Françoise P.-Cloutier

«Alors, le fleuve a poussé l’horizon et le ciel est devenu immense» – Premiers pas

Ce projet a commencé  entre Fredericton et Rimouski. Nous revenions, Camille et moi, du congrès sur la pédagogie et les pratiques canadiennes en création littéraire (PPCCL). Nous y avions présenté l’université d’été en lettres et création littéraire et  participé à une soirée de lectures. Emballées par les questions et les réflexions des uns et des autres comme nous l’étions, nous avions matière à discussion lors du trajet du retour.

Les échanges que nous avions eus pendant les derniers jours nous amenaient à nous demander ce que pourrait être un groupe de recherche-création qui s’intéresserait au rapport à l’espace dans les formes brèves. Nous imaginions un laboratoire de recherche géopoétique mobile. Un atelier ambulant, afin de permettre d’explorer l’écriture de lieux divers. Nous imaginions des expériences d’écriture collectives alimentées par l’étude géocritique d’un corpus de recueils de formes brèves. Nous réfléchissions aux diverses problématiques que nous pourrions explorer. Ce fut un trajet inventif, plein d’idées.

Quelques mois plus tard, à l’automne, Camille a rédigé une demande de financement pour fonder ce groupe de recherche. Lorsqu’elle m’a proposé de me joindre à cette aventure, j’ai dit oui sans hésiter. En mars, nous apprenions avec joie que sa demande avait été acceptée et que nous avions des moyens pour réaliser quelques-unes de nos nombreuses idées. En avril, pour des projets connexes, Valérie, Joanie et Camille sont parties en Europe. Je les ai retrouvées à Toronto au début juin, où se tenait cette année le congrès PPCCL. Pendant notre cohabitation de quelques jours, le projet se précisait.

Pour questionner les particularités de l’espace dans les formes brèves, nous voulions nous appuyer sur un corpus de recueils de formes brèves. Nous voulions interroger leurs auteurs, les rencontrer en entrevue et les questionner sur l’écriture de l’espace dans leur pratique d’écriture de formes brèves. Nous allions écrire un roman par nouvelles à huit mains. Il fallait choisir un lieu à écrire.

Fin juin, nous fondions le bureau de recherche sur les espaces fragmentés, le BREF.

Lors de notre première réunion, nous avons distribué le travail, choisi un corpus et décidé que nous allions explorer le territoire du Bic dans notre projet d’écriture. Nous avons terminé notre réunion en tirant au sort les tours d’écriture pour notre roman par nouvelles. Mon nom a été tiré en premier.

C’est donc à moi que revient la mission engageante d’ouvrir cet espace d’écriture à huit mains que sera notre roman par nouvelles.

Pour l’instant, il n’a pas de titre.

Nous sommes en juin. Cette première nouvelle doit être écrite pour fin septembre. Cette nouvelle doit avoir lieu au village, mais il n’y a pas d’autres consignes.

Par où entrer? Je me pose cette question tout l’été.

*

DSC_0554J’habite le village depuis bientôt treize ans. Je suis arrivée ici avec un fils de presque deux ans alors que je me séparais d’avec son père, né ici, au Bic. La famille du père de mon fils habite le village depuis plusieurs générations. De nombreux amis du père de mon fils viennent aussi de familles vivant ici depuis des générations. Les amis de mon fils sont les enfants des amis de son père.

Si j’ai choisi d’habiter ici alors que je me séparais d’un natif du village, c’est parce qu’avant la fin du secondaire, j’avais changé six fois d’école et vécu dans autant de maisons et de lieux différents. J’ai souhaité que notre fils puisse développer un sentiment d’appartenance.

*

J’ai rencontré l’homme de ma vie, à la Pointe-aux-Anglais deux mois après mon arrivée au village. Il revenait d’un séjour de quelques mois en Europe. Il y avait visité ses parents en France. Puis il avait rejoint un vieil ami, professeur de langues au cégep de Rimouski, en Allemagne. Il venait de passer deux ans aux iles Marquises. Il avait déjà, depuis de nombreuses années, sa citoyenneté canadienne et avait habité plusieurs provinces du pays. Comme moi, enfant, il avait changé d’école et de milieu de vie plusieurs fois. Nous partagions donc ce sentiment de venir d’un peu partout et de nulle part en particulier. Tous les deux nous avions encaissé plusieurs ruptures. Nous sommes devenus amoureux fous l’un de l’autre.

En me choisissant, il a aussi choisi mon fils et ce village.

Notre fille, née six ans plus tard, dira toute sa vie qu’elle vient du Bic. Toute la communauté la considère comme telle.

J’ai donc un attachement très personnel au lieu que nous avons choisi comme cadre de notre roman par nouvelles. Si je le souligne, c’est que cela a des incidences importantes sur ma manière d’appréhender l’écriture dans ce projet.

