Joanie Lemieux

« Toujours en reconfiguration » – Apprendre à reconfigurer

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Pour cette deuxième nouvelle à écrire, j’avais plusieurs idées potentielles, plusieurs points de départ à exploiter. C’est que, comme je l’ai expliqué dans une entrée sur « Dans la nuit noire », je traîne longtemps certaines idées, jusqu’au moment où les éléments alors disparates trouvent un liant, jusqu’à ce qu’un ton ou une voix devienne clair. J’avais donc pour intention de creuser l’une de ces pistes si longuement gardées en tête, de faire des tests, bref, de voir comment elle se développerait une fois plongée dans le terreau de la Pointe-aux-Anglais.

Ne sachant pas ce qui fonctionnerait le mieux, j’ai travaillé à trois textes en parallèle : une histoire centrée sur la question écologique, une histoire de grenouilles qui ne trouve pas sa forme, et le récit d’un cinéaste qui aurait répondu au texte « Dans les bras de Satie ». Mais le temps a passé et rien de satisfaisant n’est né de ces tentatives.

Après quelques semaines d’essais (et surtout d’erreurs) — et pour une tout autre raison que le projet du BREF — j’ai eu à chercher dans de vieux carnets de notes personnelles. Dans l’un d’eux, j’ai trouvé un texte si mauvais qu’il m’a fallu en rire (il ne faut pas sous-estimer la valeur de ces carnets, où on peut écrire des textes médiocres sans être vus) mais qui contenait les mots suivants : « et puis c’est arrivé, il n’y avait plus rien à dire ».

J’ai arrêté ma lecture. J’ai mis de côté ce sur quoi je travaillais et j’ai recopié ces mots à l’écran. Ils me semblaient contenir quelque chose d’intéressant, une fois détachés de leur contexte original.  Je ne sais pas trop pourquoi.

À cette étape du processus, l’entreprise était surtout ludique. Je faisais un test, je n’avais rien à perdre. J’ai lancé une phrase, juste une phrase à laquelle j’ai ajouté des mots, d’autres mots encore, sans la couper, sans vérifier tout de suite la syntaxe. Sans entrer complètement dans l’écriture automatique (j’empruntais quand même une direction dans le texte), je ne questionnais pas les images qui me venaient.

L’idée d’une rupture amoureuse paisible m’est venue tout de suite, et il m’a semblé évident dès le départ que ça se passait le soir ou la nuit, avant un dernier sommeil ensemble. La narratrice, incapable de dormir, peut voir par la fenêtre une portion du ciel. Tout le reste prend la forme d’un long monologue formé de souvenirs et de réflexions sur l’astronomie, enchaînés surtout par associations d’idées.

Maintenant : j’ai intitulé cette entrée « Apprendre à reconfigurer » pour deux raisons.

La première, c’est que cette nouvelle est née d’un ancien brouillon très mauvais que j’aurais facilement pu décider de jeter. Il m’a fallu sortir ces quelques mots de leur contexte pour faire éclore autre chose. Ce bout de phrase, d’ailleurs, n’est pas resté tel quel dans la version finale.

La deuxième, c’est que j’ai dans ce texte emprunté deux directions que j’avais déjà empruntées souvent avant : la phrase longue et la métaphore astronomique.

Or, j’ai longtemps craint de me répéter dans l’écriture. De peur d’avoir l’air de toujours écrire la même chose, je me refusais de créer deux personnages un peu similaires, ou de reprendre deux fois la même structure… sans réaliser tout de suite que de passer trop vite d’une chose à l’autre m’exposait à d’autres pièges : m’éparpiller, rester à la surface des thèmes, ne pas atteindre le cœur de ce que je voulais dire.

Depuis la publication de mon recueil, j’explore bien sûr de nouveaux thèmes — la question amoureuse, notamment, revient de plus en plus souvent dans mes écrits récents —, de même que d’autres formes, mais mon attitude face à la répétition a beaucoup changé : je ne me prive plus de repasser dans des traces déjà explorées, de me réengager dans les mêmes sillons.

Ainsi je reviens souvent, depuis quelques années, à cette longue phrase virgulée (à laquelle j’ai même, cette fois, enlevé les majuscules et le point final — à voir si ça restera ainsi une fois venu le temps de la mise en recueil), quitte à devenir redondante aux yeux de certains. De même, je ne chasse plus les images stellaires qui me viennent : j’ai toujours été moi-même fascinée par l’astronomie, il est donc logique que le thème revienne souvent dans mon écriture.

