Valérie Provost

« Banquise » – Écrire au nous

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Quand j’ai commencé l’écriture de ce texte, je lisais le recueil de notre collègue Annie Landreville, Date de péremption. Le livre au complet m’a happée, mais un poème en particulier m’a émue, et plus précisément les deux derniers vers :

« il n’y aura plus personne
pour savoir que nous ne sommes plus là »

Si le nous du poème a une portée beaucoup plus large que celle de mon texte, sa lecture a tout de même constitué un point important dans mon processus d’écriture.

D’abord, l’anéantissement qu’évoque le poème d’Annie (celui de l’humanité, du monde tel qu’on le connaît) fait en effet surgir en moi des impressions similaires à celles qui se sont imposées lorsque j’ai commencé à penser à la pêche sur glace au Bic. L’amoncellement des cabanes dans le paysage glacé de la baie, sans personne autour qui marche ou qui pêche à l’extérieur, me donnait immanquablement un sentiment de fin du monde, que ce soit lors de mon passage en voiture ou lorsque j’ai étudié des photos (notamment celle prise par notre collègue Françoise Picard-Cloutier, que l’on peut voir dans mon billet précédent). Ce néant, me semblait-il, pouvait se rapprocher de l’expérience des pêcheurs et pêcheuses (que je ne pouvais qu’imaginer, n’ayant jamais pêché en hiver), encaban·é·e·s tout le jour comme s’ils et elles étaient seul·e·s au monde. Cette solitude extrême donnerait finalement le ton de l’amitié entre Lili et Ines : fusionnelle et coupée du monde. Durant les mois où j’ai écrit le texte, j’ai relu le poème plusieurs fois pour me replonger dans cet état d’esprit.

Ensuite, j’ai eu envie d’explorer l’écriture au nous, constante dans le recueil d’Annie. Les textes que j’avais écrits dans les mois, voire les années précédentes étaient tous au je. J’avais du mal à opter pour d’autres types de narration. Celle au nous me paraissait un beau compromis : pas aussi détachée que la narration au elle/il, elle ouvrait sur autre chose que l’intériorité presque absolue que j’explorais immanquablement. Il s’agissait en outre d’un défi intéressant : comment donner texture et profondeur à un personnage-narrateur qui ne dit jamais « je »? Je me suis tout de même permis des formulations qui utilisent le moi lorsque les phrases au nous ne permettaient pas de faire avancer le récit – il me semblait aussi que de m’y limiter aurait rendu l’écriture monotone; mais le je demeurait strictement interdit.

Ines

En parallèle, je faisais des recherches à propos de la pêche sur glace et j’ai trouvé un article qui parlait d’une activité de pêche blanche destinée à l’accueil des personnes immigrantes et réfugiées arrivées depuis peu à Rimouski. L’idée que le personnage ait pu venir d’un autre pays a ainsi fait son chemin. Je me suis mise à chercher des prénoms plus rares au Québec, à consonance non francophone. J’ai trouvé « Ines », qui m’a tout de suite plu par le nombre important de joueuses de soccer ainsi prénommées que j’ai trouvées (il s’agit d’un sport que j’aime particulièrement pratiquer). Différentes variantes de ce prénom apparaissent dans plusieurs cultures, mais il semble particulièrement populaire dans certains pays du Maghreb. C’est donc cette région du monde que j’ai choisie comme lieu de naissance d’Ines qui, tout comme Lili, est arrivée jeune au Bas-Saint-Laurent avec ses parents. Il s’agit d’ailleurs d’un point en commun qui participe de la construction de leur amitié.

Je ressentais cependant une certaine gêne : je ne savais pas comment aborder un tel personnage. Je me sentais mal à l’aise avec une narration au je pour dépeindre une expérience que je n’étais pas certaine de saisir entièrement. Utiliser le elle me semblait en revanche présenter, par la distance que cela aurait mis entre moi et le personnage, le risque de tomber dans le stéréotype et l’objectification. Le nous s’est donc présenté comme une manière de me coller au plus près d’Ines, sans pour autant la noyer dans un je qui aurait trop ressemblé à celui que j’utilise la plupart du temps (souvent très proche du mien). Ainsi, j’espère avoir été capable de faire en sorte qu’Ines prenne réellement la parole pour elle-même.

