Joanie Lemieux

« Dans la peau » – Nommer la nature

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Quand j’ai commencé à envisager que mon « histoire de grenouilles », longtemps traînée dans mon imaginaire, pourrait enfin trouver à se développer grâce au projet du BREF, une question s’est imposée à moi : quelles espèces de grenouilles trouvent-on au Bic?

J’ai posé la question ici et là à des amis qui y habitent ou qui y vont souvent. Personne ne connaissait assez le sujet pour me donner une réponse satisfaisante. Une amie biologiste (elle se reconnaîtra sans doute : je la remercie encore de cette aide!) m’a redirigée vers une ressource web assez fournie, mais j’avais encore des questions. Sous le conseil de cette même amie, j’ai donc écrit à une naturaliste de la SEPAQ, au cas où. Comme je m’en doutais, toutefois, on n’a pas donné suite à mon courriel, qui a dû avoir l’air plutôt étrange parmi les courriels scientifiques et la somme déjà importante de dossiers réguliers à gérer.

J’étais passée d’une ignorance complète, qui me faisait craindre de dire n’importe quoi, à une sorte de trop plein d’informations où je ne me retrouvais pas tellement. Cet état des choses a aussi contribué à ce que je mette la nouvelle de côté.

Quand elle est revenue à l’avant-plan, j’en ai déjà parlé, ça a été sous une forme beaucoup plus brève. Peut-être est-ce pour cette raison, ou peut-être était-ce parce que la Pointe-aux-Anglais de notre recueil s’était, depuis, éloignée du réel, mais l’exactitude quant aux espèces vivant au Bic ne m’est plus apparu comme une priorité. Les garçons de l’histoire trouvent une grenouille brun-vert, sans plus de qualificatifs, et la jeune Brigitte la compare dans sa tête aux grenouilles vivement colorées de l’Amérique du Sud, et c’est tout. C’est assez.

Au bout du compte, décrire les grenouilles en termes à la fois simples et opposés (de par leurs couleurs mais aussi de par leurs techniques de survie, les grenouilles ternes favorisant le camouflage et les colorées une défense à base de poisons) a permis de parler des émotions du personnage à ce moment : face à ses intimidateurs, la protagoniste fige, et ne peut que regretter de ne ressembler davantage aux grenouilles colorées qui, elles, au moins possèdent une arme pour riposter.

Valérie Provost

« Banquise » – Écrire l’hiver

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Durant l’une des rencontres régulières du BREF, nous avons passé en revue toutes les nouvelles que nous avions écrites jusque-là, et nous sommes rendu compte qu’aucune ne se déroulait en hiver. Comme je devais remettre mon texte moins de deux mois plus tard et que je n’avais, comme à mon habitude, aucune idée de ce que seraient son intrigue ou ses personnages, je me souviens avoir sauté sur celle-ci comme une affamée sur un morceau de pain : ma nouvelle se passerait en hiver.

Comme pour confirmer qu’il s’agissait d’une piste fertile, j’ai remarqué, alors que je retournais chez moi quelques semaines plus tard, à la suite d’un autre séjour à Rimouski (je l’ai déjà dit, je n’habite pas le Bas-Saint-Laurent), que la banquise qui s’était formée devant le Golf du Bic était parsemée de cabanes colorées servant à la pêche sur glace. Je ne savais pas que cette activité se pratiquait à cet endroit.

Au loin, des cabanes de pêche sur la banquise à la Pointe-aux-Anglais. Crédit photographique: Françoise Picard-Cloutier

J’avais maintenant la saison et le lieu précis de mon texte. Il me restait à savoir ce qui s’y passait.

À l’intérieur

Ce qui s’est imposé, dès le départ, c’est l’immobilité. L’hiver et la fixité des glaces, l’intérieur d’une cabane exigüe, la pêche et son inévitable attente : tout ceci évoque pour moi le silence et l’inaction. Mais ce n’est qu’en apparence. En réalité, en-dessous de la banquise, les marées continuent d’avoir lieu; et à l’intérieur des bâtiments, les gens poursuivent leur vie. Ma nouvelle se concentre donc sur ce qui reste caché, ce qui échappe au regard mais qui existe pourtant.

