Joanie Lemieux

« Dire adieu » – Micronouvelle, prise deux

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

J’ai déjà parlé sur ce blog de l’engagement que nous avons pris, les autres autrices du recueil et moi-même, de tenter l’écriture d’au moins une nouvelle très courte (autour de 300 mots) et une nouvelle plus longue (autour de 3000 mots) chacune, ceci dans le but de varier les rythmes et, surtout, d’éviter que toutes les nouvelles d’une certaine longueur soient de la même main.

Ayant l’habitude de faire des textes plutôt long (long pour des nouvelles, on s’entend), c’est l’extrême brièveté qui est, pour moi, le réel défi.

J’avais déjà tenté, avec ma nouvelle « Dans la peau » (qui était ma quatrième), de faire très court. Certes, pour moi, 700 mots, c’était déjà court; mais j’étais encore bien loin des 300 mots visés. Je savais donc qu’il me faudrait encore tenter le coup d’ici la fin du projet. Les chantiers de nouvelles que j’avais entre les mains, toutefois, s’annonçaient beaucoup, beaucoup plus longs que ça…

C’est là que l’opportunité s’est présentée à moi sans que je la cherche : dans le cadre du Salon du livre, l’option Création littéraire du programme d’Arts et lettres du cégep de Rimouski a lancé un concours de micro-fictions. Ouvert pour six jours seulement, le jury appelait des textes de 200 mots maximum, autour du thème « Juste un dernier ».

J’avais, dans mes tiroirs, une première phrase qui convenait. Je l’ai utilisée, même si je savais qu’elle ne resterait sans doute pas. J’ai écrit une première version : pour un texte écrit aussi vite, ça n’était pas mal. Mais c’était long. Beaucoup plus que les 200 mots permis.

J’ai donc travaillé à couper, mais surtout, à densifier le texte, pour dire le plus de choses possibles dans ces 200 mots.

Quand je n’ai plus été capable d’enlever quoi que ce soit, j’ai envoyé mon texte au concours. Et belle surprise : on m’a décerné la seconde place.

Le texte envoyé, toutefois, ne pouvait pas se retrouver dans le recueil du BREF. Par soucis de concision extrême, il avait été amputé de toute mention au Bic, ou presque. Les lieux y étaient importants, mais ils étaient un peu flous : ils auraient pu être situés n’importe où. Le travail post-concours a donc consisté à remettre dans mon texte des passages et des idées supprimées plus tôt, à ramener le Bic temporairement effacé, sans pour autant revenir à une version antérieure telle quelle; le travail de densification demeurait pertinent, et certaines idées nouvelles, certaines formulations heureuses, étaient apparues en court de route.

La version finale est donc une sorte d’hybride entre la version initiale et une version ultérieure, qui fait, pour le moment, 388 mots.

Cette fois, je considère que j’ai réussi mon défi.

Joanie Lemieux

« Dans la peau » – Une incision précise

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Il y a longtemps – plusieurs années, en vérité – que je traînais cette idée : une jeune fille est au bord d’un lac et d’autres adolescents, pour la tourmenter, ouvrent devant elle une grenouille pour en sortir les entrailles.

Dans ma tête, deux éléments étaient clairs : la fille était sensible à la vie animale;  l’intention des autres adolescents étaient uniquement de la troubler.

L’âge des protagonistes, les relations entre les personnages, le lieu exact, les événements qui menaient à cette scène : tout cela était flou et ne faisaient pas partie de ce que « je traînais ».

J’en ai parlé à plusieurs reprises sur ce blog, j’ai souvent en tête des éléments pendant plusieurs années avant de trouver à les mettre en mots. Ce peut être un personnage, une scène, un sujet, voire une ambiance ou un rythme. Tout seul, cet élément me paraît largement insuffisant. Ça n’est pas une nouvelle encore. C’est juste une sorte de piste. Un morceau du casse-tête. À un moment, le reste du casse-tête se met en place. Je ne presse pas les choses. Rendue là, j’écris le texte.

Dès le début du projet du BREF, j’ai cru que je trouverais dans la Pointe-aux-Anglais un lieu où planter cette scène de grenouille pour qu’elle germe et prenne l’expansion d’une nouvelle. Mais les mois ont passé, mon tour d’écrire est venu trois fois, et j’ai toujours fini par faire autre chose. L’histoire ne prenait pas.