Je crois que j’avais peur de la recette, peur de me limiter. Mais je pense de plus en plus qu’il n’y a pas de mal à reprendre les mêmes éléments; au contraire, il y a là une richesse, nos intuitions en disent long sur nous-mêmes et sur ce qu’on cherche inconsciemment à dire.

L’important, je suppose, c’est de continuer, ou de les creuser, ou de les joindre à d’autres éléments. Ainsi on forme de nouveaux composés, de nouvelles alchimies : il devient impossible de se répéter entièrement.

Françoise P.-Cloutier

«Huit Soleils pour un grain de riz» – La caverne numérique

Pour «Huit Soleils pour un grain de riz», mon vécu problématique était au départ l’aspect envahissant des technologies dans nos vies. 

La grande raison qui justifie le choix de ce vécu problématique comme point de départ de mon projet d’écriture est qu’il s’agit d’un vécu concret et quotidien qui pose problème dans mon existence. Il représente un grand défi éducatif et parental et par le fait même, un vaste espace de réflexions philosophiques. D’autant plus que n’ayant pas grandi dans une maison où il y avait une télé et ayant reçu une bonne éducation critique, le pouvoir des médias sur nos modes de vie et notre représentation du monde me mystifie au plus haut point depuis très longtemps. Aujourd’hui, l’observation objective de l’environnement dans lequel je vis me permet de constater que notre interaction avec les technologies concerne presque tous les aspects de nos vies et que l’individu lambda, dont je suis le parfait exemple, passe énormément de temps sur des écrans. Vous comprendrez que cela me pose un vrai problème existentiel.

En réfléchissant sur les technologies, leurs aspects envahissants et leur impact sur notre rapport au monde et à l’espace, en cogitant sur la réalité augmentée, en m’intéressant à la prolifération de lieux numériques et virtuels, en observant enfin le type de lien au monde qu’ils créent autant chez moi que chez mes contemporains, j’ai eu l’idée d’une IA qui s’adresserait à nous du fond de la grotte de l’île au massacre. 

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Je dois cette idée à ce cher Romjy,  ce gars du village qui installe ses oeuvres et ses délires un peu partout dans l’espace public et naturel de la région et qui les post sur Facebook.

Il y a quelques années, il avait suspendu une toile très étrange au fond de la grotte de l’île au massacre. Il s’agissait d’une peinture de facture classique trouvée aux grosses vidanges. Elle représentait une riche famille du sud des États-Unis, mi dix-neuvième. Des dames prenaient le thé, une jeune fille jouait du piano, un père lisait un journal dans un univers digne d’un roman de Anne Rice, d’un film d’époque tourné dans les années quarante ou d’une maison de poupées, à vous de voir quelle référence sied le mieux à votre imaginaire. Sur cette toile trouvée, il avait peint, dans un style expressionniste américain trash, d’étranges fantômes torturés d’esclaves. L’aspect sémantique de cette installation au fond de la grotte m’avait interpellé d’heureuse façon et, sans savoir si telle était l’intention de l’artiste, ma rencontre avec cette oeuvre avait réactivé le contenu de l’allégorie de la caverne. 

Grâce à cette installation de Romjy, la caverne de l’île au massacre a pris, pour moi, une aura socratique. Partant de là, je me suis dit qu’il serait intéressant de concevoir une caverne numérique en interrogeant la conscience du monde et la conscience de soi induit par l’usage de technologies de plus en plus envahissantes. Plusieurs pistes de réflexion s’ouvraient ici. L’allégorie d’une caverne numérique et technologique me permettait d’interroger la connaissance morale par le biais du fameux problème de la conscience phénoménale, celui du vécu et du ressenti. Ce problème s’imposait autant pour le fantasme d’une intelligence artificielle dotée d’un esprit conscient que pour la destinée de l’homme pris dans sa grotte numérique. De plus, l’image de la grotte numérique nous ramenait, dans mon esprit, à la grotte préhistorique, l’effet de boucle évolutive me réjouissait, d’une certaine manière, l’enjeu demeurait le même, la survie de l’espèce dans un environnement physique et naturel qui dépasse son entendement.

À tout ceci se greffait ma lecture de la nouvelle Dans la nuit noire de Joanie  et ce sentiment de désertion du réel invoqué dans le récit qui ouvre cette réflexion.

