Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.
Pour rendre compte de l’écriture de ma première nouvelle pour le recueil, « Dans la nuit noire », j’ai décidé de compartimenter ma réflexion en trois segments : l’espace, les personnages et la forme.
D’abord, l’espace. C’est là, après tout, le centre de cette entreprise : tenter de voir de l’intérieur comment se construisent des espaces dans un recueil de nouvelles où tout se déroule dans le même endroit.
Dans l’écriture de ma nouvelle, je n’ai pas cherché à m’inscrire dans la lignée des personnages mis de l’avant par les collègues autrices. J’ai plutôt pris le parti de revenir à l’espace de départ, la Pointe-aux-Anglais, pour en explorer deux nouvelles facettes : l’espace de la nuit, qui prive le personnage de la vue, et l’espace de l’étrange, impossible à fixer.
Il y avait longtemps que je voulais écrire une histoire d’enlèvement par des extra-terrestres (je parle de cette question plus en détails dans la partie 2), sans que j’en aie jamais écrit une seule ligne (c’est très courant, pour moi, d’entretenir une idée pendant plusieurs années avant qu’elle trouve le bon terreau pour germer). Mais dès les débuts du projet de recueil commun au Bic, cette histoire m’est revenue, comme si parler de la vastitude de la mer avait rappelé chez moi la vastitude du ciel.
C’est donc par le territoire que je suis revenue à cette histoire que je voulais conter. Ce sont les lieux qui l’ont ravivée. Mais là n’est sans doute pas le seul élément générateur.
Depuis quelques années déjà (j’aurai sans doute l’occasion d’en reparler), un pan de ma pratique créatrice tend vers l’exploration sonore, une orientation qui transparait, je crois, dans mes textes. J’ai un plaisir particulier à imaginer les espaces dans le noir, à décrire sans la vue. Après, bien sûr, le texte gonfle, d’autres scènes s’ajoutent, et des descriptions visuelles arrivent inévitablement. Que ce soit clair : je ne dis pas ici que j’ai pour but d’éviter d’utiliser la vue, seulement qu’au contraire de plusieurs (c’est du moins ce que des amis écrivains me disent), ça n’est pas le sens par lequel les histoires viennent à moi le plus souvent. Je ne « vois » mes personnages que tard dans le processus (et encore, pas toujours, dans le cas des nouvelles), mais il n’est pas rare qu’une nouvelle entière naisse d’un bruit ou d’une voix. Visuellement, mon point de départ est souvent la noirceur, et c’est vrai encore une fois dans ce cas-ci.
Le contraste entre lumière et noirceur est omniprésent, dans cette nouvelle. Une femme a développé une phobie absolue de toute obscurité; sa fille, en réaction, se bande les yeux même la nuit. Si ces habitudes irréconciliables pourraient diviser les femmes, toutefois, elles les lient aussi toutes les deux à la même question : celle de l’incident survenu il y a plusieurs années, de l’enlèvement de la mère, impossible à prouver.
L’espace de l’obscurité est donc directement lié à celui du paranormal : une autre zone d’ombres.
Ce que j’entends par « espace de l’étrange » est, en fait, un caractère invisible, insaisissable; c’est l’espèce de qualité mystique qui épaissit l’air des lieux qu’on dit hantés, ces lieux où, même si on ne croit pas du tout aux affaires surnaturelles, on a tendance à demeurer plus à l’affut, à remarquer davantage les petits mouvements dans la distance, à entendre plus distinctement chaque craquement, etc. Il me semble que la possibilité qu’un endroit ait connu la visite d’une créature inconnue, même si rien ne confirme ladite visite, confère à cet endroit une dimension nouvelle, que j’avais envie d’installer.
Pour conserver l’ambivalence du territoire, j’ai choisi de ne pas trancher quant à l’enlèvement du personnage de la mère: j’ai préféré orienter le texte vers la réflexion de sa fille, faire en sorte que la véritable question de la nouvelle ne soit pas celle de l’existence des extraterrestres, mais celle du lien entre les deux femmes.