ŒUVRES CITÉES

Landreville, Annie, Date de péremption, Montréal, Les Éditions de La Grenouillère, 2019.

Joanie Lemieux

« Dire adieu » : Remercier les lieux

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

J’ai hésité longtemps pour ma finale : la protagoniste dirait-elle « adieu » à la maison de ses parents désormais vide? Ou dirait-elle plutôt « merci »?

Les lieux, dans notre projet, sont d’une importance capitale. Rien d’étonnant à cela, considérant qu’ils constituent notre contrainte principale. Mais ce qu’on remarque, maintenant que plus de la moitié des textes sont écrits, c’est que la Pointe-aux-Anglais n’est pas seulement omniprésente, mais est aussi à plusieurs reprises représentée comme un refuge, un espace ouvert et accueillant où fuir une famille dysfonctionnelle ou une maison où l’on étouffe.

Or, c’est contre cette idée que j’ai eu envie d’inscrire mon texte. Non pas parce que j’étais en désaccord avec l’idée d’une Pointe-refuge – j’ai moi-même contribué à cette tendance avec ma première nouvelle. Mais parce que je voulais montrer autre chose.

J’ai eu envie d’écrire une maisonnée heureuse, qui ne rejette personne, mais surtout de tracer les contours d’un endroit où l’on désire toujours revenir, une maison qui s’allie symboliquement avec le vent et l’odeur de la Pointe, ne fait qu’un avec elle dans l’esprit du personnage, plutôt que de s’opposer à elle.

Dans la nouvelle, la femme qui revient de la ville pense la mer en même temps qu’elle pense sa maison, comme si le Bic ‒ et la Pointe avec lui ‒ ne constituait pas un espace distinct mais une immense cour arrière. Tout est amalgamé, pour elle : le paysage, la maison, la famille. En remerciant la maison, elle remercie le village; en lui disant adieu, elle accepte un peu plus le départ de ses parents.

Dans ce texte, on ne fuit pas la maison pour aller vers la Pointe. On fuit tout le reste pour venir vers l’ensemble, et c’est l’ensemble, chez soi.

Aussi plus j’y pense, plus j’arrive à la même réponse : prendre le temps de dire adieu, vraiment prendre le temps, n’est-ce pas, finalement, une autre façon de dire merci?

Valérie Provost

« Banquise » – Écrire l’hiver

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Durant l’une des rencontres régulières du BREF, nous avons passé en revue toutes les nouvelles que nous avions écrites jusque-là, et nous sommes rendu compte qu’aucune ne se déroulait en hiver. Comme je devais remettre mon texte moins de deux mois plus tard et que je n’avais, comme à mon habitude, aucune idée de ce que seraient son intrigue ou ses personnages, je me souviens avoir sauté sur celle-ci comme une affamée sur un morceau de pain : ma nouvelle se passerait en hiver.

Comme pour confirmer qu’il s’agissait d’une piste fertile, j’ai remarqué, alors que je retournais chez moi quelques semaines plus tard, à la suite d’un autre séjour à Rimouski (je l’ai déjà dit, je n’habite pas le Bas-Saint-Laurent), que la banquise qui s’était formée devant le Golf du Bic était parsemée de cabanes colorées servant à la pêche sur glace. Je ne savais pas que cette activité se pratiquait à cet endroit.

Au loin, des cabanes de pêche sur la banquise à la Pointe-aux-Anglais. Crédit photographique: Françoise Picard-Cloutier

J’avais maintenant la saison et le lieu précis de mon texte. Il me restait à savoir ce qui s’y passait.

À l’intérieur

Ce qui s’est imposé, dès le départ, c’est l’immobilité. L’hiver et la fixité des glaces, l’intérieur d’une cabane exigüe, la pêche et son inévitable attente : tout ceci évoque pour moi le silence et l’inaction. Mais ce n’est qu’en apparence. En réalité, en-dessous de la banquise, les marées continuent d’avoir lieu; et à l’intérieur des bâtiments, les gens poursuivent leur vie. Ma nouvelle se concentre donc sur ce qui reste caché, ce qui échappe au regard mais qui existe pourtant.

