Joanie Lemieux

« Tomber » – Un art pour un autre

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Ma nouvelle « Tomber » parle d’un cinéaste qui réalise un film à la Pointe-aux-Anglais.

Ce film est expérimental, impressionniste. Le cinéaste n’explique que le minimum nécessaire aux villageois qui se portent volontaires pour y participer, et le lecteur n’en sait pas plus qu’eux, ce qui amplifie l’effet de mystère.

Le soir de la projection, personne ne sait trop à quoi s’attendre.

C’est que j’ai voulu présenter, dans le texte, ce que serait ce film. Donner une idée non seulement de son contenu, mais du ressenti des spectateurs. Et pour cela, je voulais que la « surprise » soit partagée par le lecteur.

Mais le cinéma et l’écriture sont des médiums très différents, ce qui fait du « transfert » vers la narration un défi particulièrement stimulant. Déjà, dans pratiquement toute description, il est impossible de rendre le visuel et le son dans tous leurs détails, de même que leur simultanéité. Dans l’objectif de recréer l’effet d’un film, ces limites se montrent encore plus criantes. Comment décrire le ton du narrateur sans briser le flot de son discours? Et comment laisser entendre sa voix tout en laissant voir les images à l’écran?

J’ai fait le choix de montrer l’image en premier. Mais, surtout, j’ai voulu mettre de l’avant la lenteur et le côté répétitif du film, créer un effet de « boucle » par-dessus laquelle la narration pourrait se superposer. Le film du cinéaste n’est pas une boucle en soi; mais les images de scène en scène se ressemblent et, si les figurants changent, l’action, elle, est répétitive, l’intrigue stagnante (voire inexistante). En insistant sur cette répétition, il me semblait que je pouvais reproduire l’effet de ces pédales qu’ont certains musiciens en spectacle, grâce auxquelles ils peuvent enregistrer en direct une section rythmique qu’ils font ensuite jouer en boucle, et par-dessus laquelle ils peuvent, dans un deuxième temps, ajouter un solo.

Dans la nouvelle, j’installe dans un premier temps les images, que je laisse ensuite « jouer en boucle », « se poursuivre » comme en arrière fond dans l’imaginaire du lecteur, pendant que s’ajoute la voix off. À défaut de parvenir à une réelle simultanéité, je crois arriver, au moins, à en imiter un peu les effets.

Un peu, mais pas complètement non plus. Et c’est tant mieux. Car il me semble aussi qu’il doit rester un espace de jeu, un peu de jour entre les deux mediums, un écart. Que le défi réside, certes, dans la transmission du contenu du film et de ses effets, mais pas dans une reproduction à l’identique de ce qui est à l’écran. La nouvelle n’est ni un synopsis, ni un compte-rendu : elle est une forme artistique en soi (d’ailleurs, le film lui-même n’existe pas, en dehors du texte!). Et si elle cherche bien sûr à laisser voir ce que voient et vivent les spectateurs dans la salle, elle déborde largement de cet objectif.

En d’autres mots, l’impossibilité de représenter le film à l’exact fait partie intégrante de la nouvelle, contribue à son élaboration et aux émotions qu’elle peut induire chez le lecteur. Enfin, c’est – comme toujours – ce que j’espère avoir réussi à faire.

Joanie Lemieux

« Toujours en reconfiguration » – Splendeurs et misères de la polysémie

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Au fil des réécritures, le projet derrière cette nouvelle est devenu plus clair : j’aimais cette association entre les corps célestes et les deux amants. Je voulais qu’on sente ce jeu entre les deux mondes jusqu’à la fin du texte, dans une dernière phrase qui l’aurait rappelé sans le nommer clairement.

Dans cette optique, je voulais que le texte se termine sur une liste d’objets que l’homme craint qu’elle n’oublie derrière elle : ses clefs, sa veste, son sac à mains. Mais je voulais, pour souligner une dernière fois la comparaison, ajouter à cette liste des objets qui s’écartent du réel de la femme, des objets qui tiendraient de sa composante « céleste », si on veut.

Je me suis vite rendu compte, toutefois, combien le vocabulaire céleste est soit si technique ou si précis qu’il est inutilisable dans un tel contexte, soit déjà associé à des réalités si proches du quotidien qu’on en oublie le sens astronomique.

Pour mieux expliquer ce que je veux dire, j’ai sorti quelques-unes des possibilités qui me sont venues en tête.