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Avant d’entrer dans l’écriture de ma nouvelle, j’ai navigué sur internet pour me représenter l’aspect de ce qui peut être perçu du village depuis cette caverne numérique. La première chose qui m’a intéressé, c’est la récurrence du hashtag qui référence les mots-clés que les utilisateurs des réseaux sociaux associent aux expériences qu’ils partagent. Voici une transcription libre, mais fidèle au ton de mon fil d’actualité Facebook. 

«Orange de feu # couché de soleil Bic, contre-jour # les enfants dans la lumière, îles dans la brume # sentiment de mystère, # conte de fées, Rouge # manteau d’automne, épines des groseilles à maquereaux # flore laurentienne Bic, # manger le territoire, #gastronomie, «filet mignon de bœuf Fournier mariné au genièvre vert et fumé aux branches de cèdre, club smoked meat et pissenlits, brochette de bouleau jaune aux abats» # aventure kayak, # randonnée, # observation de la faune Bic, troupeaux de phoques # anse à l’orignal. # puddle bord Bic»

Grande fascination # moteur de recherche © # google map. 360°. Rue de l’église. Ma maison. Hélicos stationnaires au-dessus de la cour. 6X/été. Feu sur la quatrième plage # tirer des roches aux drones. L’algorithme ne joue pas encore tout seul. Il faut l’aider. Il faut le nourrir # laisse une trace. Lui faire des demandes. Lui poser des questions. «Le Bic». Proposition du moteur de recherche Google: «Où dormir au Bic?» [copier/coller]: 

«About 3,430,000 results (0.87 seconds) Canada Rentals for All Occasions: Family Vacation, Business Travel & More. 24/7 Customer Service. Listings in 191 Countries. 300 Million+ Guests. 6,000,000 Unique Listings. Best Prices.Beautiful, Inspirational Spaces Browse our Most Popular Rentals. The Worldwide Alternative to Hotel. Unique Accommodations, Worldwide. Réservez et Economisez Jusqu’à 50% Réservez Hôtels Pas Chers Ici. Récompenses Expedia. Trivago™ Find Your Ideal Hotel in Bic. Compare Prices and Save on Your Stay! Same Hotel… Comparez les Offres et Trouvez l`Hôtel Idéal à Le Bic au Meilleur Rapport Qualité Prix ! Guest favourites. Budget options. For tonight. Auberge des Iles du Bic. Country-chic rooms & a rustic restaurant. […]

Séjour inoubliable dans l’un de nos chalets, situé au bord du fleuve Saint-Laurent. Chalets à louer près du Parc National Bic. Des réductions incroyables sur des hôtels à: Le Bic, Canada. Pour ceux qui veulent visiter le parc du bic (très beau) ou séjourner dans la région. Le parc national du Bic est situé dans l’estuaire maritime du Saint-Laurent. Ses caps, baies, anses, îles et montagnes en font depuis toujours sa fierté. Québec – Le chalet de l’Abbé, du parc national du Bic, est encore bien mal connu.»

Le Bic, page Wikipédia [copier-coller]: «Village situé dans la région administrative du Bas-Saint-Laurent au Québec (Canada). Il s’agit d’un district de la ville de Rimouski depuis 2009. Avant cela, Le Bic formait une municipalité distincte. Lors du recensement de 2006, la population était de 2 946 habitants. » 

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Je ne suis pas inscrite sur Tinder. Si je l’étais, je pourrai recenser les célibataires du Bic et savoir qui me trouve cute. 

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J’ai vite compris qu’écrire depuis l’intérieur de la grotte donnerait une image algorithmique du marché, de la mise en scène de soi et de notre rapport au monde, avec en fond, les traces de mes obsessions et errances numériques. Cette situation énonciative me permettait difficilement de donner une forme convenable au vécu problématique que je souhaitais explorer. Pour le dire autrement, depuis la grotte numérique, le vécu n’a rien de problématique. En ce sens, nous sommes, dans nos immersions cathodiques, semblables aux poissons de l’aquarium dont parle David Foster Wallace dans son essai C’est de l’eau. Et pas bien différents des êtres humains enchaînés au fond de la caverne de Socrate. 

Tout comme Wallace, qui ne décrit pas la perception des poissons, et comme Socrate, qui se borne à dire que les êtres humains enchainés dans la caverne ne voient que les ombres des formes sur la paroi de pierre, j’ai pris le parti de ne pas entrer dans une description approfondie des perceptions du monde qui s’activent dans la caverne numérique pour plutôt investiguer les modalités d’un rapport au monde depuis cette situation. 

