Valérie Provost

« Banquise » – Écrire l’hiver

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Durant l’une des rencontres régulières du BREF, nous avons passé en revue toutes les nouvelles que nous avions écrites jusque-là, et nous sommes rendu compte qu’aucune ne se déroulait en hiver. Comme je devais remettre mon texte moins de deux mois plus tard et que je n’avais, comme à mon habitude, aucune idée de ce que seraient son intrigue ou ses personnages, je me souviens avoir sauté sur celle-ci comme une affamée sur un morceau de pain : ma nouvelle se passerait en hiver.

Comme pour confirmer qu’il s’agissait d’une piste fertile, j’ai remarqué, alors que je retournais chez moi quelques semaines plus tard, à la suite d’un autre séjour à Rimouski (je l’ai déjà dit, je n’habite pas le Bas-Saint-Laurent), que la banquise qui s’était formée devant le Golf du Bic était parsemée de cabanes colorées servant à la pêche sur glace. Je ne savais pas que cette activité se pratiquait à cet endroit.

Au loin, des cabanes de pêche sur la banquise à la Pointe-aux-Anglais. Crédit photographique: Françoise Picard-Cloutier

J’avais maintenant la saison et le lieu précis de mon texte. Il me restait à savoir ce qui s’y passait.

À l’intérieur

Ce qui s’est imposé, dès le départ, c’est l’immobilité. L’hiver et la fixité des glaces, l’intérieur d’une cabane exigüe, la pêche et son inévitable attente : tout ceci évoque pour moi le silence et l’inaction. Mais ce n’est qu’en apparence. En réalité, en-dessous de la banquise, les marées continuent d’avoir lieu; et à l’intérieur des bâtiments, les gens poursuivent leur vie. Ma nouvelle se concentre donc sur ce qui reste caché, ce qui échappe au regard mais qui existe pourtant.

Je ne me souviens plus comment, mais le personnage de Lili m’est revenu en tête dès les premiers jours d’écriture. J’avais eu l’impression, avec l’écriture de « Water Lili », de ne l’avoir qu’effleuré – notamment, j’avais voulu lui construire une vie à l’extérieur de la Pointe, avec des activités et des relations, mais ce n’est pas là que le texte m’avait finalement menée. Probablement aussi que le projet d’écriture que je menais maintenant en parallèle, dans le cadre de ma thèse, a contribué à raviver la présence de ce personnage dans mon esprit. Je revisitais alors mon adolescence et plus particulièrement un élément central de cette période de ma vie : l’amitié. À l’aide de mes journaux et de mes albums, je me rappelais les amies que j’avais eues et perdues, les drames qui s’étaient joués autour des alliances et des abandons.

Dans l’écriture de « Banquise », c’est cependant une dimension bien spéciale de ces relations qui a commencé à se dessiner : le secret. L’adolescence, pour moi, avait été l’époque des journaux intimes, mais aussi des lettres écrites en cachette pendant les cours ou dans la tranquillité d’une chambre, que l’on pliait d’une manière précise pour qu’elles ne s’ouvrent pas facilement, et sur lesquelles on écrivait parfois « TOP SECRET » en grosses lettres. Un jour, les garçons du groupe avaient trouvé l’endroit où ma best cachait celles que je lui avais offertes et avaient lu devant tout le monde les confidences que je lui faisais.

Un exemple des lettres que mes amies et moi nous écrivions. Celle-ci n’avait jamais été remise, je l’ai retrouvée dans l’un de mes journaux intimes.

Replongée dans cette ambiance, j’ai commencé à bâtir pour Lili une amitié forte mais discrète avec Ines. De celles qui excluent les autres, qui s’épanouissent dans l’intimité, à l’abri du monde. La cabane de pêche est ainsi devenue un de leurs refuges.

Les secrets de la Pointe

Si l’amitié de Lili et Ines évolue dans le secret, ainsi en est-il de plusieurs des récits que nous avons écrits jusqu’à présent. Les personnages y sont presque toujours seuls, et on les suit souvent la nuit, alors qu’ils sont invisibles au reste du monde et qu’ils vivent des événements généralement insolites, voire indicibles. La Pointe-aux-Anglais, me semble-t-il, éveille chez nous un imaginaire qui a affaire avec le mystère. Dans notre œuvre en devenir, elle est remplie de secrets.