Je ne me souviens plus comment, mais le personnage de Lili m’est revenu en tête dès les premiers jours d’écriture. J’avais eu l’impression, avec l’écriture de « Water Lili », de ne l’avoir qu’effleuré – notamment, j’avais voulu lui construire une vie à l’extérieur de la Pointe, avec des activités et des relations, mais ce n’est pas là que le texte m’avait finalement menée. Probablement aussi que le projet d’écriture que je menais maintenant en parallèle, dans le cadre de ma thèse, a contribué à raviver la présence de ce personnage dans mon esprit. Je revisitais alors mon adolescence et plus particulièrement un élément central de cette période de ma vie : l’amitié. À l’aide de mes journaux et de mes albums, je me rappelais les amies que j’avais eues et perdues, les drames qui s’étaient joués autour des alliances et des abandons.

Dans l’écriture de « Banquise », c’est cependant une dimension bien spéciale de ces relations qui a commencé à se dessiner : le secret. L’adolescence, pour moi, avait été l’époque des journaux intimes, mais aussi des lettres écrites en cachette pendant les cours ou dans la tranquillité d’une chambre, que l’on pliait d’une manière précise pour qu’elles ne s’ouvrent pas facilement, et sur lesquelles on écrivait parfois « TOP SECRET » en grosses lettres. Un jour, les garçons du groupe avaient trouvé l’endroit où ma best cachait celles que je lui avais offertes et avaient lu devant tout le monde les confidences que je lui faisais.

Un exemple des lettres que mes amies et moi nous écrivions. Celle-ci n’avait jamais été remise, je l’ai retrouvée dans l’un de mes journaux intimes.

Replongée dans cette ambiance, j’ai commencé à bâtir pour Lili une amitié forte mais discrète avec Ines. De celles qui excluent les autres, qui s’épanouissent dans l’intimité, à l’abri du monde. La cabane de pêche est ainsi devenue un de leurs refuges.

Les secrets de la Pointe

Si l’amitié de Lili et Ines évolue dans le secret, ainsi en est-il de plusieurs des récits que nous avons écrits jusqu’à présent. Les personnages y sont presque toujours seuls, et on les suit souvent la nuit, alors qu’ils sont invisibles au reste du monde et qu’ils vivent des événements généralement insolites, voire indicibles. La Pointe-aux-Anglais, me semble-t-il, éveille chez nous un imaginaire qui a affaire avec le mystère. Dans notre œuvre en devenir, elle est remplie de secrets.

Le texte que j’avais écrit avant celui-ci ne fait pas exception : « À marée haute » se déroule en effet en partie la nuit, en partie dans la cave d’une des maisons, et met en scène un personnage solitaire. Je l’avais de plus voulu semblable à un spectre; c’est d’ailleurs peut-être précisément pour cette raison qu’il avait semblé m’échapper tout au long de l’écriture. Le fantôme de la Pointe était un mystère, même pour moi. Je crois qu’il me hantait encore, car l’histoire d’Ines et Lili a lentement glissé de vers la sienne, jusqu’à la croiser. J’ai pensé qu’ensemble, elles pourraient jeter un peu de lumière sur un des secrets de la Pointe.

Camille Deslauriers

« L’enfant sur le linoléum » – Un personnage, une fugue et une étrange collection

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Son pyjama, affirmait-elle, était la preuve irréfutable qu’elle disait vrai. (…) Elle s’était couchée avec un pyjama jaune aux motifs d’hippocampes et s’était réveillée, fiévreuse, dans un pyjama blanc qui ne lui appartenait pas. »

Joanie Lemieux, « Dans la nuit noire ».

Ce pyjama, m’étais-je dit d’emblée à la lecture du texte de Joanie, quelqu’un pourrait le trouver sur la plage, à marée basse. 

Pour écrire « L’enfant sur le linoléum », au détour d’une commande de texte (Collectif Cruelles, à paraître aux éditions Somme Toute, collection Hamac), je suis donc repartie de cette idée, notée dans un fichier informatique créé six mois auparavant, idée qui s’était alors avérée une fausse piste « Dans les bras de Satie » – Fausse piste, lorsque j’avais écrit le premier jet de « Dans les bras de Satie ». 

