Camille Deslauriers

« Le carré de sable d’Arnaud » – Échos et contraintes

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Certain.e.s écrivain.e.s produisent bien sous contraintes – je pense à Christiane Lahaie ou à Hugues Corriveau, par exemple. C’est aussi mon cas. Ainsi, ma dernière nouvelle du recueil collectif s’est écrite à partir de deux contraintes d’écriture extérieures au projet du BREF (un défi et une expression consacrée), d’une part; de l’autre, elle s’est bâtie en écho à certains textes du recueil en cours.

L’idée d’explorer l’enfance est d’abord venue d’un défi lancé par ma sœur Rosaline, avec qui je discutais souvent du volet création du BREF. Elle m’incitait à créer « un petit garçon différent. Un gamin surdoué avec huit orteils et qui joue du piano à la Pointe », précisait-elle en riant. 

Les orteils supplémentaires sont disparus. La douance et les leçons de piano sont restées. Arnaud et son carré de sable démesuré semblaient tout indiqués pour me permettre d’explorer cette voie. 

Pensée en arborescence, hypersensibilité, soif d’apprendre, créativité exacerbée, altruisme, capacité à suivre une conversation en faisant autre chose, langage plus élaboré que celui des enfants de son âge, facilité à justifier ses comportements a posteriori, sentiment d’être incompris : autant de caractéristiques qui se sont spontanément greffées à la personnalité de mon personnage et qui correspondent bien à la douance. Bien entendu, j’ai fait des recherches. Mais déjà, pour moi, ce prénom qui m’avait été donné par une confidence entendue dans la bouche d’une maman lors d’une sortie géopoétique à la Pointe – Arnaud, un prénom que j’aimais beaucoup et, somme toute, assez rare – connotait une personnalité peu commune.

https://www.linternaute.fr/expression/langue-francaise/151/au-pied-de-la-lettre/

L’expression « au pied de la lettre » s’est ensuite imposée et a structuré tout le texte – car Arnaud, justement, avec son imagination débridée, interprète les événements de façon imagée ou littéralement au sens premier :

Sa sœur prétend qu’il prend tout au pied de lettre. Sa sœur, avec ses albums qu’elle traîne partout même à la plage, elle pense connaître le monde comme si elle était une encyclopédie. Mais de quelle lettre parle-t-elle au juste, le A ou le M ou le T, allez donc savoir. Certaines ont un pied, d’autres deux. Comment elle se débrouille, au juste, la lettre, pour se chausser comme un cordonnier, ça, c’est une autre histoire et elle doit être compliquée puisque les souliers se vendent par paires. Une chose reste certaine : le pied de la lettre, il porte des onze. Comme son père et son oncle (…). 

J’ai alors cherché, dans le « personnel du recueil » en cours et en respectant notre ligne du temps, qui pourrait être la sœur d’Arnaud. J’ai opté pour Brigitte, un personnage de jeune lectrice avide créé auparavant par Joanie (« Dans la peau », vous pouvez lire le résumé de la nouvelle ici).

Mais qui seraient les parents d’Arnaud ? Alain (le principal figurant qu’on suit pendant le tournage du film inspiré de la Pointe, dans la nouvelle « Tomber », vous pouvez lire le résumé de la nouvelle ici) et sa femme Céline me semblaient tout désignés. J’avais besoin d’une famille parfaite. Un peu trop, si on se fie aux pensées d’Arnaud. 

Les seuls malheurs, chez lui, ressemblent à des chemises devenues étroites parce qu’on a maintenant une bedaine de bière – et ça devient un drame parce qu’on doit jouer avec dans un film. D’une chose à l’autre, comme le film convoquait aussi Régine (un personnage de femme-enfant qui revenait déjà dans deux de mes propres nouvelles et que j’avoue aimer beaucoup), cette dernière est devenue leur voisine, qu’il surnomme la Femme-Libellule, parce qu’il a toujours su qu’elle avait des ailes. De même, Élise, la pianiste à contrat qui avait joué pour Paul-Émile, dans la nouvelle « Dans les bras de Satie » (vous pouvez lire le résumé de la nouvelle ici), est naturellement devenue sa professeure de piano.