C’est là l’un des bonheurs d’écrire ce recueil à plusieurs : je peux ouvrir une porte, injecter dans le territoire une question. Mes collègues pourront décider, si elles en ont envie, de faire de mon personnage ou une menteuse, ou une victime véritable; de ramener le territoire à sa géographie et à ses certitudes ou d’en confirmer le caractère fantastique. Ainsi, j’évite de détourner complètement, d’un seul coup, l’espace initial (ce qui serait le cas si j’avais décidé de faire de la Pointe-aux-Anglais un camp de base extraterrestre, par exemple). Je me contente d’ouvrir une piste vers le surnaturel, la possibilité d’un doute. Le choix des autres autrices sur cette question, qu’il aille dans un sens ou dans l’autre, orientera à son tour mes prochaines nouvelles.
Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.
Le carnet
Tout le long de la période d’écriture de « Water Lili », je prends des notes dans un document, à la manière d’un carnet de bord, comme je le fais parfois en période d’écriture, mais de manière plus systématique cette fois, plus assidue, dans le but de nourrir ma section du blogue. Pourtant, je ressens un malaise à l’idée de publier ce « carnet » sur Internet. Même retravaillé, il me semble relever plus de la simple prise de note que de la réflexion proprement dite. Un texte nu. Je ressens le besoin de l’«habiller» un peu, de le rendre plus «présentable».
Cette entrée de blogue est donc un collage des réflexions qui m’habitent alors que j’écris ma nouvelle, composé à partir des notes prises dans mon «carnet».
Lili
J’aime beaucoup écrire sous contrainte. C’est une démarche qui, en fait, n’a rien de contraignant pour moi. À l’inverse, elle me permet de partir de quelque chose, elle me donne un ancrage. Que ce soit le thème de l’appel de textes d’une revue, le respect d’une forme particulière ou une photo qu’on me propose lors d’un atelier d’écriture, il s’agit pour moi d’un moteur de création.
Cette fois-ci, le point de départ de mon texte est double : c’est, d’abord, le lieu que nous avons choisi en groupe, la Pointe-aux-Anglais; ce sont, ensuite, les nouvelles qu’ont écrites mes deux collègues avant moi. C’est la première fois que j’écris dans cette optique. Mon texte fera partie, à terme, d’une œuvre écrite à plusieurs, dans laquelle les différentes nouvelles, bien qu’elles pourront être lues séparément, seront liées les unes aux autres, se répondront les unes les autres, feront partie d’un récit plus large : un roman par nouvelles.
C’est ainsi que, les premiers jours où j’écris ma nouvelle, des images des deux autres textes m’accompagnent. Celle du berceau rouge à la dérive dans le fleuve, bien sûr (texte de Camille). Mais aussi celle de la fille qui dort sur sa mère, dans la chaise berçante près de la fenêtre (texte de Françoise). Je pense que c’est comme ça que s’impose à moi le personnage de Lili. C’est sur elle que je dois écrire.
Water Lili
Quand j’annonce à ma collègue Joanie que ma nouvelle aura pour narratrice Lili, elle me fait remarque le lien entre ce nom et les lis d’eau (les nénuphars). En effet, le lis, en anglais, se dit lily et le nénuphar, water lily. Je ne sais pas si j’aurais remarqué ce lien sans la conversation que nous avons eue, elle et moi.
Mère-fille
Il faut toutefois que je dépasse les textes de mes collègues, que j’emmène Lili ailleurs. Si la relation mère-fille est définitivement un thème sous-jacent de ces deux nouvelles, c’est surtout la vision de la mère qu’on y retrouve (parfois dans les yeux du père). Il me faut celle de la fille.