Le texte que j’avais écrit avant celui-ci ne fait pas exception : « À marée haute » se déroule en effet en partie la nuit, en partie dans la cave d’une des maisons, et met en scène un personnage solitaire. Je l’avais de plus voulu semblable à un spectre; c’est d’ailleurs peut-être précisément pour cette raison qu’il avait semblé m’échapper tout au long de l’écriture. Le fantôme de la Pointe était un mystère, même pour moi. Je crois qu’il me hantait encore, car l’histoire d’Ines et Lili a lentement glissé de vers la sienne, jusqu’à la croiser. J’ai pensé qu’ensemble, elles pourraient jeter un peu de lumière sur un des secrets de la Pointe.

Camille Deslauriers

« L’enfant sur le linoléum » – Deux titres, sept vers et un refrain

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Je l’ai souligné dès les premières entrées du blogue : la trame sonore d’écriture, pour moi, s’avère fondamentale dans le processus de création.

Étonnamment, cette fois, pour la choisir, j’ai d’abord porté attention à des titres de chansons. 

Grâce à Joanie, assistante de recherche-création et amie qui connaît bien mes goûts musicaux, je venais de découvrir Yael Naïm. Alors que j’explorais sa discographie, l’un des ses EPCoward, a tout de suite attiré mon attention. Il semblait tout indiqué pour écrire sur un sujet tel la phobie d’impulsion. 

Quelques notes de piano, une voix dans laquelle on sent d’emblée de l’inquiétude. Arrivée au refrain, qui prend la forme d’une même question martelée cinq fois – How did I become a coward ? – j’étais déjà convaincue : je venais de trouver ma trame sonore. Tout convenait : les harmonies, l’atmosphère, le thème, les répétitions obsédantes. À chacune de mes séances d’écriture, j’ai donc écouté l’album en boucle, du premier jet de « L’enfant sur le linoléum » à la version révisée qui paraîtra, à l’automne 2020, dans le collectif Cruelles (Éditions Somme toute, collection Hamac). 

 » But how did I become a coward ?
How did I become a coward ?
How did I become a coward ?
How did I become a coward ? « 

Le refrain est vite devenu exergue. Le lambeau de pyjama, pièce à conviction trouvée sur les lieux d’un carnage imaginé par Jessica, cette adolescente fascinée par « les choses morbides » et « les dictionnaires ».

Un vieux dictionnaire sans page couverture qu’elle traîne dans son sac à dos; le Larousse médical de son beau-père; L’Encyclopédie du paranormal se sont ainsi transformés en autant d’objets fétiches au fil des versions. 

Dans la foulée de cette fascination pour les bouquins – que mes lectrices-critiques (Joanie et Valérie de l’équipe du BREF; ma sœur Rosaline; Fanie Desmeules et Krystel Bédard, directrices littéraires du collectif Cruelles) m’ont, lors de leurs relectures, invitée à creuser – mon personnage a développé un véritable amour des mots : 

« Depuis qu’elle a découvert la poésie en analysant Une Charogne de Baudelaire, dans un cours de français qui aurait pu se révéler passionnant sans cette gorgone de madame Létourneau, les mots, pour elle, sont devenus aussi concrets que des blessures. Ils coupent, ils grincent, ils coulent. »

Dès lors, je tenais mon prétexte pour faire entrer la bibliothèque de survie de l’île aux Amours dans la fiction. Mais il me fallait identifier le livre que Jessica y trouverait, d’une part, et qui, de l’autre, saurait me servir d’intertexte.

Rêvasser devant sa bibliothèque, c’est aussi écrire.

Encore une fois, c’est un titre qui m’a mise sur la piste. 

Ce recueil semblait taillé sur mesure pour un personnage qui « a froid », l’automne, pendant sa fugue; qui aime les livres; qui tente de se raccrocher au réel en touchant « quelque chose de concret, quelque chose de matériel, quelque chose qui existe vraiment, pour ne pas succomber aux visions. »

Relire la poésie de Marie-Andrée Gill en prenant des notes a constitué un moment-phare du processus.