Je voulais une finale qui aurait ressemblé à :

« [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni [une composante céleste]. »

J’ai pensé, au début, revenir aux tempêtes dont la narratrice parle et qui ont cours sur Jupiter. Mais « Ni mes tempêtes » — comme « Ni ma pression » ou « Ni mes turbulences », d’ailleurs — allait dans une direction que je n’aimais pas, en laissant entendre que les deux amants avaient un passé tumultueux, alors que je voulais plutôt représenter une relation qui se termine sans éclats, d’une sorte d’épuisement prévisible (tout comme meurent les petites étoiles, qui n’explosent pas mais se tarissent; mais je n’avais pas vu cette comparaison avant de rédiger cette entrée… peut-être ajouterai-je ce détail à une prochaine réécriture?).

J’ai ensuite pensé aux « gaz » dont plusieurs planètes sont constituées. Mais voyez par vous-mêmes le côté hilarant d’une telle fin :

« [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni mes gaz. »

(Je le relis et j’en ris encore.)

J’ai alors pensé utiliser le nom d’un de ces gaz, mais « [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni mon hélium » sonnait si étrange à mes oreilles, donnait l’impression que la femme traînait avec elle une bombonne d’hélium…

J’ai fini par tenter le coup avec le mot « anneaux », qui sont à la fois le mot qu’on donne à des boucles d’oreilles ou à une bague et celui des cercles de roches et de poussières qui entourent certaines planètes, et le mot « chevelure », qui désigne à la fois les cheveux d’une personne et la longue traînée de poussière céleste qui se dégage d’une comète quand elle est réchauffée par une étoile.

Ainsi la fin devenait, en essence :

« [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni mes anneaux, ni ma chevelure. »

Sachant que ça risquait fort de ne pas être reçu comme je le voulais, j’ai quand même pris le risque de soumettre cette version à mes collègues. Pour tester son effet, bien sûr, mais aussi parce que j’espérais qu’elles aient une idée de génie pour régler mon problème.

Le retour que j’ai eu m’a fait rire au moins autant que ma tentative avec « gaz ». Valérie me répondait : « Donc elle porterait une perruque? Ai-je oublié un personnage qui en porte une? […] [M]ais pourquoi elle porte une perruque? Et pourquoi elle l’oublierait? »

(Je le relis et ici aussi, j’en ris encore.)

Elle avait compris « anneaux » seulement au sens de bijou, « chevelure » seulement au sens de cheveux. Je voulais des mots polysémiques, rappeler avec la fin le côté humain ET le côté « céleste » de la femme, mais c’était impossible : les lecteurs penseraient en premier au sens courant des termes, et la fin perdrait son sens.

J’ai donc opté pour une version intermédiaire. J’ai choisi deux mots relatifs aux corps célestes, dont le premier est clairement associé à l’astronomie, et le second seulement est polysémique. En plaçant ce second mot en dernier, j’avais espoir qu’il soit compris dans son sens astronomique par association (tout en conservant son deuxième sens potentiel). Ce qui donnait :

« [tu t’assureras que je n’ai rien oublié, ni mes clefs, ni ma veste], ni mes lunes, ni mes anneaux.

Mais là, c’est Camille qui n’était pas convaincue, trouvant que le mot « anneau » « sonnait mal » et envoyait l’esprit ailleurs, rappelait trop les anneaux d’un serpent.

Face à ce problème, je me serais sans doute résignée à changer complètement la fin (au sens de l’idée de la fin), même si je l’aimais beaucoup; après tout, il faut parfois couper même les passages qui nous sont les plus chers, pour le bien du texte. Mais le commentaire des filles était clair : la façon dont la fin était faite fonctionnait, et c’était beau. Le seul défi, ce serait de trouver le mot juste…

Au moment d’écrire cette entrée, je cherche encore.

L’avenir dira si je trouverai quelque chose qui convienne. Mais si ça n’est pas le cas et que je dois changer entièrement ma fin, je me console en me disant qu’il y aura dans cette entrée la trace d’un processus important, qui parle des limites du langage, du mot juste qui parfois n’existe simplement pas, de l’importance d’être relu par des gens qui ne pensent pas comme nous et de la nécessité, dans ce cas, de faire le deuil de passages qui nous tenaient à cœur.

Joanie Lemieux

« Toujours en reconfiguration » – Apprendre à reconfigurer

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Pour cette deuxième nouvelle à écrire, j’avais plusieurs idées potentielles, plusieurs points de départ à exploiter. C’est que, comme je l’ai expliqué dans une entrée sur « Dans la nuit noire », je traîne longtemps certaines idées, jusqu’au moment où les éléments alors disparates trouvent un liant, jusqu’à ce qu’un ton ou une voix devienne clair. J’avais donc pour intention de creuser l’une de ces pistes si longuement gardées en tête, de faire des tests, bref, de voir comment elle se développerait une fois plongée dans le terreau de la Pointe-aux-Anglais.