Je me sens démunie face à cette histoire. Je suis une fille et j’aurais des tonnes de chose à dire à propos de mon propre lien avec ma mère, mais rien qui pourrait s’approcher, même un peu, de ce qui se dessine entre Lili et Gaëlle. Je ne sais pas comment aborder cette relation. Pour m’aider, je me tourne spontanément vers ma bibliothèque, une chose que je fais pourtant rarement lorsque j’écris. Je parcours les rayons et en retire quelques volumes, sans autre critère que ma plus simple intuition. J’attrape un carnet et un crayon, et je m’en vais lire dans le bain.
J’écarte certains livres après en avoir lu quelques lignes seulement. J’en lis d’autres plus attentivement, qui ne me serviront pas cette fois-ci, mais desquels je tire quelques notes qui m’entraînent sur le terrain de mes autres projets en cours. De ces lectures, deux laisseront des traces et alimenteront directement l’écriture de « Water Lili ».
D’abord, deux vers tirés du recueil Frayer, de Marie-Andrée Gill, que je placerai en épigraphe de ma nouvelle :
(je ne fais qu’essayer de ressembler
à cette vieille eau dont je suis l’enfant)
(Gill, 2019, p. 74)
L’idée d’une identité, d’une vie en attente, convoquée par l’usage de la parenthèse, me conquit. Et qu’est Lili sinon l’enfant des eaux? La lecture de cette poète, que je différais depuis trop longtemps déjà, m’a profondément marquée. Magnifique découverte.
Ensuite, il y a Tout comme elle, de Louise Dupré, que je retrouve et qui, comme chaque fois, me semble tellement juste – et beau. De ce « texte pour le théâtre » qui traite justement du rapport mère-fille, je retiens :
Et moi, je n’attends plus de réponse d’elle. Je n’attends plus. (Dupré, 2006, p. 25)
Il n’y a pas de consolation. Elles meurent comme elles ont vécu, les mères. Et à côté d’elles, des filles en silence, qui leur tiennent la main. (p. 26)
Moi, le masque muet de ma mère, son cri ravalé si longtemps que devant moi elle tremble. Si cela éclatait, cette folie, elle pourrait nous anéantir, j’en suis sure. […] Mais les filles ne tuent pas leur mère ni les mères leurs filles. C’est écrit, depuis le début des temps. (p. 35)
Chacun à sa manière, ces extraits me suivront tout le long de l’écriture, me feront cheminer dans l’histoire d’amour silencieux entre une mère et sa fille.
À tout hasard, je consulte aussi les appels de textes des revues littéraires québécoises. Art Le Sabord annonce le thème « Ancrages ». La mère comme ancrage, ça me semble parfait. J’ajoute donc une dimension à ma contrainte d’écriture; et je soumettrai ma nouvelle à la revue.
Immersion
Je lis souvent dans le bain, mais j’y écris très rarement. Cette fois, pourtant, le bain fait partie des lieux de mon écriture. Je ne comprends pas exactement pourquoi, mais je sens que j’ai besoin de me retirer dans cet endroit où je me sens bien, en sécurité, que c’est ce qui me permet une immersion (sans mauvais jeu de mots) dans l’histoire de Lili. Ça me permet d’être avec elle. Dans mon bain, je pense à elle, j’essaie de me mettre à sa place, je me transforme en l’enfant « rescapée des eaux ». À un certain moment de ma démarche, je commence à y apporter mon texte imprimé, que je retravaille et poursuit au stylo, directement sur la feuille. Je conserve ensuite ces différents états de texte, annotés et gondolés par la vapeur et les gouttes d’eau qui ont coulé sur la page.
Durant la période d’environ un mois où je rédige mon texte, je suis complètement immergée dans l’univers de Lili. Je la vois partout. Quand j’écoute un des disques de Fiona Apple, elle est là aussi :
He goes along just as a water lily
Gentle on the surface of his thoughts his body floats
Unweighted down by passion or intensity
Yet unaware of the depth upon which he coasts
(Apple, 1996)
Ces paroles, je les connais très bien pour avoir écouté l’album des centaines de fois, souvent à répétition, mais je n’y avais pas pensé quand j’ai commencé la rédaction de mon texte. Maintenant, cette chanson me trottera dans la tête lorsque j’écrirai l’histoire de ma « Water Lili ».
