Françoise P.-Cloutier

«Huit Soleils pour un grain de riz» – Frites d’automne

La nuit arrive tôt, c’est l’automne, il n’y a plus de lait dans le frigo ni de pain sur le comptoir et nous avons très envie de manger des frites avec notre poulet BBQ, alors je quitte l’écran et me retrouve dehors et comme mes semelles de cuir frappent le trottoir, je m’amuse à claquer mes doigts en contre temps et je fais des sons de bouche et de gorge. Deux mille neuf cent quarante-six habitants au village, personne dehors. Le vent froisse les ombres et siffle entre les planches de bois de la shed du voisin, les cheminées boucanent, ça sent le gel et j’aimerais me déplacer à cheval entre les fenêtres bleues parce qu’il me semble que c’est un village propice pour imaginer un western spaghetti nordique. 

Pourquoi est-ce que je pense à ça? 

Je me souviens qu’une fois, après je ne sais plus combien de gin-tonics, je suis descendue à l’hôtel comme un cowboy sur le cheval de Manu. C’était ma fête, ma première nuit de pyrotechnie intensive, ça doit faire quinze ans et j’étais loin de me douter que la surenchère irait jusque là. Maintenant mon amie Mirna revit ses traumatismes de guerre en soupant à ma table l’été, quand ça pète de partout et dans tous les sens sur le parvis de l’église, c’est à savoir qui allumera le feu qui ira le plus haut, qui illuminera la nuit le plus fort, depuis des années que ça dure. J’ai proposé une médiation, mais impossible de contenir les ardeurs, le ciel du village est devenu un Far West qui me dépasse depuis longtemps et comme les jeunes, pas différents des vieux, rêvent de célébrité, on a beau faire les shérifs et confisquer les briquets, ils se vantent de savoir comment entrer dans l’église et il n’en faut pas plus que s’organise une expédition dont le but initial était de jouer du métal à l’orgue et d’observer le village du haut du clocher. Si je peux croire ma source. Ce qui n’est pas certain.

Ce soir là, au début de l’été, les enfants avaient fait des dessins sur l’asphalte et tout le voisinage menait l’enquête. Ça a duré des heures, puis des jours et des semaines, mais moi je savais qui c’était parce que j’avais remarqué depuis un bon moment que la cloche de l’église sonnait n’importe quand. Ça créait un mystère à élucider, ça m’a pris un mois peut-être, la cloche à toute heure, l’énigme de l’Angelus et puis j’ai compris et j’ai trouvé ça beau, l’orgue pour eux seuls, comme un rêve une telle permission, ne pas résister à l’envie de chanter dans l’église déserte. Superbe! 

Jusqu’à ce qu’ils s’en vantent et forment une bande, qu’ils s’ambitionnent au vin de messe et qu’ils étanchent leur soif de l’exploit en allumant des feux d’artifice dans la gueule de Dieu, armée pour prévenir le pire de l’extincteur qu’ils vident, les couillons, au sommet du clocher et échappent sur l’asphalte. Ça fait bang, bang, bang, plusieurs fois la rue sursaute, on appelle le 911, Radio Canada en parle. Tout le monde dehors. Deux camions de pompier et cinq voitures de police. L’enquête a durée trois semaines.

Jamais je n’aurais pu anticiper l’effet de l’uniforme ni le charisme badass de shérif qui a calmé l’esprit pyromane de mon kid en lui faisant comprendre qu’il serait pas mal moins hot avec un dossier criminel. C’était de la grande performance et j’en félicite le bureau de casting du service de police de Rimouski. Depuis que fils a eu un avant-goût de l’enfer qu’il l’attend s’il crisse le feu, nous prêchons moins dans le vide.   

Je descends la rue de l’église en tournant le dos au gars en brun debout sur un socle de granit où il est écrit «venez à moi». Au-dessus des toits, la croix lumineuse du mont Saint-Louis domine le village et me donne des idées de mise à mort. C’est peut-être parce que je suis née après l’apocalypse, mais je trouve que les hosties goûtent le carton et j’ai peur des curés autant que de tous ceux qui s’abreuvent dans la plaie du monde. Je ne tue que pour manger. Je n’aime pas le boudin, mais je pourrais me damner pour l’odeur de la chair vivante. Donc ça me plombe le moral la crucifixion du christ, si beau, vous en conviendrez et si cloué sur sa croix depuis deux-mille ans. Pauvre créature torturée pour des siècles et des siècles.

