Carnets poïétiques - Ce que je sais des berges

« Toujours en reconfiguration » – Apprendre à reconfigurer

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Pour cette deuxième nouvelle à écrire, j’avais plusieurs idées potentielles, plusieurs points de départ à exploiter. C’est que, comme je l’ai expliqué dans une entrée sur « Dans la nuit noire », je traîne longtemps certaines idées, jusqu’au moment où les éléments alors disparates trouvent un liant, jusqu’à ce qu’un ton ou une voix devienne clair. J’avais donc pour intention de creuser l’une de ces pistes si longuement gardées en tête, de faire des tests, bref, de voir comment elle se développerait une fois plongée dans le terreau de la Pointe-aux-Anglais.

Ne sachant pas ce qui fonctionnerait le mieux, j’ai travaillé à trois textes en parallèle : une histoire centrée sur la question écologique, une histoire de grenouilles qui ne trouve pas sa forme, et le récit d’un cinéaste qui aurait répondu au texte « Dans les bras de Satie ». Mais le temps a passé et rien de satisfaisant n’est né de ces tentatives.

Après quelques semaines d’essais (et surtout d’erreurs) — et pour une tout autre raison que le projet du BREF — j’ai eu à chercher dans de vieux carnets de notes personnelles. Dans l’un d’eux, j’ai trouvé un texte si mauvais qu’il m’a fallu en rire (il ne faut pas sous-estimer la valeur de ces carnets, où on peut écrire des textes médiocres sans être vus) mais qui contenait les mots suivants : « et puis c’est arrivé, il n’y avait plus rien à dire ».

J’ai arrêté ma lecture. J’ai mis de côté ce sur quoi je travaillais et j’ai recopié ces mots à l’écran. Ils me semblaient contenir quelque chose d’intéressant, une fois détachés de leur contexte original.  Je ne sais pas trop pourquoi.

À cette étape du processus, l’entreprise était surtout ludique. Je faisais un test, je n’avais rien à perdre. J’ai lancé une phrase, juste une phrase à laquelle j’ai ajouté des mots, d’autres mots encore, sans la couper, sans vérifier tout de suite la syntaxe. Sans entrer complètement dans l’écriture automatique (j’empruntais quand même une direction dans le texte), je ne questionnais pas les images qui me venaient.

L’idée d’une rupture amoureuse paisible m’est venue tout de suite, et il m’a semblé évident dès le départ que ça se passait le soir ou la nuit, avant un dernier sommeil ensemble. La narratrice, incapable de dormir, peut voir par la fenêtre une portion du ciel. Tout le reste prend la forme d’un long monologue formé de souvenirs et de réflexions sur l’astronomie, enchaînés surtout par associations d’idées.

Maintenant : j’ai intitulé cette entrée « Apprendre à reconfigurer » pour deux raisons.

La première, c’est que cette nouvelle est née d’un ancien brouillon très mauvais que j’aurais facilement pu décider de jeter. Il m’a fallu sortir ces quelques mots de leur contexte pour faire éclore autre chose. Ce bout de phrase, d’ailleurs, n’est pas resté tel quel dans la version finale.

La deuxième, c’est que j’ai dans ce texte emprunté deux directions que j’avais déjà empruntées souvent avant : la phrase longue et la métaphore astronomique.

Or, j’ai longtemps craint de me répéter dans l’écriture. De peur d’avoir l’air de toujours écrire la même chose, je me refusais de créer deux personnages un peu similaires, ou de reprendre deux fois la même structure… sans réaliser tout de suite que de passer trop vite d’une chose à l’autre m’exposait à d’autres pièges : m’éparpiller, rester à la surface des thèmes, ne pas atteindre le cœur de ce que je voulais dire.

Depuis la publication de mon recueil, j’explore bien sûr de nouveaux thèmes — la question amoureuse, notamment, revient de plus en plus souvent dans mes écrits récents —, de même que d’autres formes, mais mon attitude face à la répétition a beaucoup changé : je ne me prive plus de repasser dans des traces déjà explorées, de me réengager dans les mêmes sillons.

Ainsi je reviens souvent, depuis quelques années, à cette longue phrase virgulée (à laquelle j’ai même, cette fois, enlevé les majuscules et le point final — à voir si ça restera ainsi une fois venu le temps de la mise en recueil), quitte à devenir redondante aux yeux de certains. De même, je ne chasse plus les images stellaires qui me viennent : j’ai toujours été moi-même fascinée par l’astronomie, il est donc logique que le thème revienne souvent dans mon écriture.

Je crois que j’avais peur de la recette, peur de me limiter. Mais je pense de plus en plus qu’il n’y a pas de mal à reprendre les mêmes éléments; au contraire, il y a là une richesse, nos intuitions en disent long sur nous-mêmes et sur ce qu’on cherche inconsciemment à dire.

L’important, je suppose, c’est de continuer, ou de les creuser, ou de les joindre à d’autres éléments. Ainsi on forme de nouveaux composés, de nouvelles alchimies : il devient impossible de se répéter entièrement.

