Françoise P.-Cloutier

«Huit Soleils pour un grain de riz» – La caverne numérique

Pour «Huit Soleils pour un grain de riz», mon vécu problématique était au départ l’aspect envahissant des technologies dans nos vies. 

La grande raison qui justifie le choix de ce vécu problématique comme point de départ de mon projet d’écriture est qu’il s’agit d’un vécu concret et quotidien qui pose problème dans mon existence. Il représente un grand défi éducatif et parental et par le fait même, un vaste espace de réflexions philosophiques. D’autant plus que n’ayant pas grandi dans une maison où il y avait une télé et ayant reçu une bonne éducation critique, le pouvoir des médias sur nos modes de vie et notre représentation du monde me mystifie au plus haut point depuis très longtemps. Aujourd’hui, l’observation objective de l’environnement dans lequel je vis me permet de constater que notre interaction avec les technologies concerne presque tous les aspects de nos vies et que l’individu lambda, dont je suis le parfait exemple, passe énormément de temps sur des écrans. Vous comprendrez que cela me pose un vrai problème existentiel.

En réfléchissant sur les technologies, leurs aspects envahissants et leur impact sur notre rapport au monde et à l’espace, en cogitant sur la réalité augmentée, en m’intéressant à la prolifération de lieux numériques et virtuels, en observant enfin le type de lien au monde qu’ils créent autant chez moi que chez mes contemporains, j’ai eu l’idée d’une IA qui s’adresserait à nous du fond de la grotte de l’île au massacre. 

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Je dois cette idée à ce cher Romjy,  ce gars du village qui installe ses oeuvres et ses délires un peu partout dans l’espace public et naturel de la région et qui les post sur Facebook.

Il y a quelques années, il avait suspendu une toile très étrange au fond de la grotte de l’île au massacre. Il s’agissait d’une peinture de facture classique trouvée aux grosses vidanges. Elle représentait une riche famille du sud des États-Unis, mi dix-neuvième. Des dames prenaient le thé, une jeune fille jouait du piano, un père lisait un journal dans un univers digne d’un roman de Anne Rice, d’un film d’époque tourné dans les années quarante ou d’une maison de poupées, à vous de voir quelle référence sied le mieux à votre imaginaire. Sur cette toile trouvée, il avait peint, dans un style expressionniste américain trash, d’étranges fantômes torturés d’esclaves. L’aspect sémantique de cette installation au fond de la grotte m’avait interpellé d’heureuse façon et, sans savoir si telle était l’intention de l’artiste, ma rencontre avec cette oeuvre avait réactivé le contenu de l’allégorie de la caverne. 

Grâce à cette installation de Romjy, la caverne de l’île au massacre a pris, pour moi, une aura socratique. Partant de là, je me suis dit qu’il serait intéressant de concevoir une caverne numérique en interrogeant la conscience du monde et la conscience de soi induit par l’usage de technologies de plus en plus envahissantes. Plusieurs pistes de réflexion s’ouvraient ici. L’allégorie d’une caverne numérique et technologique me permettait d’interroger la connaissance morale par le biais du fameux problème de la conscience phénoménale, celui du vécu et du ressenti. Ce problème s’imposait autant pour le fantasme d’une intelligence artificielle dotée d’un esprit conscient que pour la destinée de l’homme pris dans sa grotte numérique. De plus, l’image de la grotte numérique nous ramenait, dans mon esprit, à la grotte préhistorique, l’effet de boucle évolutive me réjouissait, d’une certaine manière, l’enjeu demeurait le même, la survie de l’espèce dans un environnement physique et naturel qui dépasse son entendement.

À tout ceci se greffait ma lecture de la nouvelle Dans la nuit noire de Joanie  et ce sentiment de désertion du réel invoqué dans le récit qui ouvre cette réflexion.

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Avant d’entrer dans l’écriture de ma nouvelle, j’ai navigué sur internet pour me représenter l’aspect de ce qui peut être perçu du village depuis cette caverne numérique. La première chose qui m’a intéressé, c’est la récurrence du hashtag qui référence les mots-clés que les utilisateurs des réseaux sociaux associent aux expériences qu’ils partagent. Voici une transcription libre, mais fidèle au ton de mon fil d’actualité Facebook. 