Se faufiler dans les marges d’un ancien brouillon rassure et permet de ne pas sauter dans le vide. Avec une certaine fascination, dans ce premier jet avorté, j’ai donc retrouvé mon personnage de fugueuse et son étrange collection, « [u]n mini-musée de l’horreur dans son sac à dos ».

Fidèle à mes pratiques scripturales, j’ai encore été portée par la protagoniste : une adolescente que j’ai nommée Jessica. 

Des adolescent.e.s, j’aime la complexité, les questionnements viscéraux, les eaux troubles dans lesquelles elles et ils surnagent, comme en témoigne mon deuxième recueil publié. Mais, cette fois, c’est véritablement son rapport aux lieux, d’une part, et aux objets, de l’autre, qui ont structuré le texte, où se succèdent des figures spatiales inspirées par des artefacts tantôt référentiels tantôt imaginaires.

De la véritable Pointe-aux-anglais, j’ai en effet retenu trois détails photographiques devenus autant de figures spatiales métonymiques ou métaphoriques dans ma nouvelle : un bateau; un sous-vêtement abandonné sur la grève; la bibliothèque de survie de l’île aux Amours.

D’abord, il y a eu ce bateau étonnamment amarré dans les eaux basses de la baie, en solitaire, que j’avais photographié lors d’une sortie géopoétique à l’été 2018, le Lucien no 1.

Crédit photographique : Camille Deslauriers

En le voyant, j’avais tout de suite pensé : quelqu’un pourrait s’y terrer ou y avoir été enfermé. 

Mort ou vivant, mon personnage ? Je ne savais pas. Mais l’idée était restée. La cale, cet espace clos par excellence, a clairement été à l’origine de l’idée de « fugue » et l’a représentée illico, avant même que je ne sache quoi que ce soit d’autre du personnage.

« Cachée au fond de la cale du Lucien no 1, Jessica tente de se rassurer.

Elle se répète qu’elle a quinze ans et qu’elle a déjà habité au 30, rue Alice-Rochefort. »

L’adresse civique liée à la maison maternelle de Jessica existe, au Bic. C’était important, pour moi, de cibler une vraie maison. Ordinaire, anonyme, dont je ne saurais rien, mais référentielle. Choisie en visitant les rues du village, sur Google Maps. 

Par pudeur, sans doute, je n’ai pas poussé plus loin les recherches. Est-ce une entorse à notre posture géopoétique de ne pas être allée me promener vraiment dans cette rue, de ne pas m’être arrêtée devant la maison, avoir tambouriné à la porte, bonjour, j’écris sur votre maison, quelqu’un qui a une phobie d’impulsion pense constamment à y jeter un bébé du haut de l’escalier, le saviez-vous, puis-je la visiter pour m’inspirer concrètement des lieux?

Il valait mieux me contenter d’imaginer.

Rue Alice-Rochefort. Pourquoi cette rue-là précisément? 

D’un côté, parce qu’elle porte un nom de femme – et mon histoire tournait, en toile de fond, autour d’une fille ayant l’impression que « sa mère l’ignore depuis qu’elle a enfanté une gargouille ». Une histoire qui concernait les femmes appelait un nom de rue de femme. 

Quelques recherches sur Internet m’ont ensuite appris qu’en 2018, dans le grand Rimouski (dont fait partie le Bic), environ 5% des rues portaient des noms de femme. Alice-Rochefort figurait en premier sur la liste et j’ai tout de suite noté le nom. D’un autre côté, je voulais choisir le nom d’une personne peu connue et non celui d’une personnalité célèbre (Rimouski comportant une rue Anne-Hébert et une rue La Bolduc, à titre d’exemple) et j’ai tout de suite aimé les connotations minérales, la violence des « r » et le vent qui chuinte entre les consonnes sifflantes « ch » et « f » du nom de famille « Rochefort ».

