Joanie Lemieux

« Dans la peau » – Une incision précise

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Il y a longtemps – plusieurs années, en vérité – que je traînais cette idée : une jeune fille est au bord d’un lac et d’autres adolescents, pour la tourmenter, ouvrent devant elle une grenouille pour en sortir les entrailles.

Dans ma tête, deux éléments étaient clairs : la fille était sensible à la vie animale;  l’intention des autres adolescents étaient uniquement de la troubler.

L’âge des protagonistes, les relations entre les personnages, le lieu exact, les événements qui menaient à cette scène : tout cela était flou et ne faisaient pas partie de ce que « je traînais ».

J’en ai parlé à plusieurs reprises sur ce blog, j’ai souvent en tête des éléments pendant plusieurs années avant de trouver à les mettre en mots. Ce peut être un personnage, une scène, un sujet, voire une ambiance ou un rythme. Tout seul, cet élément me paraît largement insuffisant. Ça n’est pas une nouvelle encore. C’est juste une sorte de piste. Un morceau du casse-tête. À un moment, le reste du casse-tête se met en place. Je ne presse pas les choses. Rendue là, j’écris le texte.

Dès le début du projet du BREF, j’ai cru que je trouverais dans la Pointe-aux-Anglais un lieu où planter cette scène de grenouille pour qu’elle germe et prenne l’expansion d’une nouvelle. Mais les mois ont passé, mon tour d’écrire est venu trois fois, et j’ai toujours fini par faire autre chose. L’histoire ne prenait pas.

La protagoniste a d’abord été une ado, puis une enfant, avant de redevenir une ado. Les intimidateurs ont été tour à tour des camarades de classe, des cousins, un grand frère. Ils se retrouvaient sur le bord du lac par hasard, ou pour une fête familiale, ou pour faire un feu avec des amis. Dans une version précoce, la jeune adolescente était secrètement amoureuse d’un garçon qui avait pour seul défaut de se tenir en mauvaise compagnie…

Toutes ces idées auraient pu fonctionner, mais quand je l’écrivais… c’était plate. Vide. Fabriqué.

Puis, lors d’une réunion, nous avons discuté du fait que les toutes les collaboratrices n’écrivaient pas des textes longueurs similaires. Cet écart faisait en sorte que nous nous dirigions vers un recueil où, même avec un nombre de nouvelles identique, certaines autrices occuperaient l’espace papier de façon disproportionnée. Face à notre désir d’unité globale du recueil, mais aussi sachant que nous voulions nous laisser la plus grande liberté individuelle possible (et donc ne pas nous imposer une taille de texte unique), nous nous sommes engagées à relever un défi qui nous sortirait de nos zones de confort tout en nous laissant choisir chacune de notre côté le meilleur moment pour le faire : chacune écrirait au moins une courte nouvelle, en visant 300 mots, et une beaucoup plus longue, en visant 3000.

Cet engagement est tombé à point. Au moment de me remettre à la table d’écriture, j’ai réalisé que ce qui ne fonctionnait pas dans ma nouvelle, c’était finalement tout ce qui entourait la scène cruciale : toute la nouvelle tenait dans cette scène, il ne servait à rien de tenter de donner plus de contexte. Loin des nouvelles où il faut de la chair autour de l’os, cette histoire nécessitait de laisser parler le moment précis, et seulement lui.

J’ai donc recommencé, en cherchant à entrer dans l’histoire au plus près possible des personnages, juste au moment important, pour en sortir aussi vite.

Dans sa version actuelle, mon texte fait 769 mots. Loin des 300 visés par le défi (qu’il faudra donc retenter une prochaine fois!). Mais il est plus court que toutes les versions auxquelles j’ai travaillées avant. Et cette fois, je crois qu’il fonctionne.

Valérie Provost

« Banquise » – Écrire l’hiver

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Durant l’une des rencontres régulières du BREF, nous avons passé en revue toutes les nouvelles que nous avions écrites jusque-là, et nous sommes rendu compte qu’aucune ne se déroulait en hiver. Comme je devais remettre mon texte moins de deux mois plus tard et que je n’avais, comme à mon habitude, aucune idée de ce que seraient son intrigue ou ses personnages, je me souviens avoir sauté sur celle-ci comme une affamée sur un morceau de pain : ma nouvelle se passerait en hiver.