Je ne me souviens plus comment, mais le personnage de Lili m’est revenu en tête dès les premiers jours d’écriture. J’avais eu l’impression, avec l’écriture de « Water Lili », de ne l’avoir qu’effleuré – notamment, j’avais voulu lui construire une vie à l’extérieur de la Pointe, avec des activités et des relations, mais ce n’est pas là que le texte m’avait finalement menée. Probablement aussi que le projet d’écriture que je menais maintenant en parallèle, dans le cadre de ma thèse, a contribué à raviver la présence de ce personnage dans mon esprit. Je revisitais alors mon adolescence et plus particulièrement un élément central de cette période de ma vie : l’amitié. À l’aide de mes journaux et de mes albums, je me rappelais les amies que j’avais eues et perdues, les drames qui s’étaient joués autour des alliances et des abandons.

Dans l’écriture de « Banquise », c’est cependant une dimension bien spéciale de ces relations qui a commencé à se dessiner : le secret. L’adolescence, pour moi, avait été l’époque des journaux intimes, mais aussi des lettres écrites en cachette pendant les cours ou dans la tranquillité d’une chambre, que l’on pliait d’une manière précise pour qu’elles ne s’ouvrent pas facilement, et sur lesquelles on écrivait parfois « TOP SECRET » en grosses lettres. Un jour, les garçons du groupe avaient trouvé l’endroit où ma best cachait celles que je lui avais offertes et avaient lu devant tout le monde les confidences que je lui faisais.

Un exemple des lettres que mes amies et moi nous écrivions. Celle-ci n’avait jamais été remise, je l’ai retrouvée dans l’un de mes journaux intimes.

Replongée dans cette ambiance, j’ai commencé à bâtir pour Lili une amitié forte mais discrète avec Ines. De celles qui excluent les autres, qui s’épanouissent dans l’intimité, à l’abri du monde. La cabane de pêche est ainsi devenue un de leurs refuges.

Les secrets de la Pointe

Si l’amitié de Lili et Ines évolue dans le secret, ainsi en est-il de plusieurs des récits que nous avons écrits jusqu’à présent. Les personnages y sont presque toujours seuls, et on les suit souvent la nuit, alors qu’ils sont invisibles au reste du monde et qu’ils vivent des événements généralement insolites, voire indicibles. La Pointe-aux-Anglais, me semble-t-il, éveille chez nous un imaginaire qui a affaire avec le mystère. Dans notre œuvre en devenir, elle est remplie de secrets.

Le texte que j’avais écrit avant celui-ci ne fait pas exception : « À marée haute » se déroule en effet en partie la nuit, en partie dans la cave d’une des maisons, et met en scène un personnage solitaire. Je l’avais de plus voulu semblable à un spectre; c’est d’ailleurs peut-être précisément pour cette raison qu’il avait semblé m’échapper tout au long de l’écriture. Le fantôme de la Pointe était un mystère, même pour moi. Je crois qu’il me hantait encore, car l’histoire d’Ines et Lili a lentement glissé de vers la sienne, jusqu’à la croiser. J’ai pensé qu’ensemble, elles pourraient jeter un peu de lumière sur un des secrets de la Pointe.

Camille Deslauriers

« La ménagerie de roc » – De la genèse des personnages

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Cette fois, je savais d’emblée quelle serait la trame sonore du texte à écrire : la chanson Suzanne, dans toutes les versions que je pourrais trouver. Celle de Leonard Cohen, bien sûr. Mais aussi celles de Jorane, de Peter Gabriel, de Nina Simone, d’Alain Bashung et de Tori Amos – la plus aérienne, celle qui convenait sans doute le mieux au personnage qui m’habitait et à l’univers que je souhaitais créer.

Un personnage qui s’apparenterait à cette Suzanne de la chanson de Cohen, clairement. Mais aussi à Laura, fragile silhouette collectionnant les animaux miniatures, dans La ménagerie de verre, de Tenessee Williams, une pièce que j’avais vue jadis, en 1991, dans le cadre d’un cours de théâtre de mon baccalauréat en études françaises à l’UQTR, et dont le personnage de Laura était alors joué par Anne Dorval. 

Un personnage qui resterait dans les marges du réel. Parce que ce genre de protagoniste m’interpelle, et parce que le thème de la folie m’a toujours fascinée.