Dans le texte, je ne décris pas cette maison, que j’ai réduite à cet élément central du texte : l’escalier. Un escalier qui surplombe un plancher de « linoléum ». Du haut duquel Jessica, gardienne de service depuis que sa mère a enfanté un enfant trisomique à l’âge de quarante-neuf ans, a « bien failli » jeter son « demi-frère-monstre », un soir où elle en avait marre du gardiennage, avant de s’enfuir pour éviter le pire. L’escalier et le linoléum ont ainsi condensé toute la maison, ils sont devenus des métonymies des « mauvaises pensées » obsédantes du personnage – qui souffre d’une phobie d’impulsion, j’en reparlerai dans une prochaine entrée –  dans les figures projetées qui représentent ses souvenirs.

La collection de « choses morbides » que transporte Jessica dans son sac à dos, quant à elle, est constituée d’objets qui évoquent, dans une sorte d’accumulation symbolique, des moments du passé et du présent de mon personnage. Chacun porte une scène qui reste en filigrane dans la nouvelle. Ces fétiches évoquent la détresse psychologique de Jessica. Neuf de ces objets ont été imaginés. Le dixième s’inspire d’un artefact que j’ai réellement photographié dans le cadre d’une sortie géopoétique en juillet 2019, « [u]n caleçon Fruit of the Loom » dont le lecteur ne saura rien de plus, sinon qu’il est « taché de sperme » et qu’il rappelle, par sa nature, le lambeau de pyjama trouvé sur la berge et la fascination Jessica pour les « pièces à conviction » d’ordre intime (des sparadraps; des mégots de cigarettes; des dents de lait; des rognures d’ongles; un chapelet volé à sa grand-mère, entre autres). Ma découverte inusitée – laquelle m’a bien amusée, je dois l’avouer – lors d’une sortie géopoétique à La Pointe s’est glissée naturellement dans la fiction.

Crédit photographique : Camille Deslauriers

Du reste, la passion des mots et des livres de Jessica découle du désir de représenter la bibliothèque de survie située sur l’île aux Amours, http://www.sagalane.com/livres/17-biblio/ile-aux-amours, une piste que je voulais explorer depuis le début du projet de création du BREF. Ainsi, Jessica, qui a découvert le pouvoir des mots dans un cour de français sur la poésie, à l’école secondaire, traîne dans son sac à dos un « vieux dictionnaire sans page couverture qui appartenait à sa mère quand elle était au secondaire » et un recueil de poésie qu’elle a emprunté dans la bibliothèque de survie, Chauffer le dehors, de Marie-Andrée Gill, l’un des intertextes qui m’a accompagnée pendant l’écriture et qui feront l’objet d’une prochaine entrée.


Françoise P.-Cloutier

«Huit Soleils pour un grain de riz» – Frites d’automne

La nuit arrive tôt, c’est l’automne, il n’y a plus de lait dans le frigo ni de pain sur le comptoir et nous avons très envie de manger des frites avec notre poulet BBQ, alors je quitte l’écran et me retrouve dehors et comme mes semelles de cuir frappent le trottoir, je m’amuse à claquer mes doigts en contre temps et je fais des sons de bouche et de gorge. Deux mille neuf cent quarante-six habitants au village, personne dehors. Le vent froisse les ombres et siffle entre les planches de bois de la shed du voisin, les cheminées boucanent, ça sent le gel et j’aimerais me déplacer à cheval entre les fenêtres bleues parce qu’il me semble que c’est un village propice pour imaginer un western spaghetti nordique. 

Pourquoi est-ce que je pense à ça? 

Je me souviens qu’une fois, après je ne sais plus combien de gin-tonics, je suis descendue à l’hôtel comme un cowboy sur le cheval de Manu. C’était ma fête, ma première nuit de pyrotechnie intensive, ça doit faire quinze ans et j’étais loin de me douter que la surenchère irait jusque là. Maintenant mon amie Mirna revit ses traumatismes de guerre en soupant à ma table l’été, quand ça pète de partout et dans tous les sens sur le parvis de l’église, c’est à savoir qui allumera le feu qui ira le plus haut, qui illuminera la nuit le plus fort, depuis des années que ça dure. J’ai proposé une médiation, mais impossible de contenir les ardeurs, le ciel du village est devenu un Far West qui me dépasse depuis longtemps et comme les jeunes, pas différents des vieux, rêvent de célébrité, on a beau faire les shérifs et confisquer les briquets, ils se vantent de savoir comment entrer dans l’église et il n’en faut pas plus que s’organise une expédition dont le but initial était de jouer du métal à l’orgue et d’observer le village du haut du clocher. Si je peux croire ma source. Ce qui n’est pas certain.