Le calvaire de Jésus me fait penser à Assange, aux destins tragiques des combattantes kurdes et à la horde enragée de mononcles qui cerne Greta la jeune. J’ai un fil d’actualité Facebook dans la tête, c’est effrayant. J’entends le jus circuler dans les câbles. Pas une âme qui vive dans la rue sauf celles des chats affairés à quelque chose d’important qu’aucun humain ne pourra jamais comprendre. Et celle des arbres sous lesquels certains jours je m’assois pour écouter leur silence et arrêter de penser quand j’ai le temps pour ça. Et que la météo s’y prête, ce qui arrive trois mois dans l’année ici et juste à l’aube, car notre village est bien coté sur trip advisor et jouit d’une belle visibilité médiatique, donc l’été on cherche le silence même en pleine nuit. 

Ça fait un bien fou ce frisson dans mon cerveau, l’odeur des feux et l’automne qui siffle dans la rue déserte. 

À la lumière cathodique filtrant des fenêtres des maisons, je compte minimum quinze écrans ouverts jusqu’à ce que j’arrive à la track du C.N. Là et pas là. En ce deux novembre qui tombe un dimanche cette année, à dix-huit vingt-deux, heure précise où je suis sortie de la maison pour aller chercher des frites au Vieux Bicois, combien des deux mille neuf cent quarante-six âmes humaines du village sont en ce moment même en immersion numérique? Là et pas là. L’attention ailleurs. Tous absorbés dans un lieu digital et virtuel. La multiplication des espaces immatériels générés par nos technologies numériques me donne le vertige.

Je marche sous le cosmos vers l’hôtel. Les pensées entrent et sortent de ma tête. Des sensations suaves s’installent au creux de mon ventre, une électricité bleue, je dirais, générant dans mon corps des longueurs d’onde propices à l’amour fou. 

En traversant la rue pour rejoindre le Vieux Bicois que borde l’ancien cimetière du village, une vieille hantise d’immortalité me prend et me fait basculer dans un film de Jim Jarmusch que je ne reconnais pas. Avec nonchalance, je pousse la porte du bar de l’hôtel, «Born to be wild», j’entre dans un repère de loups garous. Les habitués me dévisagent, mais je sais qu’aucun d’entre eux n’osera s’en prendre à moi. D’instinct ils savent que je peux les faire pleurer juste en les regardant dans les yeux. Je suis l’ange qui bouffe des frites.

Je salue la barman: «C’est pour les frites.» «Elles doivent être prêtes. Peux-tu aller les payer dans la salle à manger?» «Pas de trouble» Je longe le bar pour rejoindre le passage entre le débit de boisson et l’hôtel. Sur l’écran géant pas de son, une madame témoigne en sous-titre d’une affaire sordide si ordinaire que personne dans la place ne lui porte attention. Pas grand monde ici ce soir, cinq buveurs de pintes de Molson et une amatrice de cocktail, aucun artificier, aucun individu alpha. Juste des bêtes sauvages blessées, qui ne veulent pas s’enfermer devant la T.V. Leurs voix rauques échangent des souvenirs de chasse et de road trip. 

L’immense tête d’orignal empaillée au-dessus de la table de billard me fait signe du menton en direction d’une table où un ectoplasme de David Croquette est plongé dans la lecture de Kafka sur le rivage. Je le sais parce que je reconnais les poissons bleus sur la couverture du livre. Comme ceci va complètement à l’encontre des lois de la physique et de la raison, je n’y porte pas plus attention.

Je rejoins la salle à manger où depuis au moins cent ans on se marie, on enterre, on baptise, on mange du crabe, on joue au bingo, on danse comme des possédés, on lance des livres et des confettis, on joue sa vie dans une performance de karaoké, on se raconte des contes de peur, on s’organise des partys de famille, des résistances et des jours de l’an. Joue contre joue, je me souviens d’Élise Turcotte et de Jean-Paul D’Aoust au lancement du livre de notre Valérie très chère, chantant un tube d’Aznavour sur le mini stage aux rideaux de paillettes qu’entourent les tables de cette salle assez célèbre et chichement fenêtrée parce que si elle l’était, la vue ne serait pas commerciale. Le lieu est bas de plafond.  Il est ouvert sur la réception, fermée ce soir, mais je suis pas mal certaine qu’on peut louer une chambre pareil en s’informant au bar. Avant, l’hôtel était situé en face de la gare. Dans le temps, ça s’appelait Le Laval. Sur le site du cimetière se dressait la première église du village. Elle a brûlé en 1890. 

Pas un seul mangeur dans la salle à manger, pas de serveuse au comptoir, je passe la tête dans la cuisine et cet amour de Pout, qui mériterait un roman à lui tout seul, me donne mon sac de frites et appelle sa boss en train de faire l’inventaire dans la backstore. Lui il ne s’occupe pas de ça le cash, ça ne lui a jamais tenté de compter et de peser sur des pitons. La boss me tend le terminal pour que je glisse ma carte de crédit sur le paypass. Reconnaissance de puce, coupon. Dix secondes. «Merci bien, à bientôt». 