Un personnage qui ne pourrait logiquement pas vivre seule. 

Un personnage aérien. Qui flotterait. Ou presque. Comme si elle parcourait le monde à dos de libellule. 

Qui serait donc la narratrice ? Une infirmière ? Sa mère ? Quelqu’un d’autre de sa famille ?

Rapidement, l’idée d’écrire sur l’amour inconditionnel d’une sœur s’est imposée avec le ton de la nouvelle, un ton épuré, mêlé de lucidité et de rationalité – ce qui permettrait de rapporter les lubies de Régine comme des constats ou des faits –  doublé d’un étonnement perpétuel de grande sœur dévouée. Comme j’avais besoin d’un bateau, à la fin, elle est vite devenue une scientifique de l’ISMER capable d’identifier les algues. Un piège. Les algues se sont mises à pulluler dans mon texte, traînant dans leur sillage des lourdeurs liées à des précisions excessives, comme ces chordarias flagelliformis qui se sont faufilées dans la narration et qui ont causé des ruptures de ton et de rythme. Ma sœur Rosaline, première lectrice critique éternelle, violoniste-mandoliniste qui me relit avec son oreille musicale, n’a pas manqué de me le reprocher. Avec raison, d’ailleurs.

https://www.inaturalist.org/guide_taxa/767009

Chercher l’équilibre. Ne jamais perdre de vue le style imposé par l’incipit.

Restait à trouver le conflit qui générerait la tension du texte.

Relire « Tomber », la nouvelle de Joanie, m’a vite permis de trouver la solution. L’écriture en résonnance avec « Tomber » s’est avérée le déclencheur qui a permis à la trame narrative de « La ménagerie de roc » de décoller véritablement. Régine voulait participer au film, dont le tournage à la Pointe devait se terminer avant qu’elle ne verbalise son souhait. Régine voulait tomber elle aussi – et elle y tenait. Du coup, les négociations avec le cinéaste et la scène finale sur la plate-forme me donnaient les scènes manquantes et la structure du texte.

Le fiancé de Régine, ce Don Quichote de bois flotté créé par Romjy Romjy à la Pointe-aux-Anglais et photographié par Françoise lors d’une sortie géopoétique, s’est naturellement invité dans l’univers du personnage :

Oeuvre de Romjy Romjy. Crédit photo : Françoise Picard-Cloutier.

« Régine a d’abord souhaité […] présenter sa ménagerie de roc [au cinéaste]. 

Puis, elle s’est mise à raconter son invraisemblable histoire d’amour. 

J’ai voulu intervenir. 

D’un geste presque imperceptible, il m’a indiqué de me taire. 

J’aurais dû m’en douter : le cinéaste se moquait bien de ma glose et de mon titre. Il a tout de suite été fasciné par Régine. 

Ma sœur est un poème.

On avait dû lui parler d’elle, au village. 

Son fiancé est un géant de bois sec. Elle l’a rencontré sur la plage alors qu’elle était encore une anémone, dans l’eau glaciale de la baie. Il l’attendait, là, posé sur la grève, comme un immense insecte enrobé dans la lumière de l’aube. Un Don Quichotte inespéré qui lui a fait un bébé de varech, avant de se fondre dans le ressac. 

Leurs épousailles ont eu lieu entre l’ambre et l’ocre.

Voici nos enfants, a-t-elle confié, en lui tendant une grappe d’ascophylle. 

J’ai été éberluée. 

Le cinéaste n’a presque pas pris de notes. Dans son grand cahier à reliure de cuir, il n’a écrit que ces cinq mots : homme insecte et femme végétale. »

Le prénom du personnage, quant à lui, découlait des recherches sur l’ambre que j’avais dû faire lors de l’écriture d’une entrée précédente de ce blogue. De l’homme-insecte et de la femme-libellule à la résine qui compose l’ambre, il n’y avait qu’un pas, un rien, une lettre, pour arriver, par associations d’idées, au prénom Régine.