*

Tout l’été, j’ai cherché à attraper le décor dans mes calepins, capter, sentir, transcrire, rendre compte de mes sensations et observations brutes dans ce lieu. Le jeu était de saisir le territoire hors de tout contexte, toute histoire. J’ai marché du village à la pointe, de la pointe au village en cherchant, tout l’été, le motif de notre nouvelle.

Plus j’y réfléchissais, plus il me semblait difficile de dramatiser quelque chose qui serait lié à mes relations humaines dans ce village. En pensant aux gens de cette communauté que j’aime, j’ai réalisé que je n’avais aucune envie de faire remonter quoi que ce soit inspiré par la souffrance, les chicanes, les ragots ou les problèmes des autres. Ça m’a semblé une règle éthique qu’il fallait respecter. Je devais donc dramatiser quelque chose qui m’appartenait.

Le Bic, pour moi, c’est le lieu d’où mes enfants viennent. Un territoire premier, l’endroit où ils ont commencé à découvrir le monde.

*

Lorsque je suis arrivée au Bic, j’étais mal en point. J’aimais mon enfant comme jamais je n’avais aimé personne, mais je paniquais à l’idée de cette relation au long cours. Ce que je connaissais de ce type de relation me faisait encore beaucoup souffrir. Je me sentais insuffisante. Inapte. Terrifiée par ce que cet être merveilleux exigeait de moi. Ma maternité m’obligeait à affronter quantité de blessures que j’avais très longtemps préféré enfouir. Ma façon d’éviter d’y être confrontée avait jusque-là été de fuir les attachements trop profonds.

*

Vue vers le parc, Havre Saint-PierreTant de beauté, d’immensité. Tous ces de jeux de lumière. Ces odeurs, ces crépitements, ces bruissements de vent. Ce grand inconfort existentiel.

Ma détresse dans ce lieu et ces paysages ne ressemblait à rien que je n’avais déjà connu. J’ai voulu, dans cette nouvelle, rendre compte de cela.

J’ai choisi la mère comme figure parentale problématique parce que rien ne choque plus les gens qu’une mauvaise mère. Et comme j’écrivais avec des femmes aimant aborder des sujets tabous, j’ai pensé que cela pourrait les inspirer.

J’ai attaché mon senti au drame d’un père qui espère que la beauté du lieu guérira sa femme de son insuffisance maternelle.
*

Ma nouvelle est longue. Il faudra la resserrer. Nous en discuterons.

J’ai voulu que le temps de lecture de la nouvelle corresponde au temps de la marche du personnage. Il faut vingt-cinq minutes, du village à la pointe.

Comme il s’agissait d’un premier texte, j’ai laissé plusieurs détails qui ne seront peut-être pas utiles. J’en ai laissé plus que moins en me disant que nous déciderons de ce que nous enlèverons plus tard. J’attends notre discussion avant d’intervenir à nouveau sur le texte.

*

La nouvelle écrite par Camille en écho à la mienne est percutante et excellente. Elle m’a fait un effet dramatique énorme. Elle me laisse en suspens. Je veux lire la suite.

3 réflexions au sujet de “«Alors, le fleuve a poussé l’horizon et le ciel est devenu immense» – Premiers pas”

  1. C’est un hasard fort heureux que tu aies eu à écrire la première nouvelle, toi qui habites le Bic depuis si longtemps. Ton amour du territoire et ton attachement pour celui-ci transparaissent dans ton texte, dans les détails de la faune ou la flore, dans tes descriptions sensorielles. Pas étonnant que ta nouvelle ait été inspirante pour nous 🙂

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  2. Dramatiser quelque chose qui nous appartient – ou quelque chose qui a laissé une empreinte.

    Cela dit, oui, c’est toujours délicat, quand le « vivant » devient texte. Trouver le bon dosage entre le vrai et l’inventé, respecter sa sensibilité et celle des autres, faire confiance à l’écriture, rendre les personnages anonymes ou hybrides (en amalgamant le passé de l’un et l’anecdote lié à l’autre) permettent parfois de se donner des permissions quand on navigue dans ces eaux-là.

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  3. Tu dis que ton texte est long, et c’est vrai, mais en même temps, pour nous, il était aussi une richesse, car nous pouvions aller y puiser plusieurs éléments pour écrire nos propres textes – et je ne me suis pas gênée! En fait, c’était comme si nous la faisions avec toi, et avec tes personnages, cette marche du village à la pointe. Pour apprendre à connaître le lieu, à le sentir comme si nous l’habitions, nous aussi.

    Certains textes demandent ce genre de travail en forme de détour: passer par un texte trop long avec une quantité énorme de détails pour finalement en arriver à l’essentiel, après un bon travail d’élagage.

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