La protagoniste a d’abord été une ado, puis une enfant, avant de redevenir une ado. Les intimidateurs ont été tour à tour des camarades de classe, des cousins, un grand frère. Ils se retrouvaient sur le bord du lac par hasard, ou pour une fête familiale, ou pour faire un feu avec des amis. Dans une version précoce, la jeune adolescente était secrètement amoureuse d’un garçon qui avait pour seul défaut de se tenir en mauvaise compagnie…

Toutes ces idées auraient pu fonctionner, mais quand je l’écrivais… c’était plate. Vide. Fabriqué.

Puis, lors d’une réunion, nous avons discuté du fait que les toutes les collaboratrices n’écrivaient pas des textes longueurs similaires. Cet écart faisait en sorte que nous nous dirigions vers un recueil où, même avec un nombre de nouvelles identique, certaines autrices occuperaient l’espace papier de façon disproportionnée. Face à notre désir d’unité globale du recueil, mais aussi sachant que nous voulions nous laisser la plus grande liberté individuelle possible (et donc ne pas nous imposer une taille de texte unique), nous nous sommes engagées à relever un défi qui nous sortirait de nos zones de confort tout en nous laissant choisir chacune de notre côté le meilleur moment pour le faire : chacune écrirait au moins une courte nouvelle, en visant 300 mots, et une beaucoup plus longue, en visant 3000.

Cet engagement est tombé à point. Au moment de me remettre à la table d’écriture, j’ai réalisé que ce qui ne fonctionnait pas dans ma nouvelle, c’était finalement tout ce qui entourait la scène cruciale : toute la nouvelle tenait dans cette scène, il ne servait à rien de tenter de donner plus de contexte. Loin des nouvelles où il faut de la chair autour de l’os, cette histoire nécessitait de laisser parler le moment précis, et seulement lui.

J’ai donc recommencé, en cherchant à entrer dans l’histoire au plus près possible des personnages, juste au moment important, pour en sortir aussi vite.

Dans sa version actuelle, mon texte fait 769 mots. Loin des 300 visés par le défi (qu’il faudra donc retenter une prochaine fois!). Mais il est plus court que toutes les versions auxquelles j’ai travaillées avant. Et cette fois, je crois qu’il fonctionne.

Camille Deslauriers

« L’enfant sur le linoléum » – Un personnage, une fugue et une étrange collection

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Son pyjama, affirmait-elle, était la preuve irréfutable qu’elle disait vrai. (…) Elle s’était couchée avec un pyjama jaune aux motifs d’hippocampes et s’était réveillée, fiévreuse, dans un pyjama blanc qui ne lui appartenait pas. »

Joanie Lemieux, « Dans la nuit noire ».

Ce pyjama, m’étais-je dit d’emblée à la lecture du texte de Joanie, quelqu’un pourrait le trouver sur la plage, à marée basse. 

Pour écrire « L’enfant sur le linoléum », au détour d’une commande de texte (Collectif Cruelles, à paraître aux éditions Somme Toute, collection Hamac), je suis donc repartie de cette idée, notée dans un fichier informatique créé six mois auparavant, idée qui s’était alors avérée une fausse piste « Dans les bras de Satie » – Fausse piste, lorsque j’avais écrit le premier jet de « Dans les bras de Satie ». 

Se faufiler dans les marges d’un ancien brouillon rassure et permet de ne pas sauter dans le vide. Avec une certaine fascination, dans ce premier jet avorté, j’ai donc retrouvé mon personnage de fugueuse et son étrange collection, « [u]n mini-musée de l’horreur dans son sac à dos ».

Fidèle à mes pratiques scripturales, j’ai encore été portée par la protagoniste : une adolescente que j’ai nommée Jessica. 

Des adolescent.e.s, j’aime la complexité, les questionnements viscéraux, les eaux troubles dans lesquelles elles et ils surnagent, comme en témoigne mon deuxième recueil publié. Mais, cette fois, c’est véritablement son rapport aux lieux, d’une part, et aux objets, de l’autre, qui ont structuré le texte, où se succèdent des figures spatiales inspirées par des artefacts tantôt référentiels tantôt imaginaires.

De la véritable Pointe-aux-anglais, j’ai en effet retenu trois détails photographiques devenus autant de figures spatiales métonymiques ou métaphoriques dans ma nouvelle : un bateau; un sous-vêtement abandonné sur la grève; la bibliothèque de survie de l’île aux Amours.

D’abord, il y a eu ce bateau étonnamment amarré dans les eaux basses de la baie, en solitaire, que j’avais photographié lors d’une sortie géopoétique à l’été 2018, le Lucien no 1.

Crédit photographique : Camille Deslauriers

En le voyant, j’avais tout de suite pensé : quelqu’un pourrait s’y terrer ou y avoir été enfermé. 