Comme pour confirmer qu’il s’agissait d’une piste fertile, j’ai remarqué, alors que je retournais chez moi quelques semaines plus tard, à la suite d’un autre séjour à Rimouski (je l’ai déjà dit, je n’habite pas le Bas-Saint-Laurent), que la banquise qui s’était formée devant le Golf du Bic était parsemée de cabanes colorées servant à la pêche sur glace. Je ne savais pas que cette activité se pratiquait à cet endroit.

Au loin, des cabanes de pêche sur la banquise à la Pointe-aux-Anglais. Crédit photographique: Françoise Picard-Cloutier

J’avais maintenant la saison et le lieu précis de mon texte. Il me restait à savoir ce qui s’y passait.

À l’intérieur

Ce qui s’est imposé, dès le départ, c’est l’immobilité. L’hiver et la fixité des glaces, l’intérieur d’une cabane exigüe, la pêche et son inévitable attente : tout ceci évoque pour moi le silence et l’inaction. Mais ce n’est qu’en apparence. En réalité, en-dessous de la banquise, les marées continuent d’avoir lieu; et à l’intérieur des bâtiments, les gens poursuivent leur vie. Ma nouvelle se concentre donc sur ce qui reste caché, ce qui échappe au regard mais qui existe pourtant.

Je ne me souviens plus comment, mais le personnage de Lili m’est revenu en tête dès les premiers jours d’écriture. J’avais eu l’impression, avec l’écriture de « Water Lili », de ne l’avoir qu’effleuré – notamment, j’avais voulu lui construire une vie à l’extérieur de la Pointe, avec des activités et des relations, mais ce n’est pas là que le texte m’avait finalement menée. Probablement aussi que le projet d’écriture que je menais maintenant en parallèle, dans le cadre de ma thèse, a contribué à raviver la présence de ce personnage dans mon esprit. Je revisitais alors mon adolescence et plus particulièrement un élément central de cette période de ma vie : l’amitié. À l’aide de mes journaux et de mes albums, je me rappelais les amies que j’avais eues et perdues, les drames qui s’étaient joués autour des alliances et des abandons.

Dans l’écriture de « Banquise », c’est cependant une dimension bien spéciale de ces relations qui a commencé à se dessiner : le secret. L’adolescence, pour moi, avait été l’époque des journaux intimes, mais aussi des lettres écrites en cachette pendant les cours ou dans la tranquillité d’une chambre, que l’on pliait d’une manière précise pour qu’elles ne s’ouvrent pas facilement, et sur lesquelles on écrivait parfois « TOP SECRET » en grosses lettres. Un jour, les garçons du groupe avaient trouvé l’endroit où ma best cachait celles que je lui avais offertes et avaient lu devant tout le monde les confidences que je lui faisais.

Un exemple des lettres que mes amies et moi nous écrivions. Celle-ci n’avait jamais été remise, je l’ai retrouvée dans l’un de mes journaux intimes.

Replongée dans cette ambiance, j’ai commencé à bâtir pour Lili une amitié forte mais discrète avec Ines. De celles qui excluent les autres, qui s’épanouissent dans l’intimité, à l’abri du monde. La cabane de pêche est ainsi devenue un de leurs refuges.

Les secrets de la Pointe

Si l’amitié de Lili et Ines évolue dans le secret, ainsi en est-il de plusieurs des récits que nous avons écrits jusqu’à présent. Les personnages y sont presque toujours seuls, et on les suit souvent la nuit, alors qu’ils sont invisibles au reste du monde et qu’ils vivent des événements généralement insolites, voire indicibles. La Pointe-aux-Anglais, me semble-t-il, éveille chez nous un imaginaire qui a affaire avec le mystère. Dans notre œuvre en devenir, elle est remplie de secrets.

Le texte que j’avais écrit avant celui-ci ne fait pas exception : « À marée haute » se déroule en effet en partie la nuit, en partie dans la cave d’une des maisons, et met en scène un personnage solitaire. Je l’avais de plus voulu semblable à un spectre; c’est d’ailleurs peut-être précisément pour cette raison qu’il avait semblé m’échapper tout au long de l’écriture. Le fantôme de la Pointe était un mystère, même pour moi. Je crois qu’il me hantait encore, car l’histoire d’Ines et Lili a lentement glissé de vers la sienne, jusqu’à la croiser. J’ai pensé qu’ensemble, elles pourraient jeter un peu de lumière sur un des secrets de la Pointe.