Quelque chose de similaire se produira, après l’envoi de la version finale de ma nouvelle, lorsque je relirai, pour un tout autre projet, « Je ne suis pas sortie de ma nuit », un texte d’Annie Ernaux que j’ai découvert il y a quelques années. Au début de ce récit, où l’autrice collige ses pensées et ses impressions sur sa mère souffrant de la maladie d’Alzheimer, il y a cette phrase :
[…] elle est décédée d’une embolie en avril 86, à soixante-dix-neuf ans.
(Ernaux, 2011, p. 608)
Cette fois-ci, ce n’est pas la fille, mais la mère que je retrouve dans cette phrase, étrangement semblable, dans sa structure comme dans ses thèmes, à celle de mon texte : « Elle est morte d’une embolie pulmonaire, dans son lit, à l’âge de quarante-sept ans. » Comme quoi les textes qu’on lit (et qu’on aime) peuvent rester longtemps dans notre mémoire et, à notre insu, ressurgir dans nos propres textes.
Recherche-création
Notre roman par nouvelles s’inscrit dans le cadre d’un projet de recherche-création qui étudie le rapport à l’espace dans les œuvres qui appartiennent à ce genre littéraire hybride. Forcément, cette question et les œuvres que nous étudions font partie de mes réflexions lors de ma période d’écriture.
D’abord, le lieu où nous avons décidé d’ancrer notre histoire, la Pointe-aux-Anglais, au Bic, est omniprésent. Ce n’est pas un endroit que je connais beaucoup (sauf pour être passée devant à de multiples reprises en me rendant à Rimouski) : je n’y suis allée, en fait, que trois fois, toutes après que nous l’ayons choisi dans le cadre de notre projet de création. Malgré cela, ses paysages sont encore imprimés très clairement dans ma mémoire, de même que certaines sensations : celle du vent quand j’ai grimpé la paroi rocheuse de l’Île du Massacre; celle de l’eau froide sur mes pieds quand je me suis brièvement aventurée dans le fleuve. Ce n’est pas pour rien que nous avons opté pour ce lieu : il est du type qui crée une forte impression à quiconque le visite.
Malgré cela, j’ai trouvé important de renforcer cette connaissance personnelle, toute neuve et incomplète, de faits que j’ignorais avant. C’est le cas du goémon noir. Je cherchais des éléments qui pourraient lier le Bic et la Bretagne (d’où provient Gaëlle) et j’ai pensé aux algues. J’ai découvert que le goémon noir poussait aux deux endroits (au départ, je ne connaissais le nom d’aucune algue de la Pointe-aux-Anglais), puis que les Bretons en faisaient, jadis, des « pains de la mer » dans des espèces de fours en bordure de l’océan. On les vendait ensuite pour en faire des produits à base d’iode. Non seulement ces informations ont servi mon récit, mais la recherche que j’ai dû faire a soulevé en moi une réflexion sur la particularité de l’écriture d’une œuvre, toute fictionnelle soit-elle, qui prend place dans un lieu réel. Je ne peux pas, en effet, parler de n’importe quelle algue lorsque j’évoque la flore marine du Bic – du moins, si je reste dans le registre du vraisemblable. Pour moi, qui ai plutôt l’habitude d’écrire des textes où les lieux sont à peine évoqués, voire pas du tout, c’est une contrainte supplémentaire : je dois me demander si mon récit est fidèle au lieu dans lequel il est supposé prendre place. Mais comme pour la classique contrainte d’écriture, je ne considère pas celle-ci comme un poids. Il s’agit au contraire d’une manière de faire progresser mon histoire dans des territoires inattendus et d’en apprendre un peu plus sur certaines régions du monde.