Restait à trouver quel serait le rapport d’Arnaud aux créatures de bois d’échouerie (voir mon entrée précédente, « Le carré de sable d’Arnaud »). Ces « monstres » sont devenus ses Gueules de Bois, des êtres qui, de son point de vue, résideraient au fond des mers :

En tant que médecin-pirate, Arnaud doit les sauver pour qu’elles puissent repartir dans leur monde. Avec leur peau trop lisse et trop terne, elles pourraient attraper le cancer. Elles restent couchées toute la journée au soleil, sur leur civière ensablée, sans leurs chapeaux, même pendant la canicule. Alors tous les matins, avant que ses parents se lèvent, il vient leur mettre de la crème solaire pour ne pas qu’elles brûlent. Sa mère lui demande s’il en mange ou quoi, pourquoi il finit tous les tubes comme ça, les uns après les autres, est-ce qu’il les perd ou les prête à des amis ? « Au prix que ça coûte, franchement, il ne faudrait pas abuser non plus, c’est pas donné, la crème solaire à soixante FPS », mais Arnaud n’avouera jamais qu’il s’agit d’un onguent magique. Le seul qui peut sauver ses Gueules de Bois.

Crédits photographiques : Rosaline Deslauriers

Enfin, si quelqu’un pouvait trouver le corps d’un noyé échoué sur les berges, dans notre recueil, c’était bien Arnaud, qui se réfugie régulièrement à la Pointe et qui est une fouine, sa sœur n’arrête pas de le répéter :

Arnaud a découvert un Mort.

Personne ne sait et personne ne saura. De toute façon, on ne le croirait pas. 

Il va dormir, une vraie bûche, à huit heures du soir, comme d’habitude, même si le soleil, en juillet, peut veiller plus tard que lui.

Après son bain, pour oublier les noyés qui se putréfient sur la grève, il demandera à son père de lui raconter encore comment il a obtenu un rôle dans le film. Celui où la Femme-Libellule s’est envolée.

Entre le défi initial qu’on m’avait imposé, les contraintes et l’intratextualité, Arnaud s’est incarné. Quand j’ai écrit et quand j’ai retravaillé le texte, il m’a fait beaucoup rire – notamment dans cette envolée :

Il a quand même hâte de le revoir pour une septième fois, le film dans lequel son père porte une chemise démodée, même si sa tante dit qu’Alain « n’est plus le même depuis qu’il a été figurant. Il fait son frais chié », qu’elle a déclaré en riant, l’autre soir autour du feu, entre les gorgées de rosé et les bouteilles qui se transformaient en flûte. Tout de suite, Arnaud a imaginé son père en forme de caca de chien. Son père a glissé, brun et mou et malodorant, crotte fraîchement moulue entre les poils du trou de pet du berger allemand abandonné qui rôde à la Pointe, celui que plus personne ne nourrit, maintenant que leur voisine, la Femme-Libellule, est disparue.

Crédits photographiques : Camille Deslauriers

Un détail en déclenchant un autre comme dans une réaction en chaîne, après avoir écrit cette scène, j’ai donc décidé d’utiliser le chien que j’avais rencontré lors de ma toute première sortie géopoétique, quand nous avions découvert la première crique, l’équipe du BREF et moi. Arnaud, dans sa grande générosité et dans sa volonté mégalomane, en plus de s’occuper des Gueules de Bois, adopterait le chien errant que nourrissait Régine à La Pointe et qu’il appelle maintenant Bartók.

Camille Deslauriers

« Le carré de sable d’Arnaud »

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Il suffit parfois d’une réplique entendue à la fin d’une sortie sur le terrain pour déclencher le texte. 

Juillet 2021. Ma déambulation prend fin et je n’ai que des notes et des photos – beaucoup de photos : une vingtaine de troncs et de souches échoués sur le sable comme autant d’animaux monstrueux. 

J’ai toujours été fascinée par le bois d’échouerie. 

En plongée, en contre-plongée. En gros plans, presque fondues dans le paysage, comme si elles rampaient sur le sable : partout, des créatures aux cornes de bois tordu qui ont des airs de reptiles égarés et des grandes gueules d’écorce.