Ne sachant pas ce qui fonctionnerait le mieux, j’ai travaillé à trois textes en parallèle : une histoire centrée sur la question écologique, une histoire de grenouilles qui ne trouve pas sa forme, et le récit d’un cinéaste qui aurait répondu au texte « Dans les bras de Satie ». Mais le temps a passé et rien de satisfaisant n’est né de ces tentatives.

Après quelques semaines d’essais (et surtout d’erreurs) — et pour une tout autre raison que le projet du BREF — j’ai eu à chercher dans de vieux carnets de notes personnelles. Dans l’un d’eux, j’ai trouvé un texte si mauvais qu’il m’a fallu en rire (il ne faut pas sous-estimer la valeur de ces carnets, où on peut écrire des textes médiocres sans être vus) mais qui contenait les mots suivants : « et puis c’est arrivé, il n’y avait plus rien à dire ».

J’ai arrêté ma lecture. J’ai mis de côté ce sur quoi je travaillais et j’ai recopié ces mots à l’écran. Ils me semblaient contenir quelque chose d’intéressant, une fois détachés de leur contexte original.  Je ne sais pas trop pourquoi.

À cette étape du processus, l’entreprise était surtout ludique. Je faisais un test, je n’avais rien à perdre. J’ai lancé une phrase, juste une phrase à laquelle j’ai ajouté des mots, d’autres mots encore, sans la couper, sans vérifier tout de suite la syntaxe. Sans entrer complètement dans l’écriture automatique (j’empruntais quand même une direction dans le texte), je ne questionnais pas les images qui me venaient.

L’idée d’une rupture amoureuse paisible m’est venue tout de suite, et il m’a semblé évident dès le départ que ça se passait le soir ou la nuit, avant un dernier sommeil ensemble. La narratrice, incapable de dormir, peut voir par la fenêtre une portion du ciel. Tout le reste prend la forme d’un long monologue formé de souvenirs et de réflexions sur l’astronomie, enchaînés surtout par associations d’idées.

Maintenant : j’ai intitulé cette entrée « Apprendre à reconfigurer » pour deux raisons.

La première, c’est que cette nouvelle est née d’un ancien brouillon très mauvais que j’aurais facilement pu décider de jeter. Il m’a fallu sortir ces quelques mots de leur contexte pour faire éclore autre chose. Ce bout de phrase, d’ailleurs, n’est pas resté tel quel dans la version finale.

La deuxième, c’est que j’ai dans ce texte emprunté deux directions que j’avais déjà empruntées souvent avant : la phrase longue et la métaphore astronomique.

Or, j’ai longtemps craint de me répéter dans l’écriture. De peur d’avoir l’air de toujours écrire la même chose, je me refusais de créer deux personnages un peu similaires, ou de reprendre deux fois la même structure… sans réaliser tout de suite que de passer trop vite d’une chose à l’autre m’exposait à d’autres pièges : m’éparpiller, rester à la surface des thèmes, ne pas atteindre le cœur de ce que je voulais dire.

Depuis la publication de mon recueil, j’explore bien sûr de nouveaux thèmes — la question amoureuse, notamment, revient de plus en plus souvent dans mes écrits récents —, de même que d’autres formes, mais mon attitude face à la répétition a beaucoup changé : je ne me prive plus de repasser dans des traces déjà explorées, de me réengager dans les mêmes sillons.

Ainsi je reviens souvent, depuis quelques années, à cette longue phrase virgulée (à laquelle j’ai même, cette fois, enlevé les majuscules et le point final — à voir si ça restera ainsi une fois venu le temps de la mise en recueil), quitte à devenir redondante aux yeux de certains. De même, je ne chasse plus les images stellaires qui me viennent : j’ai toujours été moi-même fascinée par l’astronomie, il est donc logique que le thème revienne souvent dans mon écriture.

Je crois que j’avais peur de la recette, peur de me limiter. Mais je pense de plus en plus qu’il n’y a pas de mal à reprendre les mêmes éléments; au contraire, il y a là une richesse, nos intuitions en disent long sur nous-mêmes et sur ce qu’on cherche inconsciemment à dire.

L’important, je suppose, c’est de continuer, ou de les creuser, ou de les joindre à d’autres éléments. Ainsi on forme de nouveaux composés, de nouvelles alchimies : il devient impossible de se répéter entièrement.

Camille Deslauriers

« Dans les bras de Satie » – Le temps

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Le temps et le passage du temps reste une question fondamentale en littérature. 