Ensuite, les œuvres qui m’ont été attribuées au sein de l’équipe de recherche et que je dois analyser dans le cadre du projet de recherche ont aussi surgi lors de l’écriture. Le grenier où le père a caché les objets ayant appartenu à la mère est issu du roman par nouvelles Je n’ai jamais embrassé Laure de Kiev Renaud, dans lequel les jeunes filles jouent aux prostituées dans le grenier des parents de l’une d’elles. L’idée que la mère ait habité un immeuble près du parc Jarry provient du recueil Le marabout de Ayavi Lake, qui se passe principalement dans le quartier Parc-Extension, à Montréal, et dont certaines scènes se déroulent au parc Jarry. Ces éléments relèvent peut-être plus du clin d’œil qu’autre chose, mais ils me sont venus spontanément et avec les même images que celles que j’avais en tête lorsque je lisais les œuvres de ces autrices. Il s’agit donc d’une des nombreuses manières dont la recherche-création alimente le travail d’écriture.
– Valérie Provost
ŒUVRES CITÉES
Apple, Fiona, « Pale September », Tidal, New York, Work Records et Columbia Records, 1996.
Dupré, Louise, Tout comme elle, Montréal, Québec Amérique, 2006.
Ernaux, Annie, « Je ne suis pas sortie de ma nuit » [1997], dans Écrire la vie, Paris, Gallimard, 2011, p. 604-655.
Gill, Marie-Andrée, Frayer, Saguenay, La Peuplade, 2015.
Lake, Ayavi, Le marabout, Montréal, VLB, 2019.
Renaud, Kiev, Je n’ai jamais embrassé Laure, Montréal, Leméac, 2016.
Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.
Pointe-aux-Anglais, fin d’août 2018, sortie dans une posture géopoétique. Notre première.
Jouer les chèvres sur les récifs en compagnie de trois doctorantes pas mal plus en forme que moi pour nous rendre à la première crique. Ouf. Vraiment pas pour moi, l’escalade. Ma sortie géopoétique s’apparentera plutôt à une flânerie.
Assise sur la grève, j’attends mes assistantes pendant qu’elles explorent les autres anses.
Les mains et les pieds dans le sable chaud. Parce que tout commence par les sens, toujours. La vue, l’ouïe, le toucher. Le toucher, surtout. Essayer d’être attentive. De rendre compte des textures et des sensations pour prendre des notes. Être aussi près de la mer, quand je veux, depuis que j’ai ce poste de professeure à l’UQAR : un privilège. Chaque fois, cette promesse que je me fais : un jour, je demeurerai au bord de la mer. Pour le ressac, précisément. Son ressac qui m’apaise.
Habiter au bord de la mer.
Habiter la mer.
A posteriori, après avoir soumis la nouvelle aux autres membres du collectif (Joanie Lemieux; Françoise Picard-Cloutier et Valérie Provost), je me demande si l’idée de la chambre liquide, dans mon texte « Entre deux anémones », ne viendrait pas de là, de ce désir de vivre et de respirer sous l’eau. Ou d’y mourir. Je l’ai toujours dit : si, pour une raison ou une autre, je devais décider comment terminer mes jours, entre toutes les morts, c’est la noyade que je choisirais.
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Si j’habitais au bord de la mer, je chercherais à faire de ma maison une immense grève. Bois poli, coquillages, verre de tempête, algues séchées, étoiles de mer. J’en viendrais à ne plus savoir où mettre mes trésors de marée basse. Car mon rapport au territoire est balisé de ce besoin constant de toucher, de rapporter quelque chose, d’avoir du concret dans mes poches, comme autant d’empreintes de chacun des endroits où je vais, que j’aime ou que je visite – mais « empreintes », ici, n’est pas le bon mot. Il faudrait son contraire exact. Or, le terme « empreinte » n’a pas d’antonyme, si je me fie au logiciel Antidote.