Ce soir là, au début de l’été, les enfants avaient fait des dessins sur l’asphalte et tout le voisinage menait l’enquête. Ça a duré des heures, puis des jours et des semaines, mais moi je savais qui c’était parce que j’avais remarqué depuis un bon moment que la cloche de l’église sonnait n’importe quand. Ça créait un mystère à élucider, ça m’a pris un mois peut-être, la cloche à toute heure, l’énigme de l’Angelus et puis j’ai compris et j’ai trouvé ça beau, l’orgue pour eux seuls, comme un rêve une telle permission, ne pas résister à l’envie de chanter dans l’église déserte. Superbe! 

Jusqu’à ce qu’ils s’en vantent et forment une bande, qu’ils s’ambitionnent au vin de messe et qu’ils étanchent leur soif de l’exploit en allumant des feux d’artifice dans la gueule de Dieu, armée pour prévenir le pire de l’extincteur qu’ils vident, les couillons, au sommet du clocher et échappent sur l’asphalte. Ça fait bang, bang, bang, plusieurs fois la rue sursaute, on appelle le 911, Radio Canada en parle. Tout le monde dehors. Deux camions de pompier et cinq voitures de police. L’enquête a durée trois semaines.

Jamais je n’aurais pu anticiper l’effet de l’uniforme ni le charisme badass de shérif qui a calmé l’esprit pyromane de mon kid en lui faisant comprendre qu’il serait pas mal moins hot avec un dossier criminel. C’était de la grande performance et j’en félicite le bureau de casting du service de police de Rimouski. Depuis que fils a eu un avant-goût de l’enfer qu’il l’attend s’il crisse le feu, nous prêchons moins dans le vide.   

Je descends la rue de l’église en tournant le dos au gars en brun debout sur un socle de granit où il est écrit «venez à moi». Au-dessus des toits, la croix lumineuse du mont Saint-Louis domine le village et me donne des idées de mise à mort. C’est peut-être parce que je suis née après l’apocalypse, mais je trouve que les hosties goûtent le carton et j’ai peur des curés autant que de tous ceux qui s’abreuvent dans la plaie du monde. Je ne tue que pour manger. Je n’aime pas le boudin, mais je pourrais me damner pour l’odeur de la chair vivante. Donc ça me plombe le moral la crucifixion du christ, si beau, vous en conviendrez et si cloué sur sa croix depuis deux-mille ans. Pauvre créature torturée pour des siècles et des siècles.

Le calvaire de Jésus me fait penser à Assange, aux destins tragiques des combattantes kurdes et à la horde enragée de mononcles qui cerne Greta la jeune. J’ai un fil d’actualité Facebook dans la tête, c’est effrayant. J’entends le jus circuler dans les câbles. Pas une âme qui vive dans la rue sauf celles des chats affairés à quelque chose d’important qu’aucun humain ne pourra jamais comprendre. Et celle des arbres sous lesquels certains jours je m’assois pour écouter leur silence et arrêter de penser quand j’ai le temps pour ça. Et que la météo s’y prête, ce qui arrive trois mois dans l’année ici et juste à l’aube, car notre village est bien coté sur trip advisor et jouit d’une belle visibilité médiatique, donc l’été on cherche le silence même en pleine nuit. 

Ça fait un bien fou ce frisson dans mon cerveau, l’odeur des feux et l’automne qui siffle dans la rue déserte. 

À la lumière cathodique filtrant des fenêtres des maisons, je compte minimum quinze écrans ouverts jusqu’à ce que j’arrive à la track du C.N. Là et pas là. En ce deux novembre qui tombe un dimanche cette année, à dix-huit vingt-deux, heure précise où je suis sortie de la maison pour aller chercher des frites au Vieux Bicois, combien des deux mille neuf cent quarante-six âmes humaines du village sont en ce moment même en immersion numérique? Là et pas là. L’attention ailleurs. Tous absorbés dans un lieu digital et virtuel. La multiplication des espaces immatériels générés par nos technologies numériques me donne le vertige.

