Valérie Provost

« À marée haute » – Un exercice de lenteur

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Il est rare que je connaisse déjà l’histoire d’un texte avant de l’écrire. La plupart du temps, mon élan premier est le personnage. Parfois, j’ai déjà le début d’une idée ou encore quelques mots. Mais presque jamais des actions, une intrigue. J’écris un peu comme je lis, et je découvre le récit au fur et à mesure.

Cette fois-ci n’est pas différente : j’avance dans l’histoire en ne sachant pas sur quoi je vais tomber. Seulement, c’est terriblement plus lent qu’à l’habitude. Je me retrouve plusieurs fois complètement perdue, à ne pas savoir ce qui va se passer, ni même s’il se passera quelque chose. Je me demande à de nombreuses reprises où s’en va mon texte, sans pouvoir trouver de réponse satisfaisante.

Le souci du détail

Je pense qu’une des difficultés avec ce texte est qu’il se déroule dans un endroit très spécifique. Dans le cas de « Water Lili », si la Pointe-aux-Anglais était présente, elle ne l’était pas tout le temps. J’y faisais référence de manière un peu plus vague et le récit se déroulait également dans d’autres lieux. Dans le cas d’« À marée haute », toute l’action se déroule sur la pointe et, plus particulièrement, dans les deux maisons tout au bout. Le récit, tout comme le personnage d’ailleurs, est vraiment imprégné de ce lieu.

Le problème, c’est que j’habite loin de la Pointe-aux-Anglais, à environ 4h de route. Quand j’entreprends l’écriture de cette nouvelle, cela fait déjà plusieurs mois que je n’ai pas eu l’occasion d’aller la visiter. J’en garde un souvenir assez marquant, mais j’ai l’impression qu’il n’est tout de même pas assez précis. Après tout, je n’ai marché dans la pointe que trois fois et observé les maisons que très rapidement. Je pourrais ne pas m’en soucier et laisser le texte se déployer, même si mes souvenirs ne correspondent pas entièrement au « vrai » lieu, mais j’en suis incapable. Pour une raison que j’ignore, j’ai besoin que le lieu dans mon texte soit fidèle à la réalité. Je ne veux pas qu’il y ait d’« erreurs » et je passe beaucoup de temps à m’assurer que je n’en ai pas fait. Pendant ce temps, je n’écris pas.

Être loin du lieu

Si j’habitais plus près, je pourrais me rendre à la Pointe-aux-Anglais, m’inspirer du lieu, vérifier des détails qui me chicotent, débloquer des choses. Comme c’est impossible, je me contente des (très) belles photos que Françoise a prises de la baie et des maisons ainsi que d’autres que je trouve sur internet. Je m’en sers pour me rappeler comment sont faits les porches, vérifier à quelle hauteur se trouvent les fenêtres, estimer à quelle distance de l’eau se situent les maisons. Je passe d’une photo à l’autre, je zoome, je dézoome.

Maisons de la pointe, hiver.jpg
Maisons de la pointe, hiver. Crédit photographique: Françoise Picard-Cloutier

 

Mais ce n’est jamais comme être sur place. Pour m’en donner l’illusion, je vais visiter Google Maps en mode Street View. Je marche sur le Chemin de la Pointe, je vais tout au bout, je pivote pour voir autour. Déjà, je me sens plus dans le lieu, mais tout ça a quand même ses limites : le Street View ne comprend pas la portion de la pointe où se trouvent les deux maisons. Je peux seulement les voir de loin, grâce à une série de photos 360º, prises à partir de la baie ou de l’île du Massacre.

Je passe donc une grande partie de mon temps d’écriture à aller et venir dans des répliques virtuelles de la Pointe-aux-Anglais, en tentant de m’imaginer qui peut être ce personnage que je suis en train d’inventer et que peut-il bien y faire.

Besoin de temps

Quand je remets mon texte à mes collègues, je ne suis pas satisfaite. Pourtant, j’aime bien le début et j’ai du mal à dire ce qui cloche exactement. Dans mon carnet, je me demande : « Où est-ce que ça s’est dégradé? » Le fil de la lecture me donne l’impression que quelque chose se perd, sans que je puisse déterminer quoi. Tout ce que je sais, c’est que je devrai le retravailler – beaucoup.