L’an dernier, lors de mon séjour de recherche-création à La Rochelle (en vue d’écrire le premier jet du roman L’Anziana, qui se passera en partie dans cette ville), après une énième collecte de cailloux et de coquillages, près du Café de la plage, à Sablanceau (Rivedoux, île de Ré), j’avais pris cette photographie (voir ci-dessous), et noté : se demander comment faire pour ne pas ramener l’océan Atlantique ni l’île de Ré dans ses bagages.
« L’île de Ré dans mes poches ». Ça ferait un bon titre.
Quoi qu’il en soit, de l’île de Ré à l’île Saint-Barnabé, en passant par l’île aux Amours, toujours, je rapporte trop d’artéfacts.
Mea culpa : ramener des coquilles et des minéraux de l’île de Ré dans mes bagages en avion au Québec. Surtout, n’allez pas le dire aux douaniers.
L’île de Ré dans mes poches, crédit photographique : Camille Deslauriers
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Quelques traits, deux couleurs, une œuvre d’art. Et une deuxième, juste à côté. En guise de toile de fond : deux grosses roches rugueuses.
Un cheval rose avec des cheveux rouges et des sabots bleu-pastel. Le ventre proéminent. Sans doute une jument.
On dirait un cheval à deux têtes. Ou un chien. Ou une chèvre.
Le dessin est signé en bleu. Dina, Gina, Nina, Tina, Mina ? Un prénom de quatre lettres, en tout cas.
Et cet oiseau impressionniste. Un corbeau ? Un rouge-gorge ? Un « M » à l’horizontale et deux traits pour le bec. Un oiseau qui serait presque abstrait, si ce n’était du bec à demi ouvert.
Un dessin au pastel gras. L’autre aux sanguines.
Visiblement, un adulte un enfant. J’imagine un père et sa fille. Peut-être Rose et Romjy Romjy?
Cet anthracite, ce brun rouille tirant sur l’orangé me rappellent les animaux mythiques des cavernes préhistoriques.
Ces œuvres survivront-elles aux marées ? Aux intempéries de l’hiver ? Leurs couleurs s’envoleront-elles avec la fin de l’été, avec la neige, avec la nuit, avec le vent, avec mon souffle ? L’envol des animaux de roc. Une belle idée de laquelle je pourrais partir. La lourdeur devenue légèreté. La lourdeur ailée. Et soudain, j’entrevois Le Château des Pyrénéesde Magritte, au dessus des flots, à La Pointe aux Anglais.
La prochaine fois, moi aussi, j’apporterai mes crayons de cire.
La ménagerie de roc, crédit photographique : Camille Deslauriers
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Tentative.
Ce serait l’automne. Elle resterait couchée là, à côté d’un cheval rose à deux têtes. Doucement, elle se laisserait prendre par l’eau qui monte, grande main glaciale sur son corps. Ce serait un bel endroit pour mourir. Au passage des oies blanches, l’âme chevaucherait ce cheval rose à deux têtes. Ou ce corbeau zébré qui chante une seule note, la même, toujours : un fa dièse funeste.
Trop cliché, trop attendu, le suicide par noyade, il me semble. « Cherche encore », comme j’écris parfois à mes étudiant.e.s, dans les marges de leurs textes de création.
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Tourner autour de la folie et de la dépression – un thème récurrent dans mon œuvre (« L’âme végétale », Femme-Boa; « Après l’après », Femme-Boa; « Cendres de soi », Les ovaires, l’hypothalamus et le cœur, et bien d’autres inédits).
Chaque jour, la femme viendrait nourrir sa ménagerie de roc.
Pendant cinq ou six pages, j’ai l’impression que je tiens ce qui pourrait devenir la matrice du texte. Deux pierres et un titre – « La ménagerie de roc » – constituent mon point de départ.
Mais les idées, chez moi, sont comme du limon. Elles se déposent très lentement.
Et la lecture du texte de Françoise – qui devait écrire la première nouvelle de ce projet collectif et qui nous soumet son texte avant que je n’aie même terminé mon premier jet – vient tout chambouler, et ça fait partie de la beauté du processus.