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J’avais cette idée d’une intelligence artificielle s’adressant à nous du fond de la grotte de l’île au massacre. Aussi, avant d’ouvrir ma narration, j’ai réactualisé tout ce que je savais et mené un peu plus loin mes recherches sur le développement de cette chose, faite de codes informatiques, produisant une sorte d’intelligence. Sans faire une revue complète de ce chantier immense qui pose une grande quantité de questions vertigineuses, j’ai envie de partager ici avec vous quelques faits saillants qui ont orienté le développement narratif de ma nouvelle. 

Il faut savoir qu’actuellement, aucune IA ne passe le test de Turing et nous ne savons pas s’il sera un jour possible de créer une forme d’intelligence artificielle forte, capable de conscience, ou capable de simuler assez bien la conscience pour que nous la considérions comme telle. Cela étant, l’intelligence artificielle faible existe bel et bien déjà. Pensons à Siri chez Apple, à Now puis Assistant chez Google, à Cortana chez Microsoft ou encore à Alexa chez Amazon, pensons à Google Home, aux robots chirurgicaux, aux solutions d’affaires cognitives proposées par IBM, aux chatterbots, aux algorithmes de Facebook et j’en passe. Pour les milieux de l’aide à la personne, de la médecine, avec notamment l’automation des diagnostics, de la sécurité, de la finance, du droit, pour tous les secteurs manufacturiers, pour le monde de l’éducation, le monde politique, pour la recherche scientifique, l’intelligence artificielle, même si elle demeurait faible, promet une révolution. 

Il est aussi pertinent de savoir qu’en 2016, Elon Musk le fameux, fondateur de Tesla et Paypal, a lancé une start-up nommée Neuralink afin de travailler à la création d’implants cérébraux dotés d’intelligence artificielle. L’objectif premier de ces implants est de soigner des troubles neurologiques, mais nous pouvons aisément imaginer d’autres applications. Musk, d’ailleurs, n’hésite pas à évoquer l’augmentation des capacités cognitives de l’être humain grâce à la fusion de l’intelligence biologique et de l’intelligence artificielle. Délire transhumanisme? Sans doute. Mais déjà des technologies interagissant directement avec nos cerveaux existent. Et il vous suffira de vous informer sur le sujet pour découvrir le sérieux du rêve transhumaniste, auquel participe ce projet de Musk. Les moyens colossaux mobilisés dans les laboratoires comme ceux de Neuralink témoignent d’une véritable volonté d’aboutir à une augmentation des capacités neurologiques et cognitives de l’espèce humaine. Vont-ils induire ce que l’historien israélien Yuval Noah Harari présente, dans son ouvrage Homo Deus, comme une mutation du genre humain? L’avenir le dira, mais nous pouvons le supposer.

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Deux autres projets, parmi tant d’autres, méritent d’être mentionnés ici parce qu’ils ont mis à mal mes certitudes quant aux faiblesses des capacités créatives de l’intelligence artificielle. 

D’abord, j’ai été très étonné d’apprendre qu’une intelligence artificielle a bluffé les membres d’un concours littéraire japonais en se faufilant parmi les finalistes avec un roman intitulé Le jour où un ordinateur écrira un roman. Choisi à l’aveugle, l’oeuvre qui sortait du laboratoire d’Hitoshi Masuraba. Elle était bien structurée, fluide, selon les membres du jury, mais elle posait néanmoins un problème de description des personnages et c’est la raison pour laquelle elle a été écartée du prix. Cela s’est aussi produit en 2016.

Ensuite, en naviguant sur le web, je suis tombée sur une application nommée poemportraits. Cet algorithme, codé par Ross Goodwin en collaboration avec le Arts & Culture Lab de Google et l’artiste scénographe Es Devlin, produit des vers à partir d’un mot et d’une image donnés par l’utilisateur. C’est en lisant des millions de mots et des centaines de milliers de vers écrits par des poètes du XIXe siècle qu’il a appris le langage poétique. L’algorithme ne copie pas et ne retravaille pas les phrases existantes, mais il utilise son matériel de formation pour créer un modèle statistique complexe afin de générer des phrases originales imitant le style de ce qu’il a lu.