Je marche sous le cosmos vers l’hôtel. Les pensées entrent et sortent de ma tête. Des sensations suaves s’installent au creux de mon ventre, une électricité bleue, je dirais, générant dans mon corps des longueurs d’onde propices à l’amour fou. 

En traversant la rue pour rejoindre le Vieux Bicois que borde l’ancien cimetière du village, une vieille hantise d’immortalité me prend et me fait basculer dans un film de Jim Jarmusch que je ne reconnais pas. Avec nonchalance, je pousse la porte du bar de l’hôtel, «Born to be wild», j’entre dans un repère de loups garous. Les habitués me dévisagent, mais je sais qu’aucun d’entre eux n’osera s’en prendre à moi. D’instinct ils savent que je peux les faire pleurer juste en les regardant dans les yeux. Je suis l’ange qui bouffe des frites.

Je salue la barman: «C’est pour les frites.» «Elles doivent être prêtes. Peux-tu aller les payer dans la salle à manger?» «Pas de trouble» Je longe le bar pour rejoindre le passage entre le débit de boisson et l’hôtel. Sur l’écran géant pas de son, une madame témoigne en sous-titre d’une affaire sordide si ordinaire que personne dans la place ne lui porte attention. Pas grand monde ici ce soir, cinq buveurs de pintes de Molson et une amatrice de cocktail, aucun artificier, aucun individu alpha. Juste des bêtes sauvages blessées, qui ne veulent pas s’enfermer devant la T.V. Leurs voix rauques échangent des souvenirs de chasse et de road trip. 

L’immense tête d’orignal empaillée au-dessus de la table de billard me fait signe du menton en direction d’une table où un ectoplasme de David Croquette est plongé dans la lecture de Kafka sur le rivage. Je le sais parce que je reconnais les poissons bleus sur la couverture du livre. Comme ceci va complètement à l’encontre des lois de la physique et de la raison, je n’y porte pas plus attention.

Je rejoins la salle à manger où depuis au moins cent ans on se marie, on enterre, on baptise, on mange du crabe, on joue au bingo, on danse comme des possédés, on lance des livres et des confettis, on joue sa vie dans une performance de karaoké, on se raconte des contes de peur, on s’organise des partys de famille, des résistances et des jours de l’an. Joue contre joue, je me souviens d’Élise Turcotte et de Jean-Paul D’Aoust au lancement du livre de notre Valérie très chère, chantant un tube d’Aznavour sur le mini stage aux rideaux de paillettes qu’entourent les tables de cette salle assez célèbre et chichement fenêtrée parce que si elle l’était, la vue ne serait pas commerciale. Le lieu est bas de plafond.  Il est ouvert sur la réception, fermée ce soir, mais je suis pas mal certaine qu’on peut louer une chambre pareil en s’informant au bar. Avant, l’hôtel était situé en face de la gare. Dans le temps, ça s’appelait Le Laval. Sur le site du cimetière se dressait la première église du village. Elle a brûlé en 1890. 

Pas un seul mangeur dans la salle à manger, pas de serveuse au comptoir, je passe la tête dans la cuisine et cet amour de Pout, qui mériterait un roman à lui tout seul, me donne mon sac de frites et appelle sa boss en train de faire l’inventaire dans la backstore. Lui il ne s’occupe pas de ça le cash, ça ne lui a jamais tenté de compter et de peser sur des pitons. La boss me tend le terminal pour que je glisse ma carte de crédit sur le paypass. Reconnaissance de puce, coupon. Dix secondes. «Merci bien, à bientôt». 

Je ressors par le bar. En me voyant apparaitre, David Croquette se lève et vient à ma rencontre. 