Mort ou vivant, mon personnage ? Je ne savais pas. Mais l’idée était restée. La cale, cet espace clos par excellence, a clairement été à l’origine de l’idée de « fugue » et l’a représentée illico, avant même que je ne sache quoi que ce soit d’autre du personnage.

« Cachée au fond de la cale du Lucien no 1, Jessica tente de se rassurer.

Elle se répète qu’elle a quinze ans et qu’elle a déjà habité au 30, rue Alice-Rochefort. »

L’adresse civique liée à la maison maternelle de Jessica existe, au Bic. C’était important, pour moi, de cibler une vraie maison. Ordinaire, anonyme, dont je ne saurais rien, mais référentielle. Choisie en visitant les rues du village, sur Google Maps. 

Par pudeur, sans doute, je n’ai pas poussé plus loin les recherches. Est-ce une entorse à notre posture géopoétique de ne pas être allée me promener vraiment dans cette rue, de ne pas m’être arrêtée devant la maison, avoir tambouriné à la porte, bonjour, j’écris sur votre maison, quelqu’un qui a une phobie d’impulsion pense constamment à y jeter un bébé du haut de l’escalier, le saviez-vous, puis-je la visiter pour m’inspirer concrètement des lieux?

Il valait mieux me contenter d’imaginer.

Rue Alice-Rochefort. Pourquoi cette rue-là précisément? 

D’un côté, parce qu’elle porte un nom de femme – et mon histoire tournait, en toile de fond, autour d’une fille ayant l’impression que « sa mère l’ignore depuis qu’elle a enfanté une gargouille ». Une histoire qui concernait les femmes appelait un nom de rue de femme. 

Quelques recherches sur Internet m’ont ensuite appris qu’en 2018, dans le grand Rimouski (dont fait partie le Bic), environ 5% des rues portaient des noms de femme. Alice-Rochefort figurait en premier sur la liste et j’ai tout de suite noté le nom. D’un autre côté, je voulais choisir le nom d’une personne peu connue et non celui d’une personnalité célèbre (Rimouski comportant une rue Anne-Hébert et une rue La Bolduc, à titre d’exemple) et j’ai tout de suite aimé les connotations minérales, la violence des « r » et le vent qui chuinte entre les consonnes sifflantes « ch » et « f » du nom de famille « Rochefort ».

Dans le texte, je ne décris pas cette maison, que j’ai réduite à cet élément central du texte : l’escalier. Un escalier qui surplombe un plancher de « linoléum ». Du haut duquel Jessica, gardienne de service depuis que sa mère a enfanté un enfant trisomique à l’âge de quarante-neuf ans, a « bien failli » jeter son « demi-frère-monstre », un soir où elle en avait marre du gardiennage, avant de s’enfuir pour éviter le pire. L’escalier et le linoléum ont ainsi condensé toute la maison, ils sont devenus des métonymies des « mauvaises pensées » obsédantes du personnage – qui souffre d’une phobie d’impulsion, j’en reparlerai dans une prochaine entrée –  dans les figures projetées qui représentent ses souvenirs.

La collection de « choses morbides » que transporte Jessica dans son sac à dos, quant à elle, est constituée d’objets qui évoquent, dans une sorte d’accumulation symbolique, des moments du passé et du présent de mon personnage. Chacun porte une scène qui reste en filigrane dans la nouvelle. Ces fétiches évoquent la détresse psychologique de Jessica. Neuf de ces objets ont été imaginés. Le dixième s’inspire d’un artefact que j’ai réellement photographié dans le cadre d’une sortie géopoétique en juillet 2019, « [u]n caleçon Fruit of the Loom » dont le lecteur ne saura rien de plus, sinon qu’il est « taché de sperme » et qu’il rappelle, par sa nature, le lambeau de pyjama trouvé sur la berge et la fascination Jessica pour les « pièces à conviction » d’ordre intime (des sparadraps; des mégots de cigarettes; des dents de lait; des rognures d’ongles; un chapelet volé à sa grand-mère, entre autres). Ma découverte inusitée – laquelle m’a bien amusée, je dois l’avouer – lors d’une sortie géopoétique à La Pointe s’est glissée naturellement dans la fiction.