« Les mots nous hantent. Ils existent très fort, surtout quand on les répète », avais-je auparavant écrit dans mon texte. Il était maintenant clair que quelques extraits-chocs de Chauffer le dehors devraient y être cités littéralement :

Les vers suivants : 

« Chaque pensée est un crash
de corneilles dans un blender »

et

« Mon seul chez nous
est un coup de poing
dans la viande du cœur »

ont donc naturellement trouvé leur place dans ma nouvelle pour traduire la psychologie d’un personnage qui, à travers le miroir des mots d’une écrivaine, se sent enfin comprise, soulagée de constater qu’elle « n’est pas la seule à voir du sang dans sa tête ».

Françoise P.-Cloutier

«Huit Soleils pour un grain de riz» – La caverne numérique

Pour «Huit Soleils pour un grain de riz», mon vécu problématique était au départ l’aspect envahissant des technologies dans nos vies. 

La grande raison qui justifie le choix de ce vécu problématique comme point de départ de mon projet d’écriture est qu’il s’agit d’un vécu concret et quotidien qui pose problème dans mon existence. Il représente un grand défi éducatif et parental et par le fait même, un vaste espace de réflexions philosophiques. D’autant plus que n’ayant pas grandi dans une maison où il y avait une télé et ayant reçu une bonne éducation critique, le pouvoir des médias sur nos modes de vie et notre représentation du monde me mystifie au plus haut point depuis très longtemps. Aujourd’hui, l’observation objective de l’environnement dans lequel je vis me permet de constater que notre interaction avec les technologies concerne presque tous les aspects de nos vies et que l’individu lambda, dont je suis le parfait exemple, passe énormément de temps sur des écrans. Vous comprendrez que cela me pose un vrai problème existentiel.

En réfléchissant sur les technologies, leurs aspects envahissants et leur impact sur notre rapport au monde et à l’espace, en cogitant sur la réalité augmentée, en m’intéressant à la prolifération de lieux numériques et virtuels, en observant enfin le type de lien au monde qu’ils créent autant chez moi que chez mes contemporains, j’ai eu l’idée d’une IA qui s’adresserait à nous du fond de la grotte de l’île au massacre. 

*

Je dois cette idée à ce cher Romjy,  ce gars du village qui installe ses oeuvres et ses délires un peu partout dans l’espace public et naturel de la région et qui les post sur Facebook.

Il y a quelques années, il avait suspendu une toile très étrange au fond de la grotte de l’île au massacre. Il s’agissait d’une peinture de facture classique trouvée aux grosses vidanges. Elle représentait une riche famille du sud des États-Unis, mi dix-neuvième. Des dames prenaient le thé, une jeune fille jouait du piano, un père lisait un journal dans un univers digne d’un roman de Anne Rice, d’un film d’époque tourné dans les années quarante ou d’une maison de poupées, à vous de voir quelle référence sied le mieux à votre imaginaire. Sur cette toile trouvée, il avait peint, dans un style expressionniste américain trash, d’étranges fantômes torturés d’esclaves. L’aspect sémantique de cette installation au fond de la grotte m’avait interpellé d’heureuse façon et, sans savoir si telle était l’intention de l’artiste, ma rencontre avec cette oeuvre avait réactivé le contenu de l’allégorie de la caverne. 

Grâce à cette installation de Romjy, la caverne de l’île au massacre a pris, pour moi, une aura socratique. Partant de là, je me suis dit qu’il serait intéressant de concevoir une caverne numérique en interrogeant la conscience du monde et la conscience de soi induit par l’usage de technologies de plus en plus envahissantes. Plusieurs pistes de réflexion s’ouvraient ici. L’allégorie d’une caverne numérique et technologique me permettait d’interroger la connaissance morale par le biais du fameux problème de la conscience phénoménale, celui du vécu et du ressenti. Ce problème s’imposait autant pour le fantasme d’une intelligence artificielle dotée d’un esprit conscient que pour la destinée de l’homme pris dans sa grotte numérique. De plus, l’image de la grotte numérique nous ramenait, dans mon esprit, à la grotte préhistorique, l’effet de boucle évolutive me réjouissait, d’une certaine manière, l’enjeu demeurait le même, la survie de l’espèce dans un environnement physique et naturel qui dépasse son entendement.

À tout ceci se greffait ma lecture de la nouvelle Dans la nuit noire de Joanie  et ce sentiment de désertion du réel invoqué dans le récit qui ouvre cette réflexion.

