuvent au loin d’elle.

Du reste, la nuit comme moment du jour éloigne la mère et la fille de « Dans la nuit noire », l’une fuyant la noirceur et l’autre la désirant. Dans « Toujours en reconfiguration », l’observation du ciel a au contraire rapproché les deux amants, un rapprochement qui perdurera même après leur séparation, puisque la narratrice repensera à lui chaque fois qu’elle repensera au ciel nocturne.

C’est donc dire que ces nouvelles parlent toutes les deux de la nuit à la Pointe, mais ne se recoupent que sur ce point — tout comme le font les personnages qu’elles contiennent, qui se croisent, une seule fois, de loin et sans plus, avant de repartir chacun de son côté sans échanger un mot.

 

 

Valérie Provost

« À marée haute » – Un exercice de lenteur

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Il est rare que je connaisse déjà l’histoire d’un texte avant de l’écrire. La plupart du temps, mon élan premier est le personnage. Parfois, j’ai déjà le début d’une idée ou encore quelques mots. Mais presque jamais des actions, une intrigue. J’écris un peu comme je lis, et je découvre le récit au fur et à mesure.

Cette fois-ci n’est pas différente : j’avance dans l’histoire en ne sachant pas sur quoi je vais tomber. Seulement, c’est terriblement plus lent qu’à l’habitude. Je me retrouve plusieurs fois complètement perdue, à ne pas savoir ce qui va se passer, ni même s’il se passera quelque chose. Je me demande à de nombreuses reprises où s’en va mon texte, sans pouvoir trouver de réponse satisfaisante.

Le souci du détail

Je pense qu’une des difficultés avec ce texte est qu’il se déroule dans un endroit très spécifique. Dans le cas de « Water Lili », si la Pointe-aux-Anglais était présente, elle ne l’était pas tout le temps. J’y faisais référence de manière un peu plus vague et le récit se déroulait également dans d’autres lieux. Dans le cas d’« À marée haute », toute l’action se déroule sur la pointe et, plus particulièrement, dans les deux maisons tout au bout. Le récit, tout comme le personnage d’ailleurs, est vraiment imprégné de ce lieu.

Le problème, c’est que j’habite loin de la Pointe-aux-Anglais, à environ 4h de route. Quand j’entreprends l’écriture de cette nouvelle, cela fait déjà plusieurs mois que je n’ai pas eu l’occasion d’aller la visiter. J’en garde un souvenir assez marquant, mais j’ai l’impression qu’il n’est tout de même pas assez précis. Après tout, je n’ai marché dans la pointe que trois fois et observé les maisons que très rapidement. Je pourrais ne pas m’en soucier et laisser le texte se déployer, même si mes souvenirs ne correspondent pas entièrement au « vrai » lieu, mais j’en suis incapable. Pour une raison que j’ignore, j’ai besoin que le lieu dans mon texte soit fidèle à la réalité. Je ne veux pas qu’il y ait d’« erreurs » et je passe beaucoup de temps à m’assurer que je n’en ai pas fait. Pendant ce temps, je n’écris pas.

Être loin du lieu

Si j’habitais plus près, je pourrais me rendre à la Pointe-aux-Anglais, m’inspirer du lieu, vérifier des détails qui me chicotent, débloquer des choses. Comme c’est impossible, je me contente des (très) belles photos que Françoise a prises de la baie et des maisons ainsi que d’autres que je trouve sur internet. Je m’en sers pour me rappeler comment sont faits les porches, vérifier à quelle hauteur se trouvent les fenêtres, estimer à quelle distance de l’eau se situent les maisons. Je passe d’une photo à l’autre, je zoome, je dézoome.

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Maisons de la pointe, hiver. Crédit photographique: Françoise Picard-Cloutier

 

Mais ce n’est jamais comme être sur place. Pour m’en donner l’illusion, je vais visiter Google Maps en mode Street View. Je marche sur le Chemin de la Pointe, je vais tout au bout, je pivote pour voir autour. Déjà, je me sens plus dans le lieu, mais tout ça a quand même ses limites : le Street View ne comprend pas la portion de la pointe où se trouvent les deux maisons. Je peux seulement les voir de loin, grâce à une série de photos 360º, prises à partir de la baie ou de l’île du Massacre.

Je passe donc une grande partie de mon temps d’écriture à aller et venir dans des répliques virtuelles de la Pointe-aux-Anglais, en tentant de m’imaginer qui peut être ce personnage que je suis en train d’inventer et que peut-il bien y faire.

Besoin de temps

Quand je remets mon texte à mes collègues, je ne suis pas satisfaite. Pourtant, j’aime bien le début et j’ai du mal à dire ce qui cloche exactement. Dans mon carnet, je me demande : « Où est-ce que ça s’est dégradé? » Le fil de la lecture me donne l’impression que quelque chose se perd, sans que je puisse déterminer quoi. Tout ce que je sais, c’est que je devrai le retravailler – beaucoup.