Crédit photographique : Camille Deslauriers

Du reste, la passion des mots et des livres de Jessica découle du désir de représenter la bibliothèque de survie située sur l’île aux Amours, http://www.sagalane.com/livres/17-biblio/ile-aux-amours, une piste que je voulais explorer depuis le début du projet de création du BREF. Ainsi, Jessica, qui a découvert le pouvoir des mots dans un cour de français sur la poésie, à l’école secondaire, traîne dans son sac à dos un « vieux dictionnaire sans page couverture qui appartenait à sa mère quand elle était au secondaire » et un recueil de poésie qu’elle a emprunté dans la bibliothèque de survie, Chauffer le dehors, de Marie-Andrée Gill, l’un des intertextes qui m’a accompagnée pendant l’écriture et qui feront l’objet d’une prochaine entrée.


Joanie Lemieux

« Tomber » – Un art pour un autre

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Ma nouvelle « Tomber » parle d’un cinéaste qui réalise un film à la Pointe-aux-Anglais.

Ce film est expérimental, impressionniste. Le cinéaste n’explique que le minimum nécessaire aux villageois qui se portent volontaires pour y participer, et le lecteur n’en sait pas plus qu’eux, ce qui amplifie l’effet de mystère.

Le soir de la projection, personne ne sait trop à quoi s’attendre.

C’est que j’ai voulu présenter, dans le texte, ce que serait ce film. Donner une idée non seulement de son contenu, mais du ressenti des spectateurs. Et pour cela, je voulais que la « surprise » soit partagée par le lecteur.

Mais le cinéma et l’écriture sont des médiums très différents, ce qui fait du « transfert » vers la narration un défi particulièrement stimulant. Déjà, dans pratiquement toute description, il est impossible de rendre le visuel et le son dans tous leurs détails, de même que leur simultanéité. Dans l’objectif de recréer l’effet d’un film, ces limites se montrent encore plus criantes. Comment décrire le ton du narrateur sans briser le flot de son discours? Et comment laisser entendre sa voix tout en laissant voir les images à l’écran?

J’ai fait le choix de montrer l’image en premier. Mais, surtout, j’ai voulu mettre de l’avant la lenteur et le côté répétitif du film, créer un effet de « boucle » par-dessus laquelle la narration pourrait se superposer. Le film du cinéaste n’est pas une boucle en soi; mais les images de scène en scène se ressemblent et, si les figurants changent, l’action, elle, est répétitive, l’intrigue stagnante (voire inexistante). En insistant sur cette répétition, il me semblait que je pouvais reproduire l’effet de ces pédales qu’ont certains musiciens en spectacle, grâce auxquelles ils peuvent enregistrer en direct une section rythmique qu’ils font ensuite jouer en boucle, et par-dessus laquelle ils peuvent, dans un deuxième temps, ajouter un solo.

Dans la nouvelle, j’installe dans un premier temps les images, que je laisse ensuite « jouer en boucle », « se poursuivre » comme en arrière fond dans l’imaginaire du lecteur, pendant que s’ajoute la voix off. À défaut de parvenir à une réelle simultanéité, je crois arriver, au moins, à en imiter un peu les effets.

Un peu, mais pas complètement non plus. Et c’est tant mieux. Car il me semble aussi qu’il doit rester un espace de jeu, un peu de jour entre les deux mediums, un écart. Que le défi réside, certes, dans la transmission du contenu du film et de ses effets, mais pas dans une reproduction à l’identique de ce qui est à l’écran. La nouvelle n’est ni un synopsis, ni un compte-rendu : elle est une forme artistique en soi (d’ailleurs, le film lui-même n’existe pas, en dehors du texte!). Et si elle cherche bien sûr à laisser voir ce que voient et vivent les spectateurs dans la salle, elle déborde largement de cet objectif.

En d’autres mots, l’impossibilité de représenter le film à l’exact fait partie intégrante de la nouvelle, contribue à son élaboration et aux émotions qu’elle peut induire chez le lecteur. Enfin, c’est – comme toujours – ce que j’espère avoir réussi à faire.

Joanie Lemieux

« Toujours en reconfiguration » – Splendeurs et misères de la polysémie

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Au fil des réécritures, le projet derrière cette nouvelle est devenu plus clair : j’aimais cette association entre les corps célestes et les deux amants. Je voulais qu’on sente ce jeu entre les deux mondes jusqu’à la fin du texte, dans une dernière phrase qui l’aurait rappelé sans le nommer clairement.

Dans cette optique, je voulais que le texte se termine sur une liste d’objets que l’homme craint qu’elle n’oublie derrière elle : ses clefs, sa veste, son sac à mains. Mais je voulais, pour souligner une dernière fois la comparaison, ajouter à cette liste des objets qui s’écartent du réel de la femme, des objets qui tiendraient de sa composante « céleste », si on veut.