En m’amusant avec cet algorithme poète et en me prêtant à un petit travail d’édition, j’en tire ceci:

«Le vent du nord coule tandis que douces et rouges 

nos technologies seules avec le rocher pâle

voient ce monde épuisé sombrer dans les étoiles»

Je vous conseille d’aller constater par vous-mêmes ce qu’il peut faire. Pour ma part, j’ai trouvé l’expérience tout à la fois fascinante et insatisfaisante. L’algorithme produit des vers à la demande. L’usager, spectateur de sa prouesse, comprend rapidement qu’il n’investigue pas un vécu, car le code informatique se contente de réinvestir des formes issues d’un répertoire poétique en variant le vocabulaire. N’en demeure pas moins qu’en jouant avec l’application, j’en ai tiré ce court poème que je pourrais mettre en épilogue de ma nouvelle. D’une certaine manière, mon récit tient tout entier dans ces quelques vers produits par une intelligence artificielle. 

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En m’inspirant du récit de Joanie, où une jeune fille raconte l’enlèvement extra-terrestre de sa mère sans trop savoir si elle doit y croire, j’ai cherché quel lien pourrait unir cette IA au fond de la grotte de l’île au massacre avec des créatures venues de l’espace. 


Françoise P.-Cloutier

L’écriture et la vie (I)

Si j’ai pris le temps de transcrire le récit d’une simple commission au village (lien vers Frites d’automne), c’est parce que je voulais donner une forme à l’errance qui précède toujours l’écriture d’un texte. C’est aussi, et peut-être est-ce là la véritable raison de l’existence de ce texte, parce qu’en l’écrivant, je me suis vite amusée. 

Plusieurs pistes d’écriture apparaissent dans ce récit. Une foule d’ idées y affleurent et demandent à être explorées. Le ton, qui m’est venu naturellement, rend compte de l’état d’esprit qui m’habite de ces temps-ci dans mon village. Banlieue fantôme neuf mois par années, le Bic, l’hiver, me fait penser à un plateau de cinéma qui se repose. Peut-être est-ce parce que j’ai regardé d’anciennes photos du village. Peut-être est-ce aussi parce que j’habite l’ancienne boutique du maréchal-ferrant et qu’en jardinant notre cours nous avons déterré une grande quantité de fer à cheval. Peut-être est-ce parce que toute la vie du village se concentre l’hiver dans le bar de l’ancien Laval (le Vieux Bicois) qui a définitivement une ambiance cowboy. Peut-être est-ce encore parce que la dynamique sociale de notre communauté a tout à la fois un côté fier-à-bras et un côté bien-pensant qui m’inspire. Toujours est-il que mon envie d’y imaginer un genre de western spaghetti nordique est apparue pendant que j’écrivais ce récit. 

L’incontestable beauté des paysages serait notre Klondike à tous. L’or du village. 

Vais-je écrire ce petit western? L’avenir le dira. Dans tous les cas, le genre me permettrait de transfigurer quelques intrigues du village, de rendre jubilatoires et amusantes des rivalités autrement pathétiques et de poétiser l’esprit franco-catho-américain du lieu. 

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Le travail d’écriture commence toujours, dans ma pratique à tout le moins, en amont de la rédaction, par un intense exercice de cogitation qui s’alimente le plus souvent de flâneries, de lectures, de transcription de situations, d’observation et de sensations et de beaucoup de marche. 

Ce travail se fait un peu tout le temps et s’intensifie dans les jours qui précèdent la rédaction du premier jet. 

Avant de m’y mettre, il me faut toujours clarifier l’expérience que je souhaite faire, ressentir l’envie d’investiguer un vécu par l’écriture. Dans le langage universitaire, nous dirions que je suis à l’étape de la formulation de la problématique de recherche, mais comme l’écriture littéraire permet d’investiguer des plans de réalités inaccessibles à la prose scientifique et académique, je préfère parler de situations ou de vécus problématiques, qui, dans ma pratique, doivent m’habiter et m’intéresser assez pour que la recherche de la forme m’amuse et, par moment, m’obsède. 

Tant que ce vécu problématique n’est pas clair, je n’ai aucun motif d’écriture et je n’écris pas. 

Le vécu problématique demande et appelle une forme. Son aspect problématique vient du fait que sans la forme qui lui convient, il ne peut être conçu. 

Pour moi, c’est là que se situe la genèse de toutes mes expériences d’écriture, le besoin de concevoir un vécu problématique qui m’habite et m’intéresse

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Je pense que chacun d’entre nous porte en lui un volumineux inventaire de vécus problématiques et informes. Comme tout le monde, je peux m’appuyer là-dessus. Ainsi, le travail de préparation ne me permet que de réactualiser un vécu choisi pour l’installer dans des circonstances et des situations qui lui permettront, pendant l’aventure de la rédaction, de se déployer de phrase en phrase et de prendre une forme. 

