Françoise P.-Cloutier

L’écriture et la vie (I)

Si j’ai pris le temps de transcrire le récit d’une simple commission au village (lien vers Frites d’automne), c’est parce que je voulais donner une forme à l’errance qui précède toujours l’écriture d’un texte. C’est aussi, et peut-être est-ce là la véritable raison de l’existence de ce texte, parce qu’en l’écrivant, je me suis vite amusée. 

Plusieurs pistes d’écriture apparaissent dans ce récit. Une foule d’ idées y affleurent et demandent à être explorées. Le ton, qui m’est venu naturellement, rend compte de l’état d’esprit qui m’habite de ces temps-ci dans mon village. Banlieue fantôme neuf mois par années, le Bic, l’hiver, me fait penser à un plateau de cinéma qui se repose. Peut-être est-ce parce que j’ai regardé d’anciennes photos du village. Peut-être est-ce aussi parce que j’habite l’ancienne boutique du maréchal-ferrant et qu’en jardinant notre cours nous avons déterré une grande quantité de fer à cheval. Peut-être est-ce parce que toute la vie du village se concentre l’hiver dans le bar de l’ancien Laval (le Vieux Bicois) qui a définitivement une ambiance cowboy. Peut-être est-ce encore parce que la dynamique sociale de notre communauté a tout à la fois un côté fier-à-bras et un côté bien-pensant qui m’inspire. Toujours est-il que mon envie d’y imaginer un genre de western spaghetti nordique est apparue pendant que j’écrivais ce récit. 

L’incontestable beauté des paysages serait notre Klondike à tous. L’or du village. 

Vais-je écrire ce petit western? L’avenir le dira. Dans tous les cas, le genre me permettrait de transfigurer quelques intrigues du village, de rendre jubilatoires et amusantes des rivalités autrement pathétiques et de poétiser l’esprit franco-catho-américain du lieu. 

*

Le travail d’écriture commence toujours, dans ma pratique à tout le moins, en amont de la rédaction, par un intense exercice de cogitation qui s’alimente le plus souvent de flâneries, de lectures, de transcription de situations, d’observation et de sensations et de beaucoup de marche. 

Ce travail se fait un peu tout le temps et s’intensifie dans les jours qui précèdent la rédaction du premier jet. 

Avant de m’y mettre, il me faut toujours clarifier l’expérience que je souhaite faire, ressentir l’envie d’investiguer un vécu par l’écriture. Dans le langage universitaire, nous dirions que je suis à l’étape de la formulation de la problématique de recherche, mais comme l’écriture littéraire permet d’investiguer des plans de réalités inaccessibles à la prose scientifique et académique, je préfère parler de situations ou de vécus problématiques, qui, dans ma pratique, doivent m’habiter et m’intéresser assez pour que la recherche de la forme m’amuse et, par moment, m’obsède. 

Tant que ce vécu problématique n’est pas clair, je n’ai aucun motif d’écriture et je n’écris pas. 

Le vécu problématique demande et appelle une forme. Son aspect problématique vient du fait que sans la forme qui lui convient, il ne peut être conçu. 

Pour moi, c’est là que se situe la genèse de toutes mes expériences d’écriture, le besoin de concevoir un vécu problématique qui m’habite et m’intéresse

*

Je pense que chacun d’entre nous porte en lui un volumineux inventaire de vécus problématiques et informes. Comme tout le monde, je peux m’appuyer là-dessus. Ainsi, le travail de préparation ne me permet que de réactualiser un vécu choisi pour l’installer dans des circonstances et des situations qui lui permettront, pendant l’aventure de la rédaction, de se déployer de phrase en phrase et de prendre une forme. 

*

Dans son très beau livre La connaissance de l’amour, la philosophe américaine Martha C. Nussbaum cherche, à travers plusieurs études, à comprendre la particularité du domaine littéraire afin de cerner son champ de connaissance et d’expliquer comment les textes littéraires proposent une sorte d’investigation de la vérité différente et complémentaire à celle de la philosophie, et j’ajouterais par extension, celle des sciences humaines et naturelles. Pour Nussbaum, «la forme littéraire est inséparable du contenu philosophique; elle constitue un aspect de ce contenu, elle est partie prenante de la recherche et de l’expression de la vérité.» (p.15) Ceci parce que la littérature, explique-t-elle plus loin, «parle de nous, de nos vies, de nos choix, de nos émotions, de notre existence sociale et de la totalité de nos attachements.» «Comme l’a souligné Aristote», écrit-elle encore, «elle est profonde, et peut nous guider dans notre recherche de la manière dont il faut vivre, parce qu’elle ne se contente pas (comme l’histoire) d’enregistrer l’occurrence de tel ou tel événement: elle cherche la structure du possible – du choix, des circonstances, des interactions entre choix et circonstances- qui réapparaissent dans les vies humaines avec une telle persistance qu’elles doivent être considérées comme nos possibilités.» (p.259, 260). En ce sens, elle pense que les lectures littéraires sont nécessaires à la réflexion philosophique et politique, tout particulièrement lorsque se posent les questions qui concernent la vie humaine.