Je réalise un peu plus tard, en lisant les commentaires de Joanie, qu’il s’agit d’un problème d’enchaînement des actions. J’ai passé tellement de temps à trouver le personnage et à mettre en place l’histoire que j’ai dû faire vite, trop vite, vers la fin, pour terminer le texte dans le temps qui m’était imparti. Pour toutes sortes de raisons, ce texte aurait eu besoin que j’y consacre plus de temps. C’est ce que je ferai, au moment de la réécriture. J’ai déjà hâte de replonger.

Valérie Provost

« À marée haute » – Plonger dans un nouvel univers

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

J’ai beaucoup de mal à commencer ce deuxième texte. Je me sens encore habitée par le personnage de « Water Lili », par son univers. J’ai besoin de temps pour m’en détacher et pouvoir passer à autre chose. Pendant les premières semaines, je n’écris rien.

Le déclic se fait grâce aux textes de Joanie (« Dans la nuit noire ») et de Camille (« Dans les bras de Satie »), qui m’aident à sortir de l’histoire familiale de Gaëlle et Lili. Leurs histoires étranges me font voir la Pointe-aux-Anglais différemment, comme un lieu qui se situerait tout près de la frontière qui sépare la vraisemblance du fantastique. Je termine ma première journée d’écriture avec une seule phrase : « Il se passe toujours des choses, la nuit, à la Pointe-aux-Anglais. » C’est le début d’une nouvelle histoire. Mais je n’ai aucune idée de qui la raconte.

Tout ça est très mince : une phrase, un lieu où « il se passe des choses » et aucun personnage. Autant dire que tout est possible. Je ne suis pas prête à me lancer dans l’écriture. Je dois continuer de chercher.

Le début de la tempête

Je ne sais pas comment, mais l’idée du naufrage s’insinue en moi. Je fais des recherches sur internet, je veux savoir si des bateaux se sont déjà échoués à la Pointe-aux-Anglais. Je trouve un site, Le cimetière du Saint-Laurent, qui répertorie les épaves entre Saint-Fabien et Matane. Dans ma recherche, je tombe aussi sur une nouvelle qui m’apprend que les restes d’une barque datant du 19e siècle sont apparus à marée basse, tout près d’une autre Pointe-aux-Anglais, sur la Côte Nord. Cette image restera avec moi jusqu’à la fin.

Tout cela est nouveau pour moi. Je ne connais pratiquement rien aux bateaux, à la mer, aux subtilités de la navigation. En fait, je ne m’y suis jamais spécialement intéressée. Comme c’était le cas lors de l’écriture de « Water Lili », mais peut-être plus encore, j’ai du mal à trouver un pont entre le nouvel univers qui se dessine lentement devant moi et le mien. Et encore une fois, mon premier réflexe pour trouver une porte d’entrée, c’est l’écriture des autres. Je pense tout de suite à une nouvelle que j’ai lue dans le recueil de ma collègue Joanie, Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers?. Je retrouve le livre dans ma bibliothèque, puis le texte que j’avais en tête, « Écume ».

Cette nouvelle est comme une bouée : je peux enfin m’accrocher à quelque chose. J’écris ceci dans mon carnet :

En lisant « Écume », un flash : les maisons de la pointe. Et si on découvrait quelque chose sur une des galeries, au petit matin? Quelqu’un, quelque chose, un animal, qui se serait « échoué »?

Un soir d’orage?

Je note aussi quelques extraits de la nouvelle de Joanie, mais en particulier celui-ci, que je garderai comme épigraphe :

J’ai bu cette eau. Je l’ai sentie contre ma peau. Je l’ai vue se fâcher, souvent. Devenir d’encre à la surface, tandis qu’en dessous, au point le plus profond des courants glacés, toute sa colère se concentre, avant de remonter à la verticale en longs serpents salés, prêts à plonger leurs crocs dans le bois mou des embarcations. (p. 71)

À partir de ce moment, c’est clair pour moi : ma nouvelle se déroulera dans les maisons de la pointe. Il y aura une tempête et un naufrage. Et la voix qui les racontera en aura vu d’autres.

Comme un spectre

Habituellement, quand j’écris une nouvelle, très tôt, je sais qui est mon personnage. Même s’il n’est pas complètement défini et que j’ai parfois l’impression d’apprendre à le connaître durant toute l’écriture du texte, il l’est assez pour que je puisse le voir agir et, surtout, l’entendre parler. Cette fois, non seulement je mets beaucoup de temps à cerner la voix de mon personnage, mais il reste flou, presque invisible. À la fin d’une séance d’écriture, je note qu’il pourrait être « un spectre qui se cache dans la pointe ».