Camille Deslauriers

« La ménagerie de roc » – De la genèse des personnages

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Cette fois, je savais d’emblée quelle serait la trame sonore du texte à écrire : la chanson Suzanne, dans toutes les versions que je pourrais trouver. Celle de Leonard Cohen, bien sûr. Mais aussi celles de Jorane, de Peter Gabriel, de Nina Simone, d’Alain Bashung et de Tori Amos – la plus aérienne, celle qui convenait sans doute le mieux au personnage qui m’habitait et à l’univers que je souhaitais créer.

Un personnage qui s’apparenterait à cette Suzanne de la chanson de Cohen, clairement. Mais aussi à Laura, fragile silhouette collectionnant les animaux miniatures, dans La ménagerie de verre, de Tenessee Williams, une pièce que j’avais vue jadis, en 1991, dans le cadre d’un cours de théâtre de mon baccalauréat en études françaises à l’UQTR, et dont le personnage de Laura était alors joué par Anne Dorval. 

Un personnage qui resterait dans les marges du réel. Parce que ce genre de protagoniste m’interpelle, et parce que le thème de la folie m’a toujours fascinée.

Un personnage qui ne pourrait logiquement pas vivre seule. 

Un personnage aérien. Qui flotterait. Ou presque. Comme si elle parcourait le monde à dos de libellule. 

Qui serait donc la narratrice ? Une infirmière ? Sa mère ? Quelqu’un d’autre de sa famille ?

Rapidement, l’idée d’écrire sur l’amour inconditionnel d’une sœur s’est imposée avec le ton de la nouvelle, un ton épuré, mêlé de lucidité et de rationalité – ce qui permettrait de rapporter les lubies de Régine comme des constats ou des faits –  doublé d’un étonnement perpétuel de grande sœur dévouée. Comme j’avais besoin d’un bateau, à la fin, elle est vite devenue une scientifique de l’ISMER capable d’identifier les algues. Un piège. Les algues se sont mises à pulluler dans mon texte, traînant dans leur sillage des lourdeurs liées à des précisions excessives, comme ces chordarias flagelliformis qui se sont faufilées dans la narration et qui ont causé des ruptures de ton et de rythme. Ma sœur Rosaline, première lectrice critique éternelle, violoniste-mandoliniste qui me relit avec son oreille musicale, n’a pas manqué de me le reprocher. Avec raison, d’ailleurs.

https://www.inaturalist.org/guide_taxa/767009

Chercher l’équilibre. Ne jamais perdre de vue le style imposé par l’incipit.

Restait à trouver le conflit qui générerait la tension du texte.

Relire « Tomber », la nouvelle de Joanie, m’a vite permis de trouver la solution. L’écriture en résonnance avec « Tomber » s’est avérée le déclencheur qui a permis à la trame narrative de « La ménagerie de roc » de décoller véritablement. Régine voulait participer au film, dont le tournage à la Pointe devait se terminer avant qu’elle ne verbalise son souhait. Régine voulait tomber elle aussi – et elle y tenait. Du coup, les négociations avec le cinéaste et la scène finale sur la plate-forme me donnaient les scènes manquantes et la structure du texte.

Le fiancé de Régine, ce Don Quichote de bois flotté créé par Romjy Romjy à la Pointe-aux-Anglais et photographié par Françoise lors d’une sortie géopoétique, s’est naturellement invité dans l’univers du personnage :

Oeuvre de Romjy Romjy. Crédit photo : Françoise Picard-Cloutier.

« Régine a d’abord souhaité […] présenter sa ménagerie de roc [au cinéaste]. 

Puis, elle s’est mise à raconter son invraisemblable histoire d’amour. 

J’ai voulu intervenir. 

D’un geste presque imperceptible, il m’a indiqué de me taire. 

J’aurais dû m’en douter : le cinéaste se moquait bien de ma glose et de mon titre. Il a tout de suite été fasciné par Régine. 

Ma sœur est un poème.

On avait dû lui parler d’elle, au village. 

Son fiancé est un géant de bois sec. Elle l’a rencontré sur la plage alors qu’elle était encore une anémone, dans l’eau glaciale de la baie. Il l’attendait, là, posé sur la grève, comme un immense insecte enrobé dans la lumière de l’aube. Un Don Quichotte inespéré qui lui a fait un bébé de varech, avant de se fondre dans le ressac. 

Leurs épousailles ont eu lieu entre l’ambre et l’ocre.

Voici nos enfants, a-t-elle confié, en lui tendant une grappe d’ascophylle. 

J’ai été éberluée. 