«Faudrait qu’on jase» qu’il m’annonce, «à propos de ce que tu m’as demandé l’autre jour, j’ai des informations qui pourraient t’intéresser.» «Merde, c’est tellement pas le temps», que je lui réponds très déconcertée, je lui montre mes frites, «le poulet est prêt, j’ai un deadline un peu serré.» «Je comprends ça», qu’il me dit, «je vais passer te voir plus tard.» Je ne me souviens plus pantoute d’avoir jasé avec l’ectoplasme de David Croquette. Je vois encore moins ce que j’ai pu un jour lui demander, mais je suis toujours preneuse d’informations et comme je sais qu’en chassant le surnaturel, il revient au galop, je ne m’embrasse pas trop de l’étrangeté de sa proposition. Je lui dis que c’est bien parfait, que j’ai hâte d’entendre ce qu’il a à me dire. «À tantôt, alors!» «À tantôt». 

En remontant la rue de l’église, je replie mes ailes autour de moi et les remonte sur mon cou pour ne pas attraper froid. Je plonge mon nez dans leur duvet. Le sac de frites réchauffe mes mains. Plusieurs étoiles percent les halos des lampadaires. Je pense à la nouvelle Dans la nuit noire de Joanie. 

Les possibilités qu’il existe d’autres planètes vivantes dans l’univers me paraissent si astronomiquement énormes qu’elles me semblent presque certaines. Quant à savoir s’il existe quelque chose de comparable à l’humanité ailleurs, je n’ai aucune certitude, mais je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas. Cela étant, je ne suis pas du tout convaincue que nous soyons un must galactique. Folie de la croissance, hybris, soif de puissance, de vitesse, de virtuosité et d’exploit, hypersensibilité traumatique, disons que nous sommes assez mal équipés pour sauver notre peau. Sachant que l’écosystème planétaire se détraque et que les espèces disparaissent massivement, sachant les conditions de misères dans lesquelles vivent des milliards et des milliards d’individus, tout ça juste parce que nos sociétés fonctionnent sur des logiques d’exploitation des ressources humaines et naturelles, sachant toute la violence de l’histoire humaine, je pense que, parmi toutes les formes de vie possibles envisageables dans le cosmos, nous sommes probablement des animaux assez risibles et pathétiques. Des fous furieux du cerveau, égocentriques et irrationnels. De grands fabulateurs possédés par des délires et des pulsions, je me dis souvent que nous aurons besoin d’un gros bond cognitif pour survivre aux crises qui s’en viennent. 

Car je ne pense pas que nous éviterons l’écroulement du monde. Et les grandes morts qui l’accompagneront me rendent très triste. Si triste que même mon poulet bio local sent moins bon. 

En entrant, j’annonce que David Croquette passera nous voir plus tard et je demande aux enfants de lâcher Malcolm in the middle pour mettre la table. Ça résiste, mais je prends possession de la tablette et démarre un podcast de La planète bleue. La voix caverneuse d’Yves Blanc nous parle des applications contemporaines et des promesses de l’intelligence artificielle pendant que je distribue les frites dans les assiettes. «À table tout le monde». Le clan entoure le poulet. Je détache les cuisses et les ailes pour les gars, je tranche un beau morceau de poitrine blanche pour Rose et j’annonce que j’ai eu deux flashs d’écriture  pour notre projet du BREF en allant chercher des frites. Le premier serait la fantasmagorie d’un thriller spaghetti surnaturel au Bic. Le deuxième, en train de se préciser avec les propos et surtout, la voix de Yves Blanc, serait d’écrire une narration portée par une IA située au fond de la caverne de l’île au massacre. 

RÉFÉRENCE

Valérie Provost, Dix semaines et demie, Rimouski, Éditions Fond’tonne, 2018

Valérie Provost

« À marée haute » – Un exercice de lenteur

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Il est rare que je connaisse déjà l’histoire d’un texte avant de l’écrire. La plupart du temps, mon élan premier est le personnage. Parfois, j’ai déjà le début d’une idée ou encore quelques mots. Mais presque jamais des actions, une intrigue. J’écris un peu comme je lis, et je découvre le récit au fur et à mesure.

Cette fois-ci n’est pas différente : j’avance dans l’histoire en ne sachant pas sur quoi je vais tomber. Seulement, c’est terriblement plus lent qu’à l’habitude. Je me retrouve plusieurs fois complètement perdue, à ne pas savoir ce qui va se passer, ni même s’il se passera quelque chose. Je me demande à de nombreuses reprises où s’en va mon texte, sans pouvoir trouver de réponse satisfaisante.