L’univers du spectre, en voilà un qui m’est plus familier, car je l’ai exploré dans le cadre de mon mémoire de maîtrise. D’un coup, reviennent à ma mémoire les personnages et les ambiances des deux romans d’Anne Garréta que j’y étudiais, Sphinx et Ciels liquides, mais aussi la contrainte que l’autrice avait adoptée dans le premier : ne jamais utiliser de marques de genre grammaticales lorsqu’il était question des deux personnages principaux. C’est décidé, je vais tenter la même chose.

J’ai maintenant mon personnage et, avec lui, une directive d’écriture, que je note ainsi dans mon carnet : « Écrire sous forme d’apparitions, de petites touches qui clignotent. »

ŒUVRES CITÉES

Garréta, Anne, Sphinx, Paris, Grasset, 1986.

Garréta, Anne, Ciels liquides, Paris, Grasset, 1990.

Lemieux, Joanie, Les trains sous l’eau prennent-ils encore des passagers?, Montréal, Lévesque éditeur, 2015.

Valérie Provost

« Water Lili » – Récit d’une immersion

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Le carnet

Tout le long de la période d’écriture de « Water Lili », je prends des notes dans un document, à la manière d’un carnet de bord, comme je le fais parfois en période d’écriture, mais de manière plus systématique cette fois, plus assidue, dans le but de nourrir ma section du blogue. Pourtant, je ressens un malaise à l’idée de publier ce « carnet » sur Internet. Même retravaillé, il me semble relever plus de la simple prise de note que de la réflexion proprement dite. Un texte nu. Je ressens le besoin de l’«habiller» un peu, de le rendre plus «présentable».

Cette entrée de blogue est donc un collage des réflexions qui m’habitent alors que j’écris ma nouvelle, composé à partir des notes prises dans mon «carnet».

Lili

J’aime beaucoup écrire sous contrainte. C’est une démarche qui, en fait, n’a rien de contraignant pour moi. À l’inverse, elle me permet de partir de quelque chose, elle me donne un ancrage. Que ce soit le thème de l’appel de textes d’une revue, le respect d’une forme particulière ou une photo qu’on me propose lors d’un atelier d’écriture, il s’agit pour moi d’un moteur de création.

Cette fois-ci, le point de départ de mon texte est double : c’est, d’abord, le lieu que nous avons choisi en groupe, la Pointe-aux-Anglais; ce sont, ensuite, les nouvelles qu’ont écrites mes deux collègues avant moi. C’est la première fois que j’écris dans cette optique. Mon texte fera partie, à terme, d’une œuvre écrite à plusieurs, dans laquelle les différentes nouvelles, bien qu’elles pourront être lues séparément, seront liées les unes aux autres, se répondront les unes les autres, feront partie d’un récit plus large : un roman par nouvelles.

C’est ainsi que, les premiers jours où j’écris ma nouvelle, des images des deux autres textes m’accompagnent. Celle du berceau rouge à la dérive dans le fleuve, bien sûr (texte de Camille). Mais aussi celle de la fille qui dort sur sa mère, dans la chaise berçante près de la fenêtre (texte de Françoise). Je pense que c’est comme ça que s’impose à moi le personnage de Lili. C’est sur elle que je dois écrire.

Water Lili

Quand j’annonce à ma collègue Joanie que ma nouvelle aura pour narratrice Lili, elle me fait remarque le lien entre ce nom et les lis d’eau (les nénuphars). En effet, le lis, en anglais, se dit lily et le nénuphar, water lily. Je ne sais pas si j’aurais remarqué ce lien sans la conversation que nous avons eue, elle et moi.

Mère-fille

Il faut toutefois que je dépasse les textes de mes collègues, que j’emmène Lili ailleurs. Si la relation mère-fille est définitivement un thème sous-jacent de ces deux nouvelles, c’est surtout la vision de la mère qu’on y retrouve (parfois dans les yeux du père). Il me faut celle de la fille.

Je me sens démunie face à cette histoire. Je suis une fille et j’aurais des tonnes de chose à dire à propos de mon propre lien avec ma mère, mais rien qui pourrait s’approcher, même un peu, de ce qui se dessine entre Lili et Gaëlle. Je ne sais pas comment aborder cette relation. Pour m’aider, je me tourne spontanément vers ma bibliothèque, une chose que je fais pourtant rarement lorsque j’écris. Je parcours les rayons et en retire quelques volumes, sans autre critère que ma plus simple intuition. J’attrape un carnet et un crayon, et je m’en vais lire dans le bain.