Dans mon texte, il y aura des monstres. Je n’en sais pas plus. Or, il faudra pourtant écrire ma nouvelle sous peu – ma septième et dernière – en vue du prochain cabaret littéraire et musical aux Jardins de Métis qui se tiendra en août 2021. Et je serai encore à la dernière minute.

Au moins, j’ai ma première piste d’écriture. Ma nouvelle mettra en scène un enfant fasciné par les monstres qui vivent à la Pointe.

Crédits photographiques : Camille Deslauriers

Soudain, j’entends : « En fin de semaine, mes beaux-parents sont venus faire le carré de sable d’Arnaud. » 

Quoi de plus banal que deux mères qui discutent, assises sur une grande couverture, à la plage, pendant que leurs enfants pataugent dans l’eau, en plein mois de juillet ? Pourtant, quand on regarde la scène de loin, c’est frappant. Les enfants tout petits; la plage immense; les monstres. Et une phrase se met à tourner, tourner dans ma tête comme un colibri fou : « Le carré de sable d’Arnaud est aussi grand que la mer. »

Je le sais illico : j’ai mon incipit. 

Arnaud et son carré de sable : j’ai mon personnage et son lieu, un repaire secret où il pourrait se réfugier. Reste à trouver qui est mon Arnaud et à quels autres personnages du recueil collectif en cours il pourrait se raccrocher.

Valérie Provost

« Sur le rocher » – La présence des autres

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Il arrive parfois qu’un moteur d’écriture, un déclencheur – autrement dit, une idée « utile » à l’écriture – finisse par devenir encombrant, en cours de création. C’est ce qui est arrivé avec l’image de Régine qui voulait photographier le vent, tirée d’un texte de Camille; une image qui m’avait aidée à trouver le nœud de ma nouvelle, mais qui s’est avéré un frein à la compréhension.

Lorsque j’avais décidé que ma narratrice allait aussi tenter de photographier le vent, je m’étais posé la question : pourquoi un tel projet? La réponse qui avait émergé, c’était qu’elle essayait de fixer, sur pellicule, l’absence récente de ses parents décédés – une absence qu’elle retrouvait partout dans l’album, qui ne comportait aucune photo d’eux. Au fond, le vent devenait une sorte de métaphore de leur départ, de leur disparition. Cela s’est traduit, dans le premier jet de mon texte, par cette phrase finale : « Avec la dernière pose, immortaliser le vent de la Pointe. »

Lorsque j’ai lu les commentaires de ma collègue Joanie à propos de cette première version, j’ai bien vu qu’il y avait confusion. Le lien entre les parents et le vent n’était pas clair. J’ai cru que le problème se situait en amont; que j’avais mal « préparé » la dernière image. J’ai modifié le texte, j’en ai fait une, deux, trois, quatre nouvelles versions avant de trouver quelque chose qui semblait fonctionner – toujours en conservant la phrase finale. Mais quand Joanie a commenté à nouveau mon texte et qu’elle m’a fait remarquer que la même confusion persistait, j’ai compris qu’en fait, c’était cette phrase, le problème.

A posteriori, je le vois bien. La phrase, au fond, était séduisante; l’image qu’elle convoquait, qui s’était imprimée en moi à la lecture du texte de Camille, était belle. Seulement, elle était détachée du récit que je faisais. Le lien n’existait que dans ma tête. Pourtant, lorsque j’étais dans l’écriture, complètement immergée dans mon texte, je m’accrochais à cette phrase. Je ne sais pas exactement pourquoi. Peut-être parce qu’elle me paraissait d’une telle évidence que je ne pensais pas qu’on ait pu la mettre en question. Peut-être parce que je l’aimais, tout simplement, et que je ne voulais pas m’en départir. Peut-être les deux.

Peu importe, au fond. J’ai compris, j’ai changé la fin – mais après combien de tâtonnements!

Dans son troisième commentaire de mon texte, Joanie m’a confirmé que cette fois, ça y était presque. Elle m’a fait une suggestion qui m’a plu, et je m’en suis servi pour reconstruire la phrase qui clôt maintenant ma nouvelle.

La solitude de l’écriture

Dire que l’écriture est un exercice de solitude relève presque du cliché. De plus, même si cette affirmation comporte une certaine part de vérité, des projets de création comme celui que nous menons au BREF tendent à la faire mentir.