*

Avant d’entrer dans l’écriture de ma nouvelle, j’ai navigué sur internet pour me représenter l’aspect de ce qui peut être perçu du village depuis cette caverne numérique. La première chose qui m’a intéressé, c’est la récurrence du hashtag qui référence les mots-clés que les utilisateurs des réseaux sociaux associent aux expériences qu’ils partagent. Voici une transcription libre, mais fidèle au ton de mon fil d’actualité Facebook. 

«Orange de feu # couché de soleil Bic, contre-jour # les enfants dans la lumière, îles dans la brume # sentiment de mystère, # conte de fées, Rouge # manteau d’automne, épines des groseilles à maquereaux # flore laurentienne Bic, # manger le territoire, #gastronomie, «filet mignon de bœuf Fournier mariné au genièvre vert et fumé aux branches de cèdre, club smoked meat et pissenlits, brochette de bouleau jaune aux abats» # aventure kayak, # randonnée, # observation de la faune Bic, troupeaux de phoques # anse à l’orignal. # puddle bord Bic»

Grande fascination # moteur de recherche © # google map. 360°. Rue de l’église. Ma maison. Hélicos stationnaires au-dessus de la cour. 6X/été. Feu sur la quatrième plage # tirer des roches aux drones. L’algorithme ne joue pas encore tout seul. Il faut l’aider. Il faut le nourrir # laisse une trace. Lui faire des demandes. Lui poser des questions. «Le Bic». Proposition du moteur de recherche Google: «Où dormir au Bic?» [copier/coller]: 

«About 3,430,000 results (0.87 seconds) Canada Rentals for All Occasions: Family Vacation, Business Travel & More. 24/7 Customer Service. Listings in 191 Countries. 300 Million+ Guests. 6,000,000 Unique Listings. Best Prices.Beautiful, Inspirational Spaces Browse our Most Popular Rentals. The Worldwide Alternative to Hotel. Unique Accommodations, Worldwide. Réservez et Economisez Jusqu’à 50% Réservez Hôtels Pas Chers Ici. Récompenses Expedia. Trivago™ Find Your Ideal Hotel in Bic. Compare Prices and Save on Your Stay! Same Hotel… Comparez les Offres et Trouvez l`Hôtel Idéal à Le Bic au Meilleur Rapport Qualité Prix ! Guest favourites. Budget options. For tonight. Auberge des Iles du Bic. Country-chic rooms & a rustic restaurant. […]

Séjour inoubliable dans l’un de nos chalets, situé au bord du fleuve Saint-Laurent. Chalets à louer près du Parc National Bic. Des réductions incroyables sur des hôtels à: Le Bic, Canada. Pour ceux qui veulent visiter le parc du bic (très beau) ou séjourner dans la région. Le parc national du Bic est situé dans l’estuaire maritime du Saint-Laurent. Ses caps, baies, anses, îles et montagnes en font depuis toujours sa fierté. Québec – Le chalet de l’Abbé, du parc national du Bic, est encore bien mal connu.»

Le Bic, page Wikipédia [copier-coller]: «Village situé dans la région administrative du Bas-Saint-Laurent au Québec (Canada). Il s’agit d’un district de la ville de Rimouski depuis 2009. Avant cela, Le Bic formait une municipalité distincte. Lors du recensement de 2006, la population était de 2 946 habitants. » 

*

Je ne suis pas inscrite sur Tinder. Si je l’étais, je pourrai recenser les célibataires du Bic et savoir qui me trouve cute. 

*

J’ai vite compris qu’écrire depuis l’intérieur de la grotte donnerait une image algorithmique du marché, de la mise en scène de soi et de notre rapport au monde, avec en fond, les traces de mes obsessions et errances numériques. Cette situation énonciative me permettait difficilement de donner une forme convenable au vécu problématique que je souhaitais explorer. Pour le dire autrement, depuis la grotte numérique, le vécu n’a rien de problématique. En ce sens, nous sommes, dans nos immersions cathodiques, semblables aux poissons de l’aquarium dont parle David Foster Wallace dans son essai C’est de l’eau. Et pas bien différents des êtres humains enchaînés au fond de la caverne de Socrate. 

Tout comme Wallace, qui ne décrit pas la perception des poissons, et comme Socrate, qui se borne à dire que les êtres humains enchainés dans la caverne ne voient que les ombres des formes sur la paroi de pierre, j’ai pris le parti de ne pas entrer dans une description approfondie des perceptions du monde qui s’activent dans la caverne numérique pour plutôt investiguer les modalités d’un rapport au monde depuis cette situation. 