«Orange de feu # couché de soleil Bic, contre-jour # les enfants dans la lumière, îles dans la brume # sentiment de mystère, # conte de fées, Rouge # manteau d’automne, épines des groseilles à maquereaux # flore laurentienne Bic, # manger le territoire, #gastronomie, «filet mignon de bœuf Fournier mariné au genièvre vert et fumé aux branches de cèdre, club smoked meat et pissenlits, brochette de bouleau jaune aux abats» # aventure kayak, # randonnée, # observation de la faune Bic, troupeaux de phoques # anse à l’orignal. # puddle bord Bic»

Grande fascination # moteur de recherche © # google map. 360°. Rue de l’église. Ma maison. Hélicos stationnaires au-dessus de la cour. 6X/été. Feu sur la quatrième plage # tirer des roches aux drones. L’algorithme ne joue pas encore tout seul. Il faut l’aider. Il faut le nourrir # laisse une trace. Lui faire des demandes. Lui poser des questions. «Le Bic». Proposition du moteur de recherche Google: «Où dormir au Bic?» [copier/coller]: 

«About 3,430,000 results (0.87 seconds) Canada Rentals for All Occasions: Family Vacation, Business Travel & More. 24/7 Customer Service. Listings in 191 Countries. 300 Million+ Guests. 6,000,000 Unique Listings. Best Prices.Beautiful, Inspirational Spaces Browse our Most Popular Rentals. The Worldwide Alternative to Hotel. Unique Accommodations, Worldwide. Réservez et Economisez Jusqu’à 50% Réservez Hôtels Pas Chers Ici. Récompenses Expedia. Trivago™ Find Your Ideal Hotel in Bic. Compare Prices and Save on Your Stay! Same Hotel… Comparez les Offres et Trouvez l`Hôtel Idéal à Le Bic au Meilleur Rapport Qualité Prix ! Guest favourites. Budget options. For tonight. Auberge des Iles du Bic. Country-chic rooms & a rustic restaurant. […]

Séjour inoubliable dans l’un de nos chalets, situé au bord du fleuve Saint-Laurent. Chalets à louer près du Parc National Bic. Des réductions incroyables sur des hôtels à: Le Bic, Canada. Pour ceux qui veulent visiter le parc du bic (très beau) ou séjourner dans la région. Le parc national du Bic est situé dans l’estuaire maritime du Saint-Laurent. Ses caps, baies, anses, îles et montagnes en font depuis toujours sa fierté. Québec – Le chalet de l’Abbé, du parc national du Bic, est encore bien mal connu.»

Le Bic, page Wikipédia [copier-coller]: «Village situé dans la région administrative du Bas-Saint-Laurent au Québec (Canada). Il s’agit d’un district de la ville de Rimouski depuis 2009. Avant cela, Le Bic formait une municipalité distincte. Lors du recensement de 2006, la population était de 2 946 habitants. » 

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Je ne suis pas inscrite sur Tinder. Si je l’étais, je pourrai recenser les célibataires du Bic et savoir qui me trouve cute. 

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J’ai vite compris qu’écrire depuis l’intérieur de la grotte donnerait une image algorithmique du marché, de la mise en scène de soi et de notre rapport au monde, avec en fond, les traces de mes obsessions et errances numériques. Cette situation énonciative me permettait difficilement de donner une forme convenable au vécu problématique que je souhaitais explorer. Pour le dire autrement, depuis la grotte numérique, le vécu n’a rien de problématique. En ce sens, nous sommes, dans nos immersions cathodiques, semblables aux poissons de l’aquarium dont parle David Foster Wallace dans son essai C’est de l’eau. Et pas bien différents des êtres humains enchaînés au fond de la caverne de Socrate. 

Tout comme Wallace, qui ne décrit pas la perception des poissons, et comme Socrate, qui se borne à dire que les êtres humains enchainés dans la caverne ne voient que les ombres des formes sur la paroi de pierre, j’ai pris le parti de ne pas entrer dans une description approfondie des perceptions du monde qui s’activent dans la caverne numérique pour plutôt investiguer les modalités d’un rapport au monde depuis cette situation. 

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J’avais cette idée d’une intelligence artificielle s’adressant à nous du fond de la grotte de l’île au massacre. Aussi, avant d’ouvrir ma narration, j’ai réactualisé tout ce que je savais et mené un peu plus loin mes recherches sur le développement de cette chose, faite de codes informatiques, produisant une sorte d’intelligence. Sans faire une revue complète de ce chantier immense qui pose une grande quantité de questions vertigineuses, j’ai envie de partager ici avec vous quelques faits saillants qui ont orienté le développement narratif de ma nouvelle. 