Je me suis vite rendu compte, toutefois, combien le vocabulaire céleste est soit si technique ou si précis qu’il est inutilisable dans un tel contexte, soit déjà associé à des réalités si proches du quotidien qu’on en oublie le sens astronomique.

Pour mieux expliquer ce que je veux dire, j’ai sorti quelques-unes des possibilités qui me sont venues en tête.

Je voulais une finale qui aurait ressemblé à :

« [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni [une composante céleste]. »

J’ai pensé, au début, revenir aux tempêtes dont la narratrice parle et qui ont cours sur Jupiter. Mais « Ni mes tempêtes » — comme « Ni ma pression » ou « Ni mes turbulences », d’ailleurs — allait dans une direction que je n’aimais pas, en laissant entendre que les deux amants avaient un passé tumultueux, alors que je voulais plutôt représenter une relation qui se termine sans éclats, d’une sorte d’épuisement prévisible (tout comme meurent les petites étoiles, qui n’explosent pas mais se tarissent; mais je n’avais pas vu cette comparaison avant de rédiger cette entrée… peut-être ajouterai-je ce détail à une prochaine réécriture?).

J’ai ensuite pensé aux « gaz » dont plusieurs planètes sont constituées. Mais voyez par vous-mêmes le côté hilarant d’une telle fin :

« [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni mes gaz. »

(Je le relis et j’en ris encore.)

J’ai alors pensé utiliser le nom d’un de ces gaz, mais « [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni mon hélium » sonnait si étrange à mes oreilles, donnait l’impression que la femme traînait avec elle une bombonne d’hélium…

J’ai fini par tenter le coup avec le mot « anneaux », qui sont à la fois le mot qu’on donne à des boucles d’oreilles ou à une bague et celui des cercles de roches et de poussières qui entourent certaines planètes, et le mot « chevelure », qui désigne à la fois les cheveux d’une personne et la longue traînée de poussière céleste qui se dégage d’une comète quand elle est réchauffée par une étoile.

Ainsi la fin devenait, en essence :

« [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni mes anneaux, ni ma chevelure. »

Sachant que ça risquait fort de ne pas être reçu comme je le voulais, j’ai quand même pris le risque de soumettre cette version à mes collègues. Pour tester son effet, bien sûr, mais aussi parce que j’espérais qu’elles aient une idée de génie pour régler mon problème.

Le retour que j’ai eu m’a fait rire au moins autant que ma tentative avec « gaz ». Valérie me répondait : « Donc elle porterait une perruque? Ai-je oublié un personnage qui en porte une? […] [M]ais pourquoi elle porte une perruque? Et pourquoi elle l’oublierait? »

(Je le relis et ici aussi, j’en ris encore.)

Elle avait compris « anneaux » seulement au sens de bijou, « chevelure » seulement au sens de cheveux. Je voulais des mots polysémiques, rappeler avec la fin le côté humain ET le côté « céleste » de la femme, mais c’était impossible : les lecteurs penseraient en premier au sens courant des termes, et la fin perdrait son sens.

J’ai donc opté pour une version intermédiaire. J’ai choisi deux mots relatifs aux corps célestes, dont le premier est clairement associé à l’astronomie, et le second seulement est polysémique. En plaçant ce second mot en dernier, j’avais espoir qu’il soit compris dans son sens astronomique par association (tout en conservant son deuxième sens potentiel). Ce qui donnait :

« [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni mes lunes, ni mes anneaux.

Mais là, c’est Camille qui n’était pas convaincue, trouvant que le mot « anneau » « sonnait mal » et envoyait l’esprit ailleurs, rappelait trop les anneaux d’un serpent.

Face à ce problème, je me serais sans doute résignée à changer complètement la fin (au sens de l’idée de la fin), même si je l’aimais beaucoup; après tout, il faut parfois couper même les passages qui nous sont les plus chers, pour le bien du texte. Mais le commentaire des filles était clair : la façon dont la fin était faite fonctionnait, et c’était beau. Le seul défi, ce serait de trouver le mot juste…

Au moment d’écrire cette entrée, je cherche encore.

L’avenir dira si je trouverai quelque chose qui convienne. Mais si ça n’est pas le cas et que je dois changer entièrement ma fin, je me console en me disant qu’il y aura dans cette entrée la trace d’un processus important, qui parle des limites du langage, du mot juste qui parfois n’existe simplement pas, de l’importance d’être relu par des gens qui ne pensent pas comme nous et de la nécessité, dans ce cas, de faire le deuil de passages qui nous tenaient à cœur.