Joanie Lemieux

« Dans la nuit noire » – Les personnages

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Les idées dorment souvent en moi pendant très longtemps avant de prendre forme sur le papier. Une vieille anecdote, une association saugrenue, un trait de personnalité, une phrase : ça n’est pas, image courante, un squelette d’histoire qui attend qu’on lui ajoute de la chair. Meilleure image serait celle d’un membre entier, mais détaché, isolé, si étrangement déconnecté qu’il serait impossible d’identifier l’animal auquel il appartient. Cet élément sans attache peut me rester en tête pendant des années, sans que je n’aie nécessairement l’impulsion de l’écrire. C’est trop incomplet, trop parcellaire, pour être écrit. Alors ça flotte, simplement, quelque part dans ma tête. Ça se rappelle à moi de temps à autres, ça demande s’il est temps. Et à un moment donné, j’entre en contact avec une autre idée, une autre impression, un autre défi, et ce vieil élément trouve une place où se déployer.

Il y avait longtemps que j’avais en tête d’écrire une histoire d’enlèvement par des extraterrestres. Il y a plus de dix ans, j’étais tombée sur un article (ou était-ce un reportage?) dont je ne me souvenais de rien, sauf d’une femme qui affirmait s’être réveillée dans le mauvais pyjama et qui tenait cela pour preuve que quelque chose s’était passé durant la nuit et qu’on avait effacé sa mémoire. Je savais qu’un jour je voulais utiliser cela et le lier aux extraterrestres, mais c’était encore trop flou, trop peu pour l’écrire : j’attendais que d’autres éléments m’apparaissent et que des liens se forment. Je n’avais alors ni personnage, ni lieux, ni histoire, ni rien d’autre que cette envie floue d’un jour écrire là-dessus. Quand est venu le temps d’écrire ma première nouvelle pour le recueil, c’est l’espace ouvert et venteux de la Pointe qui a réveillé cette vieille idée (je parle davantage de l’espace dans la partie 1); il me semblait y avoir un écho intéressant entre les profondeurs de l’eau et celles de l’espace. Assez, en tout cas, pour essayer quelque chose.

Je savais que je ne voulais pas faire un texte dont le focus serait sur le paranormal, mais me concentrer plutôt sur la fragilité des personnages qui « reviennent » de l’avoir rencontré. Dans mon esprit, j’aborderais donc ce thème par les yeux de la personne enlevée. Mais ce point de vue rendait mal le doute que je voulais conserver, puisque le personnage qui racontait était, lui, convaincu de ce qu’il avait vu. J’ai pensé passer par le regard d’un conjoint, mais encore là, cela clochait. Puis, possiblement parce que je venais de lire les textes de mes collègues autrices (bien que la décision n’ait pas été consciente), j’ai tenté le coup avec une relation mère-fille.

Tout de suite, cela m’est apparu une meilleure approche. Je pouvais esquisser une relation évoluant sur de nombreuses années tout en ayant le doute pour élément central : une situation moins crédible avec un couple.

J’ai essayé de faire en sorte que l’ « incident » paranormal soit en même temps ce qui divise les deux femmes — l’une cherche, par la lumière, à ne plus jamais rencontrer les créatures; l’autre aimerait, dans la noirceur, trouver la preuve qu’ils existent — et les unit — toutes deux doivent subir les conséquences de cette soirée, soit le regard des autres, mais aussi une forme d’obsession quant à la possibilité d’une seconde rencontre. De cette manière, le contraste entre les femmes est constamment rappelé mais ne les oppose jamais complètement : la fille ne tourne jamais le dos à sa mère, qu’elle veut croire, et reste là pour elle malgré le doute; la mère, elle, ne cherche pas à convaincre sa fille de quoi que ce soit. En fin de texte, elle admet même qu’elle ne pense pas que sa fille croie son histoire, mais l’affirme sans lui en faire le reproche.

Je pense qu’on peut comprendre la décision finale de la fille de ne plus chercher les créatures de deux façons. Soit la fille est parvenue à croire sa mère malgré l’absence de preuves, soit elle a décidé que ça n’avait finalement pas tant d’importance, après tout. C’est du moins ce que j’espère qui ressort du texte… les lecteurs sauront mieux que moi juger du succès de l’entreprise.

3 réflexions au sujet de “« Dans la nuit noire » – Les personnages”

  1. J’aime beaucoup cette dimension de ton processus, où des histoires dorment longtemps en toi avant que tu puisses les écrire. À la fois, elles en viennent à faire partie de toi, de tes pensées, de ton intimité; et tu les découvres aussi, comme pour la première fois, en les insérant dans un texte dont tu n’aurais pas pu prévoir précisément l’intrigue avant que ne vienne le (bon) moment d’écrire.

    Quand tu m’avais parlé de ça la première fois, je me disais que je ne fonctionnais pas comme ça, que je n’avais pas d’histoire en attente comme tu en avais. J’avais trouvé ça fascinant comme processus. Mais en y réfléchissant mieux, j’ai constaté que j’avais, moi aussi, quelques histoires qui attendaient d’être racontées, qui ressurgissaient lorsque venaient le bon moment. Je me souviens même d’histoires que j’ai racontées deux, trois fois, de manières différentes. Des histoires inépuisables.

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  2. Tout comme toi Joanie, les idées dorment et je dirais même rêvent en moi parfois longtemps avant que j’en fasse quelque chose. Les histoires s’accumulent et les vécus problématiques reviennent, redondants dans la trame des jours. D’anciennes idées réapparaissent, actuelles tout à coup. Un nouveau contexte les éclaire, mon angle est différent, la perspective change et j’en tire un tout nouveau répertoire de perceptions. Et une bon matin (j’écris surtout le matin), ça s’ouvre. C’est prêt. Ça ressemble à un déclic, mais ce serait plutôt comme un bruit de rhombe qui entre dans la voix.

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