Il faut savoir qu’actuellement, aucune IA ne passe le test de Turing et nous ne savons pas s’il sera un jour possible de créer une forme d’intelligence artificielle forte, capable de conscience, ou capable de simuler assez bien la conscience pour que nous la considérions comme telle. Cela étant, l’intelligence artificielle faible existe bel et bien déjà. Pensons à Siri chez Apple, à Now puis Assistant chez Google, à Cortana chez Microsoft ou encore à Alexa chez Amazon, pensons à Google Home, aux robots chirurgicaux, aux solutions d’affaires cognitives proposées par IBM, aux chatterbots, aux algorithmes de Facebook et j’en passe. Pour les milieux de l’aide à la personne, de la médecine, avec notamment l’automation des diagnostics, de la sécurité, de la finance, du droit, pour tous les secteurs manufacturiers, pour le monde de l’éducation, le monde politique, pour la recherche scientifique, l’intelligence artificielle, même si elle demeurait faible, promet une révolution. 

Il est aussi pertinent de savoir qu’en 2016, Elon Musk le fameux, fondateur de Tesla et Paypal, a lancé une start-up nommée Neuralink afin de travailler à la création d’implants cérébraux dotés d’intelligence artificielle. L’objectif premier de ces implants est de soigner des troubles neurologiques, mais nous pouvons aisément imaginer d’autres applications. Musk, d’ailleurs, n’hésite pas à évoquer l’augmentation des capacités cognitives de l’être humain grâce à la fusion de l’intelligence biologique et de l’intelligence artificielle. Délire transhumanisme? Sans doute. Mais déjà des technologies interagissant directement avec nos cerveaux existent. Et il vous suffira de vous informer sur le sujet pour découvrir le sérieux du rêve transhumaniste, auquel participe ce projet de Musk. Les moyens colossaux mobilisés dans les laboratoires comme ceux de Neuralink témoignent d’une véritable volonté d’aboutir à une augmentation des capacités neurologiques et cognitives de l’espèce humaine. Vont-ils induire ce que l’historien israélien Yuval Noah Harari présente, dans son ouvrage Homo Deus, comme une mutation du genre humain? L’avenir le dira, mais nous pouvons le supposer.

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Deux autres projets, parmi tant d’autres, méritent d’être mentionnés ici parce qu’ils ont mis à mal mes certitudes quant aux faiblesses des capacités créatives de l’intelligence artificielle. 

D’abord, j’ai été très étonné d’apprendre qu’une intelligence artificielle a bluffé les membres d’un concours littéraire japonais en se faufilant parmi les finalistes avec un roman intitulé Le jour où un ordinateur écrira un roman. Choisi à l’aveugle, l’oeuvre qui sortait du laboratoire d’Hitoshi Masuraba. Elle était bien structurée, fluide, selon les membres du jury, mais elle posait néanmoins un problème de description des personnages et c’est la raison pour laquelle elle a été écartée du prix. Cela s’est aussi produit en 2016.

Ensuite, en naviguant sur le web, je suis tombée sur une application nommée poemportraits. Cet algorithme, codé par Ross Goodwin en collaboration avec le Arts & Culture Lab de Google et l’artiste scénographe Es Devlin, produit des vers à partir d’un mot et d’une image donnés par l’utilisateur. C’est en lisant des millions de mots et des centaines de milliers de vers écrits par des poètes du XIXe siècle qu’il a appris le langage poétique. L’algorithme ne copie pas et ne retravaille pas les phrases existantes, mais il utilise son matériel de formation pour créer un modèle statistique complexe afin de générer des phrases originales imitant le style de ce qu’il a lu.

En m’amusant avec cet algorithme poète et en me prêtant à un petit travail d’édition, j’en tire ceci:

«Le vent du nord coule tandis que douces et rouges 

nos technologies seules avec le rocher pâle

voient ce monde épuisé sombrer dans les étoiles»

Je vous conseille d’aller constater par vous-mêmes ce qu’il peut faire. Pour ma part, j’ai trouvé l’expérience tout à la fois fascinante et insatisfaisante. L’algorithme produit des vers à la demande. L’usager, spectateur de sa prouesse, comprend rapidement qu’il n’investigue pas un vécu, car le code informatique se contente de réinvestir des formes issues d’un répertoire poétique en variant le vocabulaire. N’en demeure pas moins qu’en jouant avec l’application, j’en ai tiré ce court poème que je pourrais mettre en épilogue de ma nouvelle. D’une certaine manière, mon récit tient tout entier dans ces quelques vers produits par une intelligence artificielle. 

*

En m’inspirant du récit de Joanie, où une jeune fille raconte l’enlèvement extra-terrestre de sa mère sans trop savoir si elle doit y croire, j’ai cherché quel lien pourrait unir cette IA au fond de la grotte de l’île au massacre avec des créatures venues de l’espace. 


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