Bien entendu, il n’est pas rare qu’en tant qu’écriv·ain·e, nous recourrions au regard d’un premier lecteur ou d’une première lectrice. Par contre, rares sont les occasions où cette personne est autant immergée que nous dans le projet; où les commentaires qu’elle fera sur notre texte auront, éventuellement, des répercussions sur ceux qu’elle écrira elle-même plus tard. Rares aussi sont les occasions de « contamination » mutuelle (du moins, à cette échelle) entre des textes et, même, entre des univers. Cette influence de mes collègues du BREF, je la perçois à chaque étape du processus de création : lorsque je cherche une nouvelle idée pour un texte, lorsque je me demande comment la raccrocher à notre projet, lorsque je retravaille le texte à l’aune de leurs commentaires. Et cela sera d’autant plus palpable lorsque nous nous rencontrerons toutes les trois, une fois l’écriture terminée, pour discuter de la mise en recueil, et en particulier des modifications à effectuer dans certains textes pour assurer une cohérence d’ensemble. Au final, lorsque je relirai chacun de mes textes, je saurai que je ne les aurai pas écrits seule. Et qu’en chacun d’eux, même si cela passe inaperçu, se trouvent les traces de la présence de Camille et Joanie.

Valérie Provost

« Sur le rocher » – La photo

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Lorsqu’il a été temps d’écrire ma quatrième nouvelle pour le BREF, j’étais à court d’idées – et de temps. La précédente avait été très difficile et très longue à écrire, et j’avais l’impression de ne pas avoir eu l’occasion de reprendre mon souffle depuis. Je me sentais vide. L’idée de devoir repartir à zéro, d’inventer une histoire et des personnages de toute pièce me décourageait.

Durant cette période, j’étais aussi, en parallèle, plongée dans le projet de création que je mène dans le cadre de ma thèse de doctorat. En prévision d’un texte sur ma grand-mère, j’avais demandé à ma mère de me prêter les photos de famille qu’elle garde dans une grande boîte de rangement en plastique. Pendant quelques jours, j’avais observé et classé les centaines de clichés qu’elle contenait. J’étais complètement immergée dans les traces de mon histoire familiale, avec tous les personnages qu’elle contenait. Cela rendait d’autant plus difficile l’idée de replonger dans l’univers du BREF.

Plutôt que de me battre contre cette difficulté, j’ai décidé de m’en servir. Si ma tête se refusait à sortir de la boîte de photos, j’allais y puiser l’inspiration pour mon texte.

J’ai retrouvé une de mes photos préférées, qui me montre debout sur une grosse roche, sur le terrain d’un chalet qui, me semble-t-il, appartenait à une amie de la famille. Entre mes doigts, un serpent en peluche que je ne me souviens pas avoir vu ailleurs. Je ne sais pas pourquoi j’aime autant cette photo, mais je me souviens l’avoir souvent regardée, quand j’étais plus jeune et que je fouillais dans les souvenirs que ma mère conservait dans sa chambre.

La photo.

De cette photo est née l’idée d’un personnage qui feuillette un album familial. La roche de la photo est devenue un des rochers de la Pointe-aux-Anglais. Il me restait maintenant à imaginer ce qui se passait autour de la photo.

Photographier le vent

Le texte de Camille intitulé « La ménagerie de roc » ainsi que son personnage de Régine m’avaient beaucoup émue. J’y voyais un personnage complexe, empreint d’une sensibilité extraordinaire. Je suis allée le relire dans les premiers jours de l’écriture de ma nouvelle, espérant y trouver une manière de raccrocher mon texte à la Pointe que nous étions en train de construire dans le cadre du BREF.

Un extrait, en particulier, m’a marquée :

« Une nuit, Régine a voulu photographier le vent. »

Les questions que posait cette phrase et la poésie que cette image folle convoquait se sont imprégnées dans mon écriture. Ma narratrice aussi voudrait photographier le vent : saisir ce qui échappe à la photo, ce qui ne peut pas être fixé. Ce qui ne reste pas. Et pour moi, cette perte, évidemment, c’était les parents.