Le cinéaste n’a presque pas pris de notes. Dans son grand cahier à reliure de cuir, il n’a écrit que ces cinq mots : homme insecte et femme végétale. »

Le prénom du personnage, quant à lui, découlait des recherches sur l’ambre que j’avais dû faire lors de l’écriture d’une entrée précédente de ce blogue. De l’homme-insecte et de la femme-libellule à la résine qui compose l’ambre, il n’y avait qu’un pas, un rien, une lettre, pour arriver, par associations d’idées, au prénom Régine.

Camille Deslauriers

« La ménagerie de roc » – De l’art d’être « habitée »

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Déjà, en 1990, à l’époque de mes études au baccalauréat en études françaises à l’Université du Québec à Trois-Rivières, une chargée de cours nommée Jeanne Morin, avec qui j’avais suivi quelques ateliers d’écriture, en parlant de moi, avait dit à un collègue étudiant : Camille, elle est habitée. Il m’avait alors rapporté ces paroles qui constituaient, de son point de vue de poète, un « compliment ». 

À l’époque, je n’avais pas été surprise de la description qu’elle faisait de moi. Intimidée, oui. Étonnée, non.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été habitée. Enfant, par des ami.e.s imaginaires; par cette petite sœur Rosaline que j’ai tant espérée, puis attendue; par le destin de nos poupées Barbie – une histoire qui se continuait à deux, jour après jour et séance après séance, comme une saga, pendant des années. Ces jeux ont duré jusqu’à ce que j’aie treize ans et ils ont, j’en suis certaine, forgé mon imaginaire. Ensuite, à l’adolescence, il y a eu des personnages – les miens et ceux des autres écrivain.e.s; des amours imaginaires; des groupes musicaux fétiches dont j’avais vraiment l’impression de connaître les membres; et déjà, des phrases ou des mots qui m’obsédaient, aussi.

Être habitée. 

Encore aujourd’hui, je ne vois pas comment vivre autrement qu’en me laissant habiter, qu’en me donnant la permission de divaguer. « En regardant ailleurs pour arriver à écrire », comme le confie Élise Turcotte dans le fragment « Errance », tiré d’un essai poétique auquel je reviens sans cesse, Autobiographie de l’esprit :

« J’ai besoin de cette distraction, qui n’est pas le contraire de la concentration – elle est son complément. Je me concentre sur ce que je fais, et puis je dévie. La honte que j’ai ressentie à être ainsi.

Lundi midi, je me lave de la souris séchée, trouvée derrière le frigidaire. Pendant des jours, l’idée de la souris morte est là et me gruge.

Un autre jour, il y a le mot « parpaings ». Cet impitoyable mot de morts non morts, de vie non finie.

Et puis le mot « orvet » que j’attrape dans un roman d’Herta Müller – ce mot, ce serpent de verre.

Serpents souris limaces ciment.

(…)

Je pense à ce nouveau manuscrit et le poumon se met à respirer dans mon petit bureau.

(…)

Où sont mes chats ?

Je suis sans cesse préoccupée par mes chats, surtout l’été. Enfin, pas tout le temps, mais trop intensément. Ils sortent dehors, ils s’enfuient, emportant ma raison avec eux. Quand ils reviennent, je me détends, comme une mère attachée à un fil. Mais peut-être qu’ils me distraient simplement de mon travail, qu’ils me permettent d’être en vie, d’habiter en animal ma maison. » (p. 61-62)

Laisser l’esprit vagabonder, faire autre chose, voire « glander trois heures par jour », comme le prescrivait Michel Hindenoch dans une formation au contage à laquelle j’avais assisté, c’est aussi écrire. On laisse ainsi les personnages évoluer dans l’ombre. 

Écouter de la musique. Coiffer les chats. Cuisiner un repas indien.

Glander comme Yehudi Menuhin, l’un de mes cinq chats.
Crédit photo : Camille Deslauriers

Aller flâner à la Pointe ou au Rocher blanc. S’octroyer un roupillon en plein après-midi. Avoir par moments l’impression de perdre son temps – alors qu’on n’a que l’été pour écrire. Pendant tout ce temps, être hantée, obsédée par ces certitudes : vouloir écrire sur cette ménagerie de roc qu’on a photographiée dès les premières sorties géopoétiques et se dire que, chaque jour, « quelqu’un » va s’occuper du cheval rose et roux à deux têtes et du corbeau impressionniste

La ménagerie de roc.
Crédit photo : Camille Deslauriers

Et un matin, pendant la lessive, soudain, savoir « qui » va prendre soin des animaux mythiques et entendre, clairement, dans ma tête, l’incipit de la nouvelle, sans doute inspiré par les sanguines que l’artiste a utilisées pour reproduire l’oiseau sur une roche :

« Les grottes de Lascaux sont au Bic, m’a-t-elle révélé, un midi, au retour de sa marche.