Je réalise un peu plus tard, en lisant les commentaires de Joanie, qu’il s’agit d’un problème d’enchaînement des actions. J’ai passé tellement de temps à trouver le personnage et à mettre en place l’histoire que j’ai dû faire vite, trop vite, vers la fin, pour terminer le texte dans le temps qui m’était imparti. Pour toutes sortes de raisons, ce texte aurait eu besoin que j’y consacre plus de temps. C’est ce que je ferai, au moment de la réécriture. J’ai déjà hâte de replonger.

Joanie Lemieux

« Dans la nuit noire » – Explorer les zones d’ombres

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Pour rendre compte de l’écriture de ma première nouvelle pour le recueil, « Dans la nuit noire », j’ai décidé de compartimenter ma réflexion en trois segments : l’espace, les personnages et la forme.

D’abord, l’espace. C’est là, après tout, le centre de cette entreprise : tenter de voir de l’intérieur comment se construisent des espaces dans un recueil de nouvelles où tout se déroule dans le même endroit.

Dans l’écriture de ma nouvelle, je n’ai pas cherché à m’inscrire dans la lignée des personnages mis de l’avant par les collègues autrices. J’ai plutôt pris le parti de revenir à l’espace de départ, la Pointe-aux-Anglais, pour en explorer deux nouvelles facettes : l’espace de la nuit, qui prive le personnage de la vue, et l’espace de l’étrange, impossible à fixer.

Il y avait longtemps que je voulais écrire une histoire d’enlèvement par des extra-terrestres (je parle de cette question plus en détails dans la partie 2), sans que j’en aie jamais écrit une seule ligne (c’est très courant, pour moi, d’entretenir une idée pendant plusieurs années avant qu’elle trouve le bon terreau pour germer). Mais dès les débuts du projet de recueil commun au Bic, cette histoire m’est revenue, comme si parler de la vastitude de la mer avait rappelé chez moi la vastitude du ciel.

C’est donc par le territoire que je suis revenue à cette histoire que je voulais conter. Ce sont les lieux qui l’ont ravivée. Mais là n’est sans doute pas le seul élément générateur.

Depuis quelques années déjà (j’aurai sans doute l’occasion d’en reparler), un pan de ma pratique créatrice tend vers l’exploration sonore, une orientation qui transparait, je crois, dans mes textes. J’ai un plaisir particulier à imaginer les espaces dans le noir, à décrire sans la vue. Après, bien sûr, le texte gonfle, d’autres scènes s’ajoutent, et des descriptions visuelles arrivent inévitablement. Que ce soit clair : je ne dis pas ici que j’ai pour but d’éviter d’utiliser la vue, seulement qu’au contraire de plusieurs (c’est du moins ce que des amis écrivains me disent), ça n’est pas le sens par lequel les histoires viennent à moi le plus souvent. Je ne « vois » mes personnages que tard dans le processus (et encore, pas toujours, dans le cas des nouvelles), mais il n’est pas rare qu’une nouvelle entière naisse d’un bruit ou d’une voix. Visuellement, mon point de départ est souvent la noirceur, et c’est vrai encore une fois dans ce cas-ci.

Le contraste entre lumière et noirceur est omniprésent, dans cette nouvelle. Une femme a développé une phobie absolue de toute obscurité; sa fille, en réaction, se bande les yeux même la nuit. Si ces habitudes irréconciliables pourraient diviser les femmes, toutefois, elles les lient aussi toutes les deux à la même question : celle de l’incident survenu il y a plusieurs années, de l’enlèvement de la mère, impossible à prouver.

L’espace de l’obscurité est donc directement lié à celui du paranormal : une autre zone d’ombres.

Ce que j’entends par « espace de l’étrange » est, en fait, un caractère invisible, insaisissable; c’est l’espèce de qualité mystique qui épaissit l’air des lieux qu’on dit hantés, ces lieux où, même si on ne croit pas du tout aux affaires surnaturelles, on a tendance à demeurer plus à l’affut, à remarquer davantage les petits mouvements dans la distance, à entendre plus distinctement chaque craquement, etc. Il me semble que la possibilité qu’un endroit ait connu la visite d’une créature inconnue, même si rien ne confirme ladite visite, confère à cet endroit une dimension nouvelle, que j’avais envie d’installer.

Pour conserver l’ambivalence du territoire, j’ai choisi de ne pas trancher quant à l’enlèvement du personnage de la mère: j’ai préféré orienter le texte vers la réflexion de sa fille, faire en sorte que la véritable question de la nouvelle ne soit pas celle de l’existence des extraterrestres, mais celle du lien entre les deux femmes.

C’est là l’un des bonheurs d’écrire ce recueil à plusieurs : je peux ouvrir une porte, injecter dans le territoire une question. Mes collègues pourront décider, si elles en ont envie, de faire de mon personnage ou une menteuse, ou une victime véritable; de ramener le territoire à sa géographie et à ses certitudes ou d’en confirmer le caractère fantastique. Ainsi, j’évite de détourner complètement, d’un seul coup, l’espace initial (ce qui serait le cas si j’avais décidé de faire de la Pointe-aux-Anglais un camp de base extraterrestre, par exemple). Je me contente d’ouvrir une piste vers le surnaturel, la possibilité d’un doute. Le choix des autres autrices sur cette question, qu’il aille dans un sens ou dans l’autre, orientera à son tour mes prochaines nouvelles.