Je suis aussitôt happée par son personnage de Gaëlle. Je voulais traiter de folie, de pulsions suicidaires ou d’états limites. Le thème m’est donné avec Gaëlle : elle fait une dépression postpartum.
Bientôt – mais devrais-je dire : comme d’habitude ? – c’est le personnage plutôt que les berges de la Pointe-aux-Anglais qui me porte. C’était comme ça dans les espaces mis en scène dans Femme-Boa, c’était comme ça dans le collège privé d’Eaux troubles, et il semble en être ainsi cette fois, encore. Les êtres qui hantent, qui habitent, qui fréquentent mes univers imaginaires – et ce, qu’ils s’inspirent ou non d’espaces référentiels –, s’avèrent toujours les réels déclencheurs.
On pourrait croire qu’elle va faire un pique-nique à la Pointe-aux-Anglais. Mais elle vient plutôt nourrir sa ménagerie de roc. Chaque jour, qu’il vente ou qu’il pleuve, dans un lent rituel, elle dépose ses offrandes devant le cheval et l’oiseau. Une bouteille de Sancerre, des saucissons, du fromage et des noix.
Puis, elle jette quelque chose à l’eau.
Comme si elle leur sacrifiait une partie d’elle-même.
Un livre. Une théière ou une tasse. Une page de son journal intime. Que la marée emportera loin d’elle, de ce qu’elle est, qu’elle ne voudrait plus être.
Sa maison est presque vide, maintenant.
Elle se dépouille.
Pendant des heures, chaque fois, elle se perd dans le miroir des cercles concentriques.
Le jour où il ne lui restera plus rien, elle jettera ses pantoufles à la mer et embarquera dans l’une d’elles, une rame imaginaire dans chaque main. Un corbeau avec des ailes de pierre sur une épaule et un cheval à deux têtes sur l’autre.
Je tourne, tourne autour de Gaëlle, qui se tient debout, les pieds dans l’eau à la Pointe-aux-Anglais et le mot « rituel » s’impose.
Deux pistes se dessinent. D’une part, chaque jour, elle viendrait nourrir sa ménagerie de roc; de l’autre, elle jetterait des objets au fleuve.
Rapidement, ce ne sont plus ses propres objets, qu’elle sacrifie, mais tout ce qui touche à Lili (bébé de Gaëlle, dans le texte de Françoise) – les couches, les pyjamas, les toutous, les minuscules souliers de cuir, la chaise haute. Pour lui aménager une chambre sous l’eau. Le thème de la noyade, qui me fascinait initialement, prend ainsi un autre visage : celui de l’enfant dont cette mère ne sait pas, ne saura jamais s’occuper.
Deux fins de semaine d’écriture et de réécriture à tourner en rond. Deux pistes : deux pierres qui ricochent avant de s’enfoncer sous l’eau. Comme si j’étais prise dans deux cercles concentriques qui ne pourront jamais se rejoindre et qui m’éloignent duvraipersonnage. Deux pistes, et pourtant, pas de fil conducteur. Jusqu’à l’évidence, que je nomme en discutant du processus d’écriture de ce texte sur Facetime avec une amie écrivaine. Son verdict est aussi clair que tranchant : il y a deux textes et non un seul. Il faut abandonner – sacrifier ? – une piste. Choisir un seul gouffre, et plonger.
La ménagerie de roc restera donc dans les coulisses d’ « Entre deux anémones ».
Les pierres m’auront menée sous l’eau, là où m’attend la chambre liquide d’une « petite morte » (comme celle qui s’est couchée en travers de la porte dans Le Tombeau des rois d’Anne Hébert).
•
Je tiens maintenant le canevas du texte : une femme en dépression postpartum qui jette les effets personnels de son nouveau-né à la mer; la chambre liquide dont elle rêve pour elle; un landau rouge abandonné à la Pointe aux Anglais; le coucher du soleil et l’horrible vision au téléjournal de dix-huit heures. Un plan de la nouvelle, ou presque.
On dit qu’elle a perdu la raison avec les eaux.