L’ordre de l’histoire et l’ordre du récit, la fréquence et la vitesse narrative, d’un point de vue narratologique, restent autant de décisions auxquelles s’attarde tout écrivain, du moins lors de la réécriture. Et que dire de notre obsession liée au temps qu’il fait dans le sens québécois de température ? Sans parler des temps qu’on compte dans le sens musical du terme, et par extension, du tempo donné par la musique, dans le cas précis de ma nouvelle – d’ailleurs, référer à une pièce précise, n’est-ce pas une belle façon implicite de faire passer le temps dans un texte ? Il y a aussi le temps de l’année, qui concerne la datation implicite, une information donnée au lecteur. Le rapport au temps de l’écrivain, et le temps pour écrire – une rareté pendant les trimestres d’automne et d’hiver, quand on enseigne. Mais le silence est souvent fertile. Ce temps de non-écriture et de latence permet aussi de prendre une distance avec l’écriture, de laisser les « mondes brefs » (Lahaie et. coll.,  2009) prendre racine dans l’ombre. Comme germent les vivaces. Pour laisser resurgir l’été.

Plus concrètement, la date à laquelle on écrit peut-elle influencer le contenu du texte ? Et qu’en est-il de l’espace ?

« Dans les bras de Satie » s’est écrit en grande partie du 18 au 23 juin 2019 – en plein solstice d’été. Dès lors, le sujet s’est imposé de lui-même, hautement connoté, suggérant d’emblée l’intervalle. Mon texte se passe entre deux saisons; amène l’un des personnages d’un état à un autre, soit de la maladie à la mort; induit cette impression de brèche, dans le temps et dans l’espace. 

C’était logique. Mon histoire allait se dérouler le 21 juin, très précisément, ce qui m’a amenée à faire des recherches : l’heure du coucher et du lever de soleil; l’heure des marées, cette année, à cette date, précisément – autant de détails qui deviendront des indices pour le lecteur perspicace ou curieux.

Un constat étonnant : la nuit la plus longue de l’année n’est même pas assez longue pour jouer Vexations, cette partition très lente qu’on répète en principe 840 fois. Que faire, dans ce cas ? Ma narratrice avait-elle à performer en suivant les indications de Satie à la lettre ? Pas nécessairement. L’important était qu’elle joue toute la nuit. Qu’elle accompagne le « passage ». Du crépuscule à l’aurore. De la vie à la mort.

Restait le piano. Détail non négligeable. Était-ce vraisemblable de faire déménager un piano sur la grève ? Je suis retournée sur les lieux pour vérifier concrètement. Et j’ai imaginé la chose.

L’idée est téméraire. Mais je crois que c’est possible – la chose se justifiait sans doute du fait que j’avais opté, dès le départ, pour un ton très onirique. 

« Depuis, j’ai adopté votre chat.

Je retourne le nourrir régulièrement sur la grève et je songe à l’inviter chez moi, dans mon trois pièces et demie, à Rimouski, quand l’hiver sera venu.

Et chaque fois, entre les fausses notes de l’instrument livré aux intempéries et les miaulements plaintifs de celui que j’ai rebaptisé Jean-Baptiste Lully, je crois entendre votre dernier soupir, à répétition – et je joue, je joue, je joue, do dièsela bémolsi pas tout à fait dièsela bécarreré probablement bémolfa devenu do, jusqu’à ce que votre fantôme vienne pincer sa lyre à la crête des vagues. » (Deslauriers, « Dans les bras de Satie », inédit)

Ma posture d’écrivaine qui privilégie la fiction l’a donc, encore une fois, emporté sur le réel. Mais, voilà. Je me dis qu’après tout, s’il existe des pianos de rue à Rimouski, pourquoi pas des pianos de grève au Bic ?

Certains éléments secondaires du récit – je pense au chat gris abandonné par le mort sur la grève; à l’allusion finale au fantôme – généreront peut-être de la matière potentielle en vue des prochains textes – en ce sens, la nouvelle « Dans la nuit noire », de Joanie, qui s’approche du néo-fantastique, m’avait donné des permissions. L’évocation d’un spectre, à la fin de ma nouvelle, viendrait-elle de cette brèche qu’elle a créée dans le travail collectif d’écriture ? Je ne peux l’affirmer de façon certaine, mais le processus inconscient est fascinant.

Du reste, l’espace que nous avons choisi est intrinsèquement et intimement lié au passage du temps – ne serait-ce que par l’accessibilité des lieux, lesquels varient en fonction des marées. 

La pointe aux Anglais, textures. Crédit photographique : Françoise Picard-Cloutier.

Après tout, le Bic n’est-il pas l’endroit de prédilection pour regarder les couchers de soleil du Bas-Saint-Laurent, voire l’incarnation flamboyante même de cette horloge quotidienne qui nous régit toutes et tous ?