– Joanie Lemieux

Carnets poïétiques - Ce que je sais des berges

« Dans la nuit noire » – Brasser les cartes

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Enfin, je ne pourrais parler de l’écriture de cette première nouvelle sans aborder la question du découpage, de l’agencement des fragments dans un ordre particulier et des multiples fins que j’ai envisagées (et écrites) pour cette nouvelle avant d’arrêter mon choix.

Choisir l’agencement des fragments a pris du temps. Plusieurs ont été écrits mais ne sont pas restés du tout dans le texte final (des fragments qui avaient rapport au père, notamment, ont finalement été évacués). L’ordre a été changé, je pense, dans toutes les dispositions possibles, avant que j’arrête mon choix.

Il va de soi que le sens de l’histoire changeait avec chaque modification. Chaque façon d’ouvrir le texte, par exemple, avait ses avantages.

Entrer dans le texte par la scène de l’incident était non seulement chronologiquement juste, mais mettait l’accent sur l’étrange, de même que sur la narratrice, puisque cela permettait au lecteur d’avoir pour première information ce qui est aussi, de son propre aveu, son premier souvenir à elle, le tout début de sa relation consciente avec sa mère. Ouvrir le texte par la narratrice qui se fait juger à l’école introduisait son doute avant même l’objet de ce doute, ce qui ajoutait à la tension : on se demandait quelles preuves existaient, les détails de l’incident. Commencer par le fragment sur le pyjama était saugrenu et accrocheur, en plus de mettre la certitude de la mère en avant plan, mais ne présentait pas la narratrice du tout, alors encore moins leur relation. Commencer par les scènes de rituels entre les fillettes mettait l’accent sur la « mauvaise » relation (la leur, et non celle avec la mère), ce que je voulais éviter. Entrer dans le texte par l’espace, ce que j’ai finalement choisi de faire, nous place tout de suite avec le personnage de la fille, qui raconte son histoire sans qu’on sache alors qu’elle le fait à voix haute.

J’ai donc choisi d’ouvrir sur l’espace de la pointe et de fermer sur lui. Je trouvais que commencer avec l’appel des profondeurs du ciel était intéressant, mais aussi que les propos tenus sur l’obscurité soutenaient une sorte d’étrangeté dans le réel, ce qui me semblait convenir au ton que je voulais pour le texte. Qui plus est, cette disposition permettait une circularité intéressante, un écho entre le début et la fin (elle sent que le ciel l’appelle à lui; elle lance à son tour un dernier appel au ciel).

Du reste, cette fin a elle aussi changé beaucoup. La première version complète ne contenait pas la conversation finale entre les deux femmes et se terminait sur une scène où la fille, en fouillant dans des vieilleries, trouvait un objet : or, cet objet laissait deviner si oui ou non la mère avait bien été enlevée, une question que j’ai finalement choisi de laisser en suspens, pour mettre davantage l’accent sur la relation mère-fille que sur les extraterrestres eux-mêmes. Qui plus est, cette scène posait quelques problèmes : il était difficile pour certains de mes premiers lecteurs de comprendre ce que j’essayais de dire. Les versions suivantes devaient donc s’éloigner de la question extraterrestre elle-même tout en se faisant plus claire. Mais, en lisant cette nouvelle fin, mes premiers lecteurs m’ont cette fois reproché d’avoir été trop claire, d’avoir enlevé son mystère au texte… Plusieurs versions plus tard, je crois que la fin fonctionne, qu’elle laisse entendre des choses sans les confirmer. Mais, encore une fois ici, les lecteurs jugeront mieux que moi de si j’ai réussi ou non cela.

Pour terminer, j’aimerais prendre le temps de parler du lien à faire entre le travail d’agencement des fragments et le caractère un peu étrange de l’histoire. J’ai déjà abordé la question d’un tel lien dans une communication (que vous pouvez lire ici) où j’avançais que, dans mon recueil Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers?, le découpage (papier, aux ciseaux) de mes nouvelles en fragments et le jeu physique par lequel j’organisais et réorganisais le texte ne me semblaient pas sans incidence sur le développement, dans mon écriture, d’une forme d’onirisme. En effet, déplacer et replacer les fragments chavire à chaque fois l’histoire et, à force, provoque des rencontres heureuses entre certains éléments autrement distants, rencontres qui à leur tour génèrent de nouveaux éléments imprévus au départ.

Or, depuis la parution du recueil, je suis passée à d’autres sujets et d’autres formes d’écriture. Je travaille encore des chapitres brefs, mais je retouche beaucoup moins leur agencement. Moins de « découpage », moins d’onirisme : il n’est pas certain qu’il y ait corrélation, mais il y a coïncidence. Et voilà qu’au moment d’écrire sur un phénomène paranormal, je choisis spontanément de découper mon texte en fragments. Peut-être parce que les ellipses amènent naturellement du silence, des omissions, qui servent le mystère. Peut-être parce qu’une chronologie bousculée épouse mieux la réflexion de la narratrice qui se raconte. Quoi qu’il en soit, aborder l’écriture du texte comme un casse-tête ou un jeu de cartes à constamment rebrasser me permet de voir ma propre histoire sous plusieurs jours.

À la fin de l’écriture, même si je tiens les rênes du texte, j’ai vu passer tant de versions où il se passe tant de choses que moi-même, tout comme ma narratrice, je ne suis plus certaine de laquelle est la vraie.

– Joanie Lemieux