*

J’avais cette idée d’une intelligence artificielle s’adressant à nous du fond de la grotte de l’île au massacre. Aussi, avant d’ouvrir ma narration, j’ai réactualisé tout ce que je savais et mené un peu plus loin mes recherches sur le développement de cette chose, faite de codes informatiques, produisant une sorte d’intelligence. Sans faire une revue complète de ce chantier immense qui pose une grande quantité de questions vertigineuses, j’ai envie de partager ici avec vous quelques faits saillants qui ont orienté le développement narratif de ma nouvelle. 

Il faut savoir qu’actuellement, aucune IA ne passe le test de Turing et nous ne savons pas s’il sera un jour possible de créer une forme d’intelligence artificielle forte, capable de conscience, ou capable de simuler assez bien la conscience pour que nous la considérions comme telle. Cela étant, l’intelligence artificielle faible existe bel et bien déjà. Pensons à Siri chez Apple, à Now puis Assistant chez Google, à Cortana chez Microsoft ou encore à Alexa chez Amazon, pensons à Google Home, aux robots chirurgicaux, aux solutions d’affaires cognitives proposées par IBM, aux chatterbots, aux algorithmes de Facebook et j’en passe. Pour les milieux de l’aide à la personne, de la médecine, avec notamment l’automation des diagnostics, de la sécurité, de la finance, du droit, pour tous les secteurs manufacturiers, pour le monde de l’éducation, le monde politique, pour la recherche scientifique, l’intelligence artificielle, même si elle demeurait faible, promet une révolution. 

Il est aussi pertinent de savoir qu’en 2016, Elon Musk le fameux, fondateur de Tesla et Paypal, a lancé une start-up nommée Neuralink afin de travailler à la création d’implants cérébraux dotés d’intelligence artificielle. L’objectif premier de ces implants est de soigner des troubles neurologiques, mais nous pouvons aisément imaginer d’autres applications. Musk, d’ailleurs, n’hésite pas à évoquer l’augmentation des capacités cognitives de l’être humain grâce à la fusion de l’intelligence biologique et de l’intelligence artificielle. Délire transhumanisme? Sans doute. Mais déjà des technologies interagissant directement avec nos cerveaux existent. Et il vous suffira de vous informer sur le sujet pour découvrir le sérieux du rêve transhumaniste, auquel participe ce projet de Musk. Les moyens colossaux mobilisés dans les laboratoires comme ceux de Neuralink témoignent d’une véritable volonté d’aboutir à une augmentation des capacités neurologiques et cognitives de l’espèce humaine. Vont-ils induire ce que l’historien israélien Yuval Noah Harari présente, dans son ouvrage Homo Deus, comme une mutation du genre humain? L’avenir le dira, mais nous pouvons le supposer.

*

Deux autres projets, parmi tant d’autres, méritent d’être mentionnés ici parce qu’ils ont mis à mal mes certitudes quant aux faiblesses des capacités créatives de l’intelligence artificielle. 

D’abord, j’ai été très étonné d’apprendre qu’une intelligence artificielle a bluffé les membres d’un concours littéraire japonais en se faufilant parmi les finalistes avec un roman intitulé Le jour où un ordinateur écrira un roman. Choisi à l’aveugle, l’oeuvre qui sortait du laboratoire d’Hitoshi Masuraba. Elle était bien structurée, fluide, selon les membres du jury, mais elle posait néanmoins un problème de description des personnages et c’est la raison pour laquelle elle a été écartée du prix. Cela s’est aussi produit en 2016.

Ensuite, en naviguant sur le web, je suis tombée sur une application nommée poemportraits. Cet algorithme, codé par Ross Goodwin en collaboration avec le Arts & Culture Lab de Google et l’artiste scénographe Es Devlin, produit des vers à partir d’un mot et d’une image donnés par l’utilisateur. C’est en lisant des millions de mots et des centaines de milliers de vers écrits par des poètes du XIXe siècle qu’il a appris le langage poétique. L’algorithme ne copie pas et ne retravaille pas les phrases existantes, mais il utilise son matériel de formation pour créer un modèle statistique complexe afin de générer des phrases originales imitant le style de ce qu’il a lu.