Vie pratique, vie psychique, vie affective, vie sociale, moralité, jugement, idéologie, système de valeurs, sensibilité éthique, problème des passions, conflits de devoir, ambiguïté, complexité, expérience de l’altérité, expérience de l’amour, expérience des vérités telles qu’elles sont vécues, le champ littéraire propose un très vaste répertoire de formes qui nous permettent de vivre, par procuration, des vécus problématiques. Et si chaque écrivain à sa façon de s’y prendre, un texte littéraire s’il fonctionne, se présente toujours comme une aventure de la forme et du langage nous permettant de concevoir un problème vécu, de le ressentir et de l’éprouver, de le vivre à travers les mots que nous lisons.

D’où l’importance d’ancrer nos démarches d’écriture, si nous les souhaitons littéraires, dans un vécu problématique assez fort pour qu’il nous permettre d’interroger nos façons de vivre et nos possibles humains. 

*

Il faut avoir intensément vécu dans les oeuvres des autres, avoir rencontré des voix qui nous ont ouvert des mondes pour découvrir ce que peut faire la littérature. 

Et, dans cette conscience de ce qu’elle peut faire, vaut probablement mieux n’avoir aucune prétention et des ambitions mesurées pour demeurer heureux dans nos investigations littéraires. Surtout, ne pas se laisser détourner du vécu problématique qui cherche sa forme. Ne pas tant s’inquiéter de sa légitimité, ne pas chercher à prouver sa valeur, ne pas se sentir blessé par la critique, ne pas trop s’en faire avec Sarraute et Victor Hugo, ne pas vouloir être Céline, ne jamais jalouser aucun talent, se contenter du nôtre et le développer juste parce qu’on a besoin, et parce que c’est amusant, de concevoir un vécu problématique par une forme et des procédés littéraires. Apprendre et travailler, écrire avec plaisir. Accepter qu’après l’écriture, il y ait encore l’écriture, car la jouissance est dans la pratique et que la satisfaction vient dans la découverte des possibilités dont parle Nussbaum. Accepter aussi que tous les textes que nous écrirons, dès lors qu’ils seront écrits, n’aient plus rien de neuf, rien d’inconnu à nous donner. 

Écrire n’est qu’une façon d’exprimer, de concevoir et de partager l’un des vécus problématiques du vaste répertoire existentiel que chaque être singulier porte en lui. Ça ne change rien au cours normal des choses, pour reprendre le titre du recueil de mon amie Sara Dignard, mais ça éclaire et passionne notre rapport à la vie et au monde. 

*

Ce qui me plait et me captive dans la rédaction d’une phrase, puis d’un texte, c’est le pouvoir d’apparition du langage. 

Lorsque j’écris, je découvre, en même temps que j’écris, la forme, les articulations et la cohérence d’un vécu qui, jusque là, restait en moi à l’état informe. 

Je ne sais jamais d’avance tout ce qu’il y aura dans un texte. 

Souvent, ça me prend un petit moment avant de trouver le ton. 

Quand je le tiens, c’est parti. 

J’ai hâte de le découvrir le texte que je suis en train d’écrire.

*

 Mes vitesses d’écriture sont variables. Cela dépend de ce que je cherche à concevoir. Certaines phrases s’enchaînent très rapidement, sans méditation, comme si je les échappais. 

D’autres prennent plus de temps à apparaitre. 

*

Revenir sur un texte déjà écrit pour en expliquer la genèse et le processus de création me demande toujours un gros effort de réactivation et j’ai beau m’astreindre à la vérité, force m’est de constater qu’une grande part de ce qui se met en branle pendant que j’écris déborde du champ du concevable.

Trop de choses se juxtaposent. En rendre compte entièrement est impossible. Le texte, tel qu’il reste après avoir été écrit, est le résultat d’une expérience complexe dans le sens où l’emploi Edgar Morin. Il se présente comme tissage d’éléments différents qui forment un dessin d’ensemble. L’expérience de l’écriture permet de relier, connecter, faire exister en relation une multitude d’aspects différents d’un réel humain qui est aussi, mais dans une bien plus large mesure, complexe. L’écrivain compose en tirant sa matière d’un univers situé tout à la fois en lui et autour de lui. Dans ce continuum d’un monde autant intérieur qu’extérieur, sans cesse mouvant et changeant, il sélectionne les contenus divers qui, placés ensemble, forme un tout, un ensemble qui deviendra indivisible.

C’est pourquoi faire le recensement de tous les contenus de réalités qui s’activent dans l’écriture d’un texte serait un exercice infini et probablement vain. Néanmoins, nous pouvons toujours, a posteriori, reconstituer quelques étapes fondatrices.


Martha C. Nausbaum, La connaissance de l’amour, Éditions Du Cerf, Paris, 2010

Sara Dignard, Le cours normal des choses, Éditions du passage, Montréal, 2015

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s