Valérie Provost

« Banquise » – Écrire au nous

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Quand j’ai commencé l’écriture de ce texte, je lisais le recueil de notre collègue Annie Landreville, Date de péremption. Le livre au complet m’a happée, mais un poème en particulier m’a émue, et plus précisément les deux derniers vers :

« il n’y aura plus personne
pour savoir que nous ne sommes plus là »

Si le nous du poème a une portée beaucoup plus large que celle de mon texte, sa lecture a tout de même constitué un point important dans mon processus d’écriture.

D’abord, l’anéantissement qu’évoque le poème d’Annie (celui de l’humanité, du monde tel qu’on le connaît) fait en effet surgir en moi des impressions similaires à celles qui se sont imposées lorsque j’ai commencé à penser à la pêche sur glace au Bic. L’amoncellement des cabanes dans le paysage glacé de la baie, sans personne autour qui marche ou qui pêche à l’extérieur, me donnait immanquablement un sentiment de fin du monde, que ce soit lors de mon passage en voiture ou lorsque j’ai étudié des photos (notamment celle prise par notre collègue Françoise Picard-Cloutier, que l’on peut voir dans mon billet précédent). Ce néant, me semblait-il, pouvait se rapprocher de l’expérience des pêcheurs et pêcheuses (que je ne pouvais qu’imaginer, n’ayant jamais pêché en hiver), encaban·é·e·s tout le jour comme s’ils et elles étaient seul·e·s au monde. Cette solitude extrême donnerait finalement le ton de l’amitié entre Lili et Ines : fusionnelle et coupée du monde. Durant les mois où j’ai écrit le texte, j’ai relu le poème plusieurs fois pour me replonger dans cet état d’esprit.

Ensuite, j’ai eu envie d’explorer l’écriture au nous, constante dans le recueil d’Annie. Les textes que j’avais écrits dans les mois, voire les années précédentes étaient tous au je. J’avais du mal à opter pour d’autres types de narration. Celle au nous me paraissait un beau compromis : pas aussi détachée que la narration au elle/il, elle ouvrait sur autre chose que l’intériorité presque absolue que j’explorais immanquablement. Il s’agissait en outre d’un défi intéressant : comment donner texture et profondeur à un personnage-narrateur qui ne dit jamais « je »? Je me suis tout de même permis des formulations qui utilisent le moi lorsque les phrases au nous ne permettaient pas de faire avancer le récit – il me semblait aussi que de m’y limiter aurait rendu l’écriture monotone; mais le je demeurait strictement interdit.

Ines

En parallèle, je faisais des recherches à propos de la pêche sur glace et j’ai trouvé un article qui parlait d’une activité de pêche blanche destinée à l’accueil des personnes immigrantes et réfugiées arrivées depuis peu à Rimouski. L’idée que le personnage ait pu venir d’un autre pays a ainsi fait son chemin. Je me suis mise à chercher des prénoms plus rares au Québec, à consonance non francophone. J’ai trouvé « Ines », qui m’a tout de suite plu par le nombre important de joueuses de soccer ainsi prénommées que j’ai trouvées (il s’agit d’un sport que j’aime particulièrement pratiquer). Différentes variantes de ce prénom apparaissent dans plusieurs cultures, mais il semble particulièrement populaire dans certains pays du Maghreb. C’est donc cette région du monde que j’ai choisie comme lieu de naissance d’Ines qui, tout comme Lili, est arrivée jeune au Bas-Saint-Laurent avec ses parents. Il s’agit d’ailleurs d’un point en commun qui participe de la construction de leur amitié.

Je ressentais cependant une certaine gêne : je ne savais pas comment aborder un tel personnage. Je me sentais mal à l’aise avec une narration au je pour dépeindre une expérience que je n’étais pas certaine de saisir entièrement. Utiliser le elle me semblait en revanche présenter, par la distance que cela aurait mis entre moi et le personnage, le risque de tomber dans le stéréotype et l’objectification. Le nous s’est donc présenté comme une manière de me coller au plus près d’Ines, sans pour autant la noyer dans un je qui aurait trop ressemblé à celui que j’utilise la plupart du temps (souvent très proche du mien). Ainsi, j’espère avoir été capable de faire en sorte qu’Ines prenne réellement la parole pour elle-même.

ŒUVRES CITÉES

Landreville, Annie, Date de péremption, Montréal, Les Éditions de La Grenouillère, 2019.