En m’amusant avec cet algorithme poète et en me prêtant à un petit travail d’édition, j’en tire ceci:

«Le vent du nord coule tandis que douces et rouges 

nos technologies seules avec le rocher pâle

voient ce monde épuisé sombrer dans les étoiles»

Je vous conseille d’aller constater par vous-mêmes ce qu’il peut faire. Pour ma part, j’ai trouvé l’expérience tout à la fois fascinante et insatisfaisante. L’algorithme produit des vers à la demande. L’usager, spectateur de sa prouesse, comprend rapidement qu’il n’investigue pas un vécu, car le code informatique se contente de réinvestir des formes issues d’un répertoire poétique en variant le vocabulaire. N’en demeure pas moins qu’en jouant avec l’application, j’en ai tiré ce court poème que je pourrais mettre en épilogue de ma nouvelle. D’une certaine manière, mon récit tient tout entier dans ces quelques vers produits par une intelligence artificielle. 

*

En m’inspirant du récit de Joanie, où une jeune fille raconte l’enlèvement extra-terrestre de sa mère sans trop savoir si elle doit y croire, j’ai cherché quel lien pourrait unir cette IA au fond de la grotte de l’île au massacre avec des créatures venues de l’espace. 


Valérie Provost

« À marée haute » – Plonger dans un nouvel univers

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

J’ai beaucoup de mal à commencer ce deuxième texte. Je me sens encore habitée par le personnage de « Water Lili », par son univers. J’ai besoin de temps pour m’en détacher et pouvoir passer à autre chose. Pendant les premières semaines, je n’écris rien.

Le déclic se fait grâce aux textes de Joanie (« Dans la nuit noire ») et de Camille (« Dans les bras de Satie »), qui m’aident à sortir de l’histoire familiale de Gaëlle et Lili. Leurs histoires étranges me font voir la Pointe-aux-Anglais différemment, comme un lieu qui se situerait tout près de la frontière qui sépare la vraisemblance du fantastique. Je termine ma première journée d’écriture avec une seule phrase : « Il se passe toujours des choses, la nuit, à la Pointe-aux-Anglais. » C’est le début d’une nouvelle histoire. Mais je n’ai aucune idée de qui la raconte.

Tout ça est très mince : une phrase, un lieu où « il se passe des choses » et aucun personnage. Autant dire que tout est possible. Je ne suis pas prête à me lancer dans l’écriture. Je dois continuer de chercher.

Le début de la tempête

Je ne sais pas comment, mais l’idée du naufrage s’insinue en moi. Je fais des recherches sur internet, je veux savoir si des bateaux se sont déjà échoués à la Pointe-aux-Anglais. Je trouve un site, Le cimetière du Saint-Laurent, qui répertorie les épaves entre Saint-Fabien et Matane. Dans ma recherche, je tombe aussi sur une nouvelle qui m’apprend que les restes d’une barque datant du 19e siècle sont apparus à marée basse, tout près d’une autre Pointe-aux-Anglais, sur la Côte Nord. Cette image restera avec moi jusqu’à la fin.

Tout cela est nouveau pour moi. Je ne connais pratiquement rien aux bateaux, à la mer, aux subtilités de la navigation. En fait, je ne m’y suis jamais spécialement intéressée. Comme c’était le cas lors de l’écriture de « Water Lili », mais peut-être plus encore, j’ai du mal à trouver un pont entre le nouvel univers qui se dessine lentement devant moi et le mien. Et encore une fois, mon premier réflexe pour trouver une porte d’entrée, c’est l’écriture des autres. Je pense tout de suite à une nouvelle que j’ai lue dans le recueil de ma collègue Joanie, Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers?. Je retrouve le livre dans ma bibliothèque, puis le texte que j’avais en tête, « Écume ».

Cette nouvelle est comme une bouée : je peux enfin m’accrocher à quelque chose. J’écris ceci dans mon carnet :

En lisant « Écume », un flash : les maisons de la pointe. Et si on découvrait quelque chose sur une des galeries, au petit matin? Quelqu’un, quelque chose, un animal, qui se serait « échoué »?

Un soir d’orage?