J’écarte certains livres après en avoir lu quelques lignes seulement. J’en lis d’autres plus attentivement, qui ne me serviront pas cette fois-ci, mais desquels je tire quelques notes qui m’entraînent sur le terrain de mes autres projets en cours. De ces lectures, deux laisseront des traces et alimenteront directement l’écriture de « Water Lili ».

D’abord, deux vers tirés du recueil Frayer, de Marie-Andrée Gill, que je placerai en épigraphe de ma nouvelle :

(je ne fais qu’essayer de ressembler
à cette vieille eau dont je suis l’enfant)
(Gill, 2019, p. 74)

L’idée d’une identité, d’une vie en attente, convoquée par l’usage de la parenthèse, me conquit. Et qu’est Lili sinon l’enfant des eaux? La lecture de cette poète, que je différais depuis trop longtemps déjà, m’a profondément marquée. Magnifique découverte.

Ensuite, il y a Tout comme elle, de Louise Dupré, que je retrouve et qui, comme chaque fois, me semble tellement juste – et beau. De ce « texte pour le théâtre » qui traite justement du rapport mère-fille, je retiens :

Et moi, je n’attends plus de réponse d’elle. Je n’attends plus. (Dupré, 2006, p. 25)

Il n’y a pas de consolation. Elles meurent comme elles ont vécu, les mères. Et à côté d’elles, des filles en silence, qui leur tiennent la main. (p. 26)

Moi, le masque muet de ma mère, son cri ravalé si longtemps que devant moi elle tremble. Si cela éclatait, cette folie, elle pourrait nous anéantir, j’en suis sure. […] Mais les filles ne tuent pas leur mère ni les mères leurs filles. C’est écrit, depuis le début des temps. (p. 35)

Chacun à sa manière, ces extraits me suivront tout le long de l’écriture, me feront cheminer dans l’histoire d’amour silencieux entre une mère et sa fille.

À tout hasard, je consulte aussi les appels de textes des revues littéraires québécoises. Art Le Sabord annonce le thème « Ancrages ». La mère comme ancrage, ça me semble parfait. J’ajoute donc une dimension à ma contrainte d’écriture; et je soumettrai ma nouvelle à la revue.

Immersion

Je lis souvent dans le bain, mais j’y écris très rarement. Cette fois, pourtant, le bain fait partie des lieux de mon écriture. Je ne comprends pas exactement pourquoi, mais je sens que j’ai besoin de me retirer dans cet endroit où je me sens bien, en sécurité, que c’est ce qui me permet une immersion (sans mauvais jeu de mots) dans l’histoire de Lili. Ça me permet d’être avec elle. Dans mon bain, je pense à elle, j’essaie de me mettre à sa place, je me transforme en l’enfant « rescapée des eaux ». À un certain moment de ma démarche, je commence à y apporter mon texte imprimé, que je retravaille et poursuit au stylo, directement sur la feuille. Je conserve ensuite ces différents états de texte, annotés et gondolés par la vapeur et les gouttes d’eau qui ont coulé sur la page.

Durant la période d’environ un mois où je rédige mon texte, je suis complètement immergée dans l’univers de Lili. Je la vois partout. Quand j’écoute un des disques de Fiona Apple, elle est là aussi :

He goes along just as a water lily
Gentle on the surface of his thoughts his body floats
Unweighted down by passion or intensity
Yet unaware of the depth upon which he coasts
(Apple, 1996)

Ces paroles, je les connais très bien pour avoir écouté l’album des centaines de fois, souvent à répétition, mais je n’y avais pas pensé quand j’ai commencé la rédaction de mon texte. Maintenant, cette chanson me trottera dans la tête lorsque j’écrirai l’histoire de ma « Water Lili ».

Quelque chose de similaire se produira, après l’envoi de la version finale de ma nouvelle, lorsque je relirai, pour un tout autre projet, « Je ne suis pas sortie de ma nuit », un texte d’Annie Ernaux que j’ai découvert il y a quelques années. Au début de ce récit, où l’autrice collige ses pensées et ses impressions sur sa mère souffrant de la maladie d’Alzheimer, il y a cette phrase :

[…] elle est décédée d’une embolie en avril 86, à soixante-dix-neuf ans.
(Ernaux, 2011, p. 608)

Cette fois-ci, ce n’est pas la fille, mais la mère que je retrouve dans cette phrase, étrangement semblable, dans sa structure comme dans ses thèmes, à celle de mon texte : « Elle est morte d’une embolie pulmonaire, dans son lit, à l’âge de quarante-sept ans. » Comme quoi les textes qu’on lit (et qu’on aime) peuvent rester longtemps dans notre mémoire et, à notre insu, ressurgir dans nos propres textes.