Le souci du détail

Je pense qu’une des difficultés avec ce texte est qu’il se déroule dans un endroit très spécifique. Dans le cas de « Water Lili », si la Pointe-aux-Anglais était présente, elle ne l’était pas tout le temps. J’y faisais référence de manière un peu plus vague et le récit se déroulait également dans d’autres lieux. Dans le cas d’« À marée haute », toute l’action se déroule sur la pointe et, plus particulièrement, dans les deux maisons tout au bout. Le récit, tout comme le personnage d’ailleurs, est vraiment imprégné de ce lieu.

Le problème, c’est que j’habite loin de la Pointe-aux-Anglais, à environ 4h de route. Quand j’entreprends l’écriture de cette nouvelle, cela fait déjà plusieurs mois que je n’ai pas eu l’occasion d’aller la visiter. J’en garde un souvenir assez marquant, mais j’ai l’impression qu’il n’est tout de même pas assez précis. Après tout, je n’ai marché dans la pointe que trois fois et observé les maisons que très rapidement. Je pourrais ne pas m’en soucier et laisser le texte se déployer, même si mes souvenirs ne correspondent pas entièrement au « vrai » lieu, mais j’en suis incapable. Pour une raison que j’ignore, j’ai besoin que le lieu dans mon texte soit fidèle à la réalité. Je ne veux pas qu’il y ait d’« erreurs » et je passe beaucoup de temps à m’assurer que je n’en ai pas fait. Pendant ce temps, je n’écris pas.

Être loin du lieu

Si j’habitais plus près, je pourrais me rendre à la Pointe-aux-Anglais, m’inspirer du lieu, vérifier des détails qui me chicotent, débloquer des choses. Comme c’est impossible, je me contente des (très) belles photos que Françoise a prises de la baie et des maisons ainsi que d’autres que je trouve sur internet. Je m’en sers pour me rappeler comment sont faits les porches, vérifier à quelle hauteur se trouvent les fenêtres, estimer à quelle distance de l’eau se situent les maisons. Je passe d’une photo à l’autre, je zoome, je dézoome.

Maisons de la pointe, hiver.jpg
Maisons de la pointe, hiver. Crédit photographique: Françoise Picard-Cloutier

 

Mais ce n’est jamais comme être sur place. Pour m’en donner l’illusion, je vais visiter Google Maps en mode Street View. Je marche sur le Chemin de la Pointe, je vais tout au bout, je pivote pour voir autour. Déjà, je me sens plus dans le lieu, mais tout ça a quand même ses limites : le Street View ne comprend pas la portion de la pointe où se trouvent les deux maisons. Je peux seulement les voir de loin, grâce à une série de photos 360º, prises à partir de la baie ou de l’île du Massacre.

Je passe donc une grande partie de mon temps d’écriture à aller et venir dans des répliques virtuelles de la Pointe-aux-Anglais, en tentant de m’imaginer qui peut être ce personnage que je suis en train d’inventer et que peut-il bien y faire.

Besoin de temps

Quand je remets mon texte à mes collègues, je ne suis pas satisfaite. Pourtant, j’aime bien le début et j’ai du mal à dire ce qui cloche exactement. Dans mon carnet, je me demande : « Où est-ce que ça s’est dégradé? » Le fil de la lecture me donne l’impression que quelque chose se perd, sans que je puisse déterminer quoi. Tout ce que je sais, c’est que je devrai le retravailler – beaucoup.

Je réalise un peu plus tard, en lisant les commentaires de Joanie, qu’il s’agit d’un problème d’enchaînement des actions. J’ai passé tellement de temps à trouver le personnage et à mettre en place l’histoire que j’ai dû faire vite, trop vite, vers la fin, pour terminer le texte dans le temps qui m’était imparti. Pour toutes sortes de raisons, ce texte aurait eu besoin que j’y consacre plus de temps. C’est ce que je ferai, au moment de la réécriture. J’ai déjà hâte de replonger.