Je note aussi quelques extraits de la nouvelle de Joanie, mais en particulier celui-ci, que je garderai comme épigraphe :

J’ai bu cette eau. Je l’ai sentie contre ma peau. Je l’ai vue se fâcher, souvent. Devenir d’encre à la surface, tandis qu’en dessous, au point le plus profond des courants glacés, toute sa colère se concentre, avant de remonter à la verticale en longs serpents salés, prêts à plonger leurs crocs dans le bois mou des embarcations. (p. 71)

À partir de ce moment, c’est clair pour moi : ma nouvelle se déroulera dans les maisons de la pointe. Il y aura une tempête et un naufrage. Et la voix qui les racontera en aura vu d’autres.

Comme un spectre

Habituellement, quand j’écris une nouvelle, très tôt, je sais qui est mon personnage. Même s’il n’est pas complètement défini et que j’ai parfois l’impression d’apprendre à le connaître durant toute l’écriture du texte, il l’est assez pour que je puisse le voir agir et, surtout, l’entendre parler. Cette fois, non seulement je mets beaucoup de temps à cerner la voix de mon personnage, mais il reste flou, presque invisible. À la fin d’une séance d’écriture, je note qu’il pourrait être « un spectre qui se cache dans la pointe ».

L’univers du spectre, en voilà un qui m’est plus familier, car je l’ai exploré dans le cadre de mon mémoire de maîtrise. D’un coup, reviennent à ma mémoire les personnages et les ambiances des deux romans d’Anne Garréta que j’y étudiais, Sphinx et Ciels liquides, mais aussi la contrainte que l’autrice avait adoptée dans le premier : ne jamais utiliser de marques de genre grammaticales lorsqu’il était question des deux personnages principaux. C’est décidé, je vais tenter la même chose.

J’ai maintenant mon personnage et, avec lui, une directive d’écriture, que je note ainsi dans mon carnet : « Écrire sous forme d’apparitions, de petites touches qui clignotent. »

ŒUVRES CITÉES

Garréta, Anne, Sphinx, Paris, Grasset, 1986.

Garréta, Anne, Ciels liquides, Paris, Grasset, 1990.

Lemieux, Joanie, Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers?, Montréal, Lévesque éditeur, 2015.

Camille Deslauriers

« Dans les bras de Satie » – Quand la rêverie s’en mêle

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Quand on s’abandonne à « la rêverie littéraire, étrange rêverie qui s’écrit, qui se coordonne en s’écrivant, qui dépasse systématiquement son rêve initial, mais qui reste quand même fidèle à des réalités oniriques élémentaires » (Bachelard, 1989, p. 27), il arrive qu’un personnage déménage un piano sur la grève. 

Retourner à Bachelard (L’eau et les rêves) et y trouver des permissions. « Pour avoir cette constance du rêve qui donne un poème, il faut avoir plus que des images réelles devant les yeux. Il faut suivre ces images qui naissent en nous-mêmes, qui vivent dans nos rêves, ces images chargées d’une matière onirique riche et dense qui est un aliment inépuisable pour l’imagination matérielle » (Bachelard, 1989, p. 27).

Tricher un peu en regard de notre posture géopoétique, et ne pas retourner sur les lieux, cette fois. Plutôt : rêver le lieu. 

Physiquement, je me suis « arrêtée » à la première crique; et dans l’imaginaire, j’y suis restée. Ma deuxième nouvelle, « Dans les bras de Satie », se déroulera donc là. Encore une fois.

À l’origine du texte, mon besoin de camper des atmosphères – et plus particulièrement, des atmosphères oniriques, poétiques. 

Quatre éléments « intertextuels » ou « intermédiaux » m’habiteront pendant ma semaine d’écriture intensive. La poésie répétitive de la pièce Vexations, de Satie, que j’écoute en boucle toute la semaine, dans plusieurs versions, mais avec celle-ci, plus particulièrement https://music.apple.com/us/album/erik-satie-musique-dentracte/1226517297; cette scène du film La leçon de piano, de Jane Campion, où le personnage renoue avec son piano sur la grève, scène culte d’un film qui m’habite depuis que je l’ai visionné pour la toute première fois; l’étrangeté des livres de Yoko Ogawa, et l’érotisme onirique de L’annulaire, plus particulièrement; les décors éthérés des tableaux de Léonor Fini. Autant de sons et d’images – au sens bachelardien du terme – qui « vivent » en moi et entraîneront ma rêverie dans leur sillage, tout au long de l’écriture et la réécriture de ce nouveau texte.

Référence(s) : Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière, Paris, Librairie José Corti, (1942) 1989, 265 p.