Valérie Provost

« À marée haute » – Plonger dans un nouvel univers

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

J’ai beaucoup de mal à commencer ce deuxième texte. Je me sens encore habitée par le personnage de « Water Lili », par son univers. J’ai besoin de temps pour m’en détacher et pouvoir passer à autre chose. Pendant les premières semaines, je n’écris rien.

Le déclic se fait grâce aux textes de Joanie (« Dans la nuit noire ») et de Camille (« Dans les bras de Satie »), qui m’aident à sortir de l’histoire familiale de Gaëlle et Lili. Leurs histoires étranges me font voir la Pointe-aux-Anglais différemment, comme un lieu qui se situerait tout près de la frontière qui sépare la vraisemblance du fantastique. Je termine ma première journée d’écriture avec une seule phrase : « Il se passe toujours des choses, la nuit, à la Pointe-aux-Anglais. » C’est le début d’une nouvelle histoire. Mais je n’ai aucune idée de qui la raconte.

Tout ça est très mince : une phrase, un lieu où « il se passe des choses » et aucun personnage. Autant dire que tout est possible. Je ne suis pas prête à me lancer dans l’écriture. Je dois continuer de chercher.

Le début de la tempête

Je ne sais pas comment, mais l’idée du naufrage s’insinue en moi. Je fais des recherches sur internet, je veux savoir si des bateaux se sont déjà échoués à la Pointe-aux-Anglais. Je trouve un site, Le cimetière du Saint-Laurent, qui répertorie les épaves entre Saint-Fabien et Matane. Dans ma recherche, je tombe aussi sur une nouvelle qui m’apprend que les restes d’une barque datant du 19e siècle sont apparus à marée basse, tout près d’une autre Pointe-aux-Anglais, sur la Côte Nord. Cette image restera avec moi jusqu’à la fin.

Tout cela est nouveau pour moi. Je ne connais pratiquement rien aux bateaux, à la mer, aux subtilités de la navigation. En fait, je ne m’y suis jamais spécialement intéressée. Comme c’était le cas lors de l’écriture de « Water Lili », mais peut-être plus encore, j’ai du mal à trouver un pont entre le nouvel univers qui se dessine lentement devant moi et le mien. Et encore une fois, mon premier réflexe pour trouver une porte d’entrée, c’est l’écriture des autres. Je pense tout de suite à une nouvelle que j’ai lue dans le recueil de ma collègue Joanie, Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers?. Je retrouve le livre dans ma bibliothèque, puis le texte que j’avais en tête, « Écume ».

Cette nouvelle est comme une bouée : je peux enfin m’accrocher à quelque chose. J’écris ceci dans mon carnet :

En lisant « Écume », un flash : les maisons de la pointe. Et si on découvrait quelque chose sur une des galeries, au petit matin? Quelqu’un, quelque chose, un animal, qui se serait « échoué »?

Un soir d’orage?

Je note aussi quelques extraits de la nouvelle de Joanie, mais en particulier celui-ci, que je garderai comme épigraphe :

J’ai bu cette eau. Je l’ai sentie contre ma peau. Je l’ai vue se fâcher, souvent. Devenir d’encre à la surface, tandis qu’en dessous, au point le plus profond des courants glacés, toute sa colère se concentre, avant de remonter à la verticale en longs serpents salés, prêts à plonger leurs crocs dans le bois mou des embarcations. (p. 71)

À partir de ce moment, c’est clair pour moi : ma nouvelle se déroulera dans les maisons de la pointe. Il y aura une tempête et un naufrage. Et la voix qui les racontera en aura vu d’autres.

Comme un spectre

Habituellement, quand j’écris une nouvelle, très tôt, je sais qui est mon personnage. Même s’il n’est pas complètement défini et que j’ai parfois l’impression d’apprendre à le connaître durant toute l’écriture du texte, il l’est assez pour que je puisse le voir agir et, surtout, l’entendre parler. Cette fois, non seulement je mets beaucoup de temps à cerner la voix de mon personnage, mais il reste flou, presque invisible. À la fin d’une séance d’écriture, je note qu’il pourrait être « un spectre qui se cache dans la pointe ».

L’univers du spectre, en voilà un qui m’est plus familier, car je l’ai exploré dans le cadre de mon mémoire de maîtrise. D’un coup, reviennent à ma mémoire les personnages et les ambiances des deux romans d’Anne Garréta que j’y étudiais, Sphinx et Ciels liquides, mais aussi la contrainte que l’autrice avait adoptée dans le premier : ne jamais utiliser de marques de genre grammaticales lorsqu’il était question des deux personnages principaux. C’est décidé, je vais tenter la même chose.

J’ai maintenant mon personnage et, avec lui, une directive d’écriture, que je note ainsi dans mon carnet : « Écrire sous forme d’apparitions, de petites touches qui clignotent. »

ŒUVRES CITÉES

Garréta, Anne, Sphinx, Paris, Grasset, 1986.

Garréta, Anne, Ciels liquides, Paris, Grasset, 1990.

Lemieux, Joanie, Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers?, Montréal, Lévesque éditeur, 2015.

2 réflexions au sujet de “« À marée haute » – Plonger dans un nouvel univers”

  1. Plus le recueil avance et plus c’est fascinant de voir le jeu qui s’opère entre la lecture des textes des autres collaboratrices et celui des « autres autres », oeuvres qui habitent nos bibliothèques personnelles et notre expérience unique de lecture.

    Même si on est tirée vers le coeur de ce projet par les thèmes et personnages des autres autrices, par les espaces imposés, on continue d’être rappelée à notre propre imaginaire, nos propres inspirations, nos propres souvenirs.

    Contente que mes écrits intra et extra BREF t’aient aidée dans ta création 🙂

    Aimé par 1 personne

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