Bientôt, le texte prend forme autour de cette phrase initiale de laquelle surgit cette vision :
Tout a commencé par un landau qu’on a cru oublié sur la plage à marée basse. Avalé par la crique au soleil couchant.
À dix-huit heures, au téléjournal de l’Est-du-Québec, Charles-Alexandre Tisseyre rapportait la nouvelle – et tout le Bas-du-Fleuve retenait son souffle.
Les images étaient saisissantes.
Une poussette écarlate ballotée par le courant dans la flamboyance des roses, des mauves et des ocres, à la Pointe-aux-Anglais.
Mais « tout était bien qui finissait bien ». Heureusement, l’épave était vide.
Le ton est placé.
Quelques recherches s’imposent ensuite : comment se forment les cercles concentriques; qu’est-ce qu’on trouve réellement dans fonds marins du Bas-St-Laurent; qui anime le téléjournal hebdomadaire de dix-huit heures à Radio-Canada (eh non, je ne le savais pas, je lis plutôt la presse écrite…); quels objets sont nécessaires aux nouveau-nés – ce genre de détails qui sous-tendront le réalisme de l’anecdote narrée.
La fiction fait le reste. Elle ramène un oiseau – peut-être le héron photographié par Gaëlle dans le texte de Françoise; peut-être ce corbeau bicolore réellement aperçu sur une œuvre de roc, à la Pointe-aux-Anglais, maintenant fossilisé dans les marges d’un prochain texte.
Entre deux anémones, une table à langer, une chaise haute une commode, un moïse. Bientôt, la chambre au fond des eaux sera prête.
Alors, il suffira seulement de noyer Lili.
Gaëlle sait que le grand héron veillera sur elle.
•
Et parce qu’on n’écrit jamais seule – « Les livres que nous mettons autour de nous, depuis longtemps, sont la projection de notre histoire sur nos murs. Un portrait indirect. […] Ma bibliothèque précède et suit ce que j’écris. […] Elle est la marge de mes livres », disait à ce sujet Henri Meschonic, dans Les états de la poétique– pendant que je retravaille les divers états de texte d’ « Entre deux anémones », en écoutant à répétition Kromantíkde Sóley (parce qu’il me faut toujours une trame sonore pour écrire – j’y reviendrai ultérieurement), avant de soumettre mon texte à l’équipe, remontent les voix de toutes ces femmes qui m’accompagnent parce qu’elles ont marqué mon parcours de lectrice. Toutes des noyées – ou presque. « Olivia de la Haute mer », dans les Fous de Bassan d’Anne Hébert; cette célibataire quarantenaire, l’une des protagonistes de La Terre ferme (Christiane Frenette) qui, dans un étrange rituel, jette une à une les pièces de sa collection de décorations de Noël dans les eaux glacées du fleuve, comme pour se défaire de tout ce qu’elle a été avant; et ce « je » lyrique de Noyée quelques secondes(Louise Warren) :
« des lambeaux d’algues s’enroulent à ses chevilles elle tend ses bras aux poissons des pierres usées polies toutes blanches surgissent de sa bouche tombent au fond de l’eau […] sa voix lambeaux d’algues […] entrer dans l’eau se rendre à soi-même à des cercles autour du visage à des bulles d’air ne rien faire d’autre descendre entre l’air et l’eau s’écrire vivante toute bleue à l’intérieur »
En écho, ces vers d’ « Incident à Bois-des-Filions », chanson de Beau Dommage, que j’aime tant :
« Chus en amour avec une fille Qui s’est noyée entre deux îles Elle s’est perdue entre deux eaux Avec des algues autour des chevilles La tête en l’air comme un roseau ».
Toutes ces noyées, et bien d’autres, m’habitent encore et m’habiteront toujours.
L’une de leurs sœurs, parfois, se lève de sa chambre liquide et elle remonte à la surface.
Première anse, Pointe-aux-Anglais, crédit photographique : Camille Deslauriers