Camille Deslauriers

« La ménagerie de roc » – De l’art d’être « habitée »

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Déjà, en 1990, à l’époque de mes études au baccalauréat en études françaises à l’Université du Québec à Trois-Rivières, une chargée de cours nommée Jeanne Morin, avec qui j’avais suivi quelques ateliers d’écriture, en parlant de moi, avait dit à un collègue étudiant : Camille, elle est habitée. Il m’avait alors rapporté ces paroles qui constituaient, de son point de vue de poète, un « compliment ». 

À l’époque, je n’avais pas été surprise de la description qu’elle faisait de moi. Intimidée, oui. Étonnée, non.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été habitée. Enfant, par des ami.e.s imaginaires; par cette petite sœur Rosaline que j’ai tant espérée, puis attendue; par le destin de nos poupées Barbie – une histoire qui se continuait à deux, jour après jour et séance après séance, comme une saga, pendant des années. Ces jeux ont duré jusqu’à ce que j’aie treize ans et ils ont, j’en suis certaine, forgé mon imaginaire. Ensuite, à l’adolescence, il y a eu des personnages – les miens et ceux des autres écrivain.e.s; des amours imaginaires; des groupes musicaux fétiches dont j’avais vraiment l’impression de connaître les membres; et déjà, des phrases ou des mots qui m’obsédaient, aussi.

Être habitée. 

Encore aujourd’hui, je ne vois pas comment vivre autrement qu’en me laissant habiter, qu’en me donnant la permission de divaguer. « En regardant ailleurs pour arriver à écrire », comme le confie Élise Turcotte dans le fragment « Errance », tiré d’un essai poétique auquel je reviens sans cesse, Autobiographie de l’esprit :

« J’ai besoin de cette distraction, qui n’est pas le contraire de la concentration – elle est son complément. Je me concentre sur ce que je fais, et puis je dévie. La honte que j’ai ressentie à être ainsi.

Lundi midi, je me lave de la souris séchée, trouvée derrière le frigidaire. Pendant des jours, l’idée de la souris morte est là et me gruge.

Un autre jour, il y a le mot « parpaings ». Cet impitoyable mot de morts non morts, de vie non finie.

Et puis le mot « orvet » que j’attrape dans un roman d’Herta Müller – ce mot, ce serpent de verre.

Serpents souris limaces ciment.

(…)

Je pense à ce nouveau manuscrit et le poumon se met à respirer dans mon petit bureau.

(…)

Où sont mes chats ?

Je suis sans cesse préoccupée par mes chats, surtout l’été. Enfin, pas tout le temps, mais trop intensément. Ils sortent dehors, ils s’enfuient, emportant ma raison avec eux. Quand ils reviennent, je me détends, comme une mère attachée à un fil. Mais peut-être qu’ils me distraient simplement de mon travail, qu’ils me permettent d’être en vie, d’habiter en animal ma maison. » (p. 61-62)

Laisser l’esprit vagabonder, faire autre chose, voire « glander trois heures par jour », comme le prescrivait Michel Hindenoch dans une formation au contage à laquelle j’avais assisté, c’est aussi écrire. On laisse ainsi les personnages évoluer dans l’ombre. 

Écouter de la musique. Coiffer les chats. Cuisiner un repas indien.

Glander comme Yehudi Menuhin, l’un de mes cinq chats.
Crédit photo : Camille Deslauriers

Aller flâner à la Pointe ou au Rocher blanc. S’octroyer un roupillon en plein après-midi. Avoir par moments l’impression de perdre son temps – alors qu’on n’a que l’été pour écrire. Pendant tout ce temps, être hantée, obsédée par ces certitudes : vouloir écrire sur cette ménagerie de roc qu’on a photographiée dès les premières sorties géopoétiques et se dire que, chaque jour, « quelqu’un » va s’occuper du cheval rose et roux à deux têtes et du corbeau impressionniste

La ménagerie de roc.
Crédit photo : Camille Deslauriers

Et un matin, pendant la lessive, soudain, savoir « qui » va prendre soin des animaux mythiques et entendre, clairement, dans ma tête, l’incipit de la nouvelle, sans doute inspiré par les sanguines que l’artiste a utilisées pour reproduire l’oiseau sur une roche :

« Les grottes de Lascaux sont au Bic, m’a-t-elle révélé, un midi, au retour de sa marche.

Chaque fois, ma sœur Régine revient de la Pointe comme on revient de voyage. »