Chaque fois, ma sœur Régine revient de la Pointe comme on revient de voyage. »

Camille Deslauriers

« L’enfant sur le linoléum » – Une confidence, quelques recherches et une commande

Souvent, une vie sera dominée par un point culminant. À un certain moment d’une certaine aube d’un certain automne, une conception du monde s’éclaire, une réalité se dresse dans l’écume; le ciel change alors imperceptiblement de couleur […]. L’existence acquiert alors une autre texture. Voilà une métaphore à peu près convenable de mon rapport à la nouvelle : l’attention envers ce moment où une vie bascule. Mais dès après ce moment décisif, l’être « différent » est déjà en route, tremblement parfait propulsé par toute la puissance du vivant. Cet être dont le regard s’est assombri ou illuminé frémit déjà, avec majesté dirai-je, vers un autre point culminant. »

Jean Pierre Girard, Le tremblé du sens, 2005, p. 59

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Certaines anecdotes qu’on nous raconte prennent parfois les couleurs de l’ambre. Telles des invertébrés englués dans le silence, elles attendent des années avant qu’on en découvre l’empreinte, étonnamment nette, dans la transparence d’un texte. Ainsi, la vision à l’origine de la phrase « En bas de l’escalier, l’enfant sur le linoléum » date-t-elle précisément du 8 janvier 2015. 

À la fin d’un premier cours sur la nouvelle, alors que je venais de citer « La Fontanelle » d’Hugues Corriveau (Troublant, Québec Amérique, 2001) en guise d’exemple de texte minimaliste où le non-dit, l’évocation et les silences résonnaient plus fort que les mots, en écho à l’épouvante provoquée par ce texte, une étudiante adulte était venue me confier une peur irrationnelle qui avait traversé ses pensées juste après sa première grossesse : elle avait craint de jeter son bébé en bas d’un escalier. 

https://www.quebec-amerique.com/livres/litterature/hors-collection/troublant-576

Paradoxalement, j’avais alors été aussi fascinée que rebutée par son aveu. Je lui avais dit que c’était en effet le genre de pulsion – ou d’instant charnière dans la vie d’une narratrice ou d’un personnage, l’un des fameux « Y », un moment où une vie peut basculer dont parle Jean Pierre Girard dans Le Tremblé du sens – qui pouvait être cristallisée dans une nouvelle ou une micronouvelle.

Elle n’a, à ma connaissance, jamais écrit ce texte – c’est d’ailleurs triste, elle n’écrit plus, tout court.

L’anecdote, elle, me hante depuis cinq ans. 

A-t-on le droit de s’emparer comme ça d’un secret ? 

Était-ce du vol, de l’anthropophagie, du plagiat ? 

Absolument pas. Ce genre de terreurs vives qui se fossilisent en nous à notre insu – dont nos fictions s’approprient consciemment ou inconsciemment – rejoignent, en fait, des thèmes intemporels et leurs variations. 

https://www.connaissancedesarts.com/peinture-et-sculpture/le-cri-de-munch-les-dernieres-decouvertes-scientifiques-sur-le-chef-doeuvre-expressionniste-11139767/

Mes recherches sur le sujet m’ont par ailleurs appris que ce type de phobie d’impulsion touche de nombreuses mères « mises à mal par le dévouement nécessaire – plus ou moins héroïque – aux soins précoces ». https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2009-3-page-92.htm La peur de faire mal au poupon irait même parfois jusqu’à la phobie d’empoisonner le bébé avec son lait ou avec la purée préparée pour lui.

Dans ma nouvelle « L’enfant sur le linoléum », c’est plutôt Jessica, devenue « gardienne de service du demi-frère monstre », qui a « bien failli » obéir à l’épouvantable pulsion et qui s’est enfuie pour « éviter le pire ».

La commande d’un « récit qui devait comporter absolument une fille / femme en posture particulièrement malveillante » des directrices littéraires du Collectif Cruelles (à paraître à l’automne 2020 aux Éditions Tête Première) aura été le tremplin pour explorer la complexité de ce personnage adolescent et plonger dans l’écriture du texte.