Je ressors par le bar. En me voyant apparaitre, David Croquette se lève et vient à ma rencontre. 

«Faudrait qu’on jase» qu’il m’annonce, «à propos de ce que tu m’as demandé l’autre jour, j’ai des informations qui pourraient t’intéresser.» «Merde, c’est tellement pas le temps», que je lui réponds très déconcertée, je lui montre mes frites, «le poulet est prêt, j’ai un deadline un peu serré.» «Je comprends ça», qu’il me dit, «je vais passer te voir plus tard.» Je ne me souviens plus pantoute d’avoir jasé avec l’ectoplasme de David Croquette. Je vois encore moins ce que j’ai pu un jour lui demander, mais je suis toujours preneuse d’informations et comme je sais qu’en chassant le surnaturel, il revient au galop, je ne m’embrasse pas trop de l’étrangeté de sa proposition. Je lui dis que c’est bien parfait, que j’ai hâte d’entendre ce qu’il a à me dire. «À tantôt, alors!» «À tantôt». 

En remontant la rue de l’église, je replie mes ailes autour de moi et les remonte sur mon cou pour ne pas attraper froid. Je plonge mon nez dans leur duvet. Le sac de frites réchauffe mes mains. Plusieurs étoiles percent les halos des lampadaires. Je pense à la nouvelle Dans la nuit noire de Joanie. 

Les possibilités qu’il existe d’autres planètes vivantes dans l’univers me paraissent si astronomiquement énormes qu’elles me semblent presque certaines. Quant à savoir s’il existe quelque chose de comparable à l’humanité ailleurs, je n’ai aucune certitude, mais je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas. Cela étant, je ne suis pas du tout convaincue que nous soyons un must galactique. Folie de la croissance, hybris, soif de puissance, de vitesse, de virtuosité et d’exploit, hypersensibilité traumatique, disons que nous sommes assez mal équipés pour sauver notre peau. Sachant que l’écosystème planétaire se détraque et que les espèces disparaissent massivement, sachant les conditions de misères dans lesquelles vivent des milliards et des milliards d’individus, tout ça juste parce que nos sociétés fonctionnent sur des logiques d’exploitation des ressources humaines et naturelles, sachant toute la violence de l’histoire humaine, je pense que, parmi toutes les formes de vie possibles envisageables dans le cosmos, nous sommes probablement des animaux assez risibles et pathétiques. Des fous furieux du cerveau, égocentriques et irrationnels. De grands fabulateurs possédés par des délires et des pulsions, je me dis souvent que nous aurons besoin d’un gros bond cognitif pour survivre aux crises qui s’en viennent. 

Car je ne pense pas que nous éviterons l’écroulement du monde. Et les grandes morts qui l’accompagneront me rendent très triste. Si triste que même mon poulet bio local sent moins bon. 

En entrant, j’annonce que David Croquette passera nous voir plus tard et je demande aux enfants de lâcher Malcolm in the middle pour mettre la table. Ça résiste, mais je prends possession de la tablette et démarre un podcast de La planète bleue. La voix caverneuse d’Yves Blanc nous parle des applications contemporaines et des promesses de l’intelligence artificielle pendant que je distribue les frites dans les assiettes. «À table tout le monde». Le clan entoure le poulet. Je détache les cuisses et les ailes pour les gars, je tranche un beau morceau de poitrine blanche pour Rose et j’annonce que j’ai eu deux flashs d’écriture  pour notre projet du BREF en allant chercher des frites. Le premier serait la fantasmagorie d’un thriller spaghetti surnaturel au Bic. Le deuxième, en train de se préciser avec les propos et surtout, la voix de Yves Blanc, serait d’écrire une narration portée par une IA située au fond de la caverne de l’île au massacre. 

RÉFÉRENCE

Valérie Provost, Dix semaines et demie, Rimouski, Éditions Fond’tonne, 2018

1 réflexion au sujet de “«Huit Soleils pour un grain de riz» – Frites d’automne”

  1. « Je marche sous le cosmos vers l’hôtel. Les pensées entrent et sortent de ma tête. Des sensations suaves s’installent au creux de mon ventre, une électricité bleue, je dirais, générant dans mon corps des longueurs d’onde propices à l’amour fou. »

    Merci pour ce texte, Françoise, qui montre par l’exemple combien les idées naissent et s’agglutinent souvent de façon émotive, ou sensorielle. Au bout du compte, la posture tient moins du calcul ou de la fabrication réfléchie que de l’écoute (et l’accueil) de ce qui est déjà là, devant soi, à attendre une forme neuve.

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