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Dans son très beau livre La connaissance de l’amour, la philosophe américaine Martha C. Nussbaum cherche, à travers plusieurs études, à comprendre la particularité du domaine littéraire afin de cerner son champ de connaissance et d’expliquer comment les textes littéraires proposent une sorte d’investigation de la vérité différente et complémentaire à celle de la philosophie, et j’ajouterais par extension, celle des sciences humaines et naturelles. Pour Nussbaum, «la forme littéraire est inséparable du contenu philosophique; elle constitue un aspect de ce contenu, elle est partie prenante de la recherche et de l’expression de la vérité.» (p.15) Ceci parce que la littérature, explique-t-elle plus loin, «parle de nous, de nos vies, de nos choix, de nos émotions, de notre existence sociale et de la totalité de nos attachements.» «Comme l’a souligné Aristote», écrit-elle encore, «elle est profonde, et peut nous guider dans notre recherche de la manière dont il faut vivre, parce qu’elle ne se contente pas (comme l’histoire) d’enregistrer l’occurrence de tel ou tel événement: elle cherche la structure du possible – du choix, des circonstances, des interactions entre choix et circonstances- qui réapparaissent dans les vies humaines avec une telle persistance qu’elles doivent être considérées comme nos possibilités.» (p.259, 260). En ce sens, elle pense que les lectures littéraires sont nécessaires à la réflexion philosophique et politique, tout particulièrement lorsque se posent les questions qui concernent la vie humaine.

Vie pratique, vie psychique, vie affective, vie sociale, moralité, jugement, idéologie, système de valeurs, sensibilité éthique, problème des passions, conflits de devoir, ambiguïté, complexité, expérience de l’altérité, expérience de l’amour, expérience des vérités telles qu’elles sont vécues, le champ littéraire propose un très vaste répertoire de formes qui nous permettent de vivre, par procuration, des vécus problématiques. Et si chaque écrivain à sa façon de s’y prendre, un texte littéraire s’il fonctionne, se présente toujours comme une aventure de la forme et du langage nous permettant de concevoir un problème vécu, de le ressentir et de l’éprouver, de le vivre à travers les mots que nous lisons.

D’où l’importance d’ancrer nos démarches d’écriture, si nous les souhaitons littéraires, dans un vécu problématique assez fort pour qu’il nous permettre d’interroger nos façons de vivre et nos possibles humains. 

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Il faut avoir intensément vécu dans les oeuvres des autres, avoir rencontré des voix qui nous ont ouvert des mondes pour découvrir ce que peut faire la littérature. 

Et, dans cette conscience de ce qu’elle peut faire, vaut probablement mieux n’avoir aucune prétention et des ambitions mesurées pour demeurer heureux dans nos investigations littéraires. Surtout, ne pas se laisser détourner du vécu problématique qui cherche sa forme. Ne pas tant s’inquiéter de sa légitimité, ne pas chercher à prouver sa valeur, ne pas se sentir blessé par la critique, ne pas trop s’en faire avec Sarraute et Victor Hugo, ne pas vouloir être Céline, ne jamais jalouser aucun talent, se contenter du nôtre et le développer juste parce qu’on a besoin, et parce que c’est amusant, de concevoir un vécu problématique par une forme et des procédés littéraires. Apprendre et travailler, écrire avec plaisir. Accepter qu’après l’écriture, il y ait encore l’écriture, car la jouissance est dans la pratique et que la satisfaction vient dans la découverte des possibilités dont parle Nussbaum. Accepter aussi que tous les textes que nous écrirons, dès lors qu’ils seront écrits, n’aient plus rien de neuf, rien d’inconnu à nous donner. 

Écrire n’est qu’une façon d’exprimer, de concevoir et de partager l’un des vécus problématiques du vaste répertoire existentiel que chaque être singulier porte en lui. Ça ne change rien au cours normal des choses, pour reprendre le titre du recueil de mon amie Sara Dignard, mais ça éclaire et passionne notre rapport à la vie et au monde. 

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Ce qui me plait et me captive dans la rédaction d’une phrase, puis d’un texte, c’est le pouvoir d’apparition du langage. 

Lorsque j’écris, je découvre, en même temps que j’écris, la forme, les articulations et la cohérence d’un vécu qui, jusque là, restait en moi à l’état informe. 

Je ne sais jamais d’avance tout ce qu’il y aura dans un texte. 

Souvent, ça me prend un petit moment avant de trouver le ton. 

Quand je le tiens, c’est parti. 