Recherche-création

Notre roman par nouvelles s’inscrit dans le cadre d’un projet de recherche-création qui étudie le rapport à l’espace dans les œuvres qui appartiennent à ce genre littéraire hybride. Forcément, cette question et les œuvres que nous étudions font partie de mes réflexions lors de ma période d’écriture.

D’abord, le lieu où nous avons décidé d’ancrer notre histoire, la Pointe-aux-Anglais, au Bic, est omniprésent. Ce n’est pas un endroit que je connais beaucoup (sauf pour être passée devant à de multiples reprises en me rendant à Rimouski) : je n’y suis allée, en fait, que trois fois, toutes après que nous l’ayons choisi dans le cadre de notre projet de création. Malgré cela, ses paysages sont encore imprimés très clairement dans ma mémoire, de même que certaines sensations : celle du vent quand j’ai grimpé la paroi rocheuse de l’Île du Massacre; celle de l’eau froide sur mes pieds quand je me suis brièvement aventurée dans le fleuve. Ce n’est pas pour rien que nous avons opté pour ce lieu : il est du type qui crée une forte impression à quiconque le visite.

Malgré cela, j’ai trouvé important de renforcer cette connaissance personnelle, toute neuve et incomplète, de faits que j’ignorais avant. C’est le cas du goémon noir. Je cherchais des éléments qui pourraient lier le Bic et la Bretagne (d’où provient Gaëlle) et j’ai pensé aux algues. J’ai découvert que le goémon noir poussait aux deux endroits (au départ, je ne connaissais le nom d’aucune algue de la Pointe-aux-Anglais), puis que les Bretons en faisaient, jadis, des « pains de la mer » dans des espèces de fours en bordure de l’océan. On les vendait ensuite pour en faire des produits à base d’iode. Non seulement ces informations ont servi mon récit, mais la recherche que j’ai dû faire a soulevé en moi une réflexion sur la particularité de l’écriture d’une œuvre, toute fictionnelle soit-elle, qui prend place dans un lieu réel. Je ne peux pas, en effet, parler de n’importe quelle algue lorsque j’évoque la flore marine du Bic – du moins, si je reste dans le registre du vraisemblable. Pour moi, qui ai plutôt l’habitude d’écrire des textes où les lieux sont à peine évoqués, voire pas du tout, c’est une contrainte supplémentaire : je dois me demander si mon récit est fidèle au lieu dans lequel il est supposé prendre place. Mais comme pour la classique contrainte d’écriture, je ne considère pas celle-ci comme un poids. Il s’agit au contraire d’une manière de faire progresser mon histoire dans des territoires inattendus et d’en apprendre un peu plus sur certaines régions du monde.

Ensuite, les œuvres qui m’ont été attribuées au sein de l’équipe de recherche et que je dois analyser dans le cadre du projet de recherche ont aussi surgi lors de l’écriture. Le grenier où le père a caché les objets ayant appartenu à la mère est issu du roman par nouvelles Je n’ai jamais embrassé Laure de Kiev Renaud, dans lequel les jeunes filles jouent aux prostituées dans le grenier des parents de l’une d’elles. L’idée que la mère ait habité un immeuble près du parc Jarry provient du recueil Le marabout de Ayavi Lake, qui se passe principalement dans le quartier Parc-Extension, à Montréal, et dont certaines scènes se déroulent au parc Jarry. Ces éléments relèvent peut-être plus du clin d’œil qu’autre chose, mais ils me sont venus spontanément et avec les même images que celles que j’avais en tête lorsque je lisais les œuvres de ces autrices. Il s’agit donc d’une des nombreuses manières dont la recherche-création alimente le travail d’écriture.

ŒUVRES CITÉES

Apple, Fiona, « Pale September », Tidal, New York, Work Records et Columbia Records, 1996.

Dupré, Louise, Tout comme elle, Montréal, Québec Amérique, 2006.

Ernaux, Annie, « Je ne suis pas sortie de ma nuit » [1997], dans Écrire la vie, Paris, Gallimard, 2011, p. 604-655.

Gill, Marie-Andrée, Frayer, Saguenay, La Peuplade, 2015.

Lake, Ayavi, Le marabout, Montréal, VLB, 2019.

Renaud, Kiev, Je n’ai jamais embrassé Laure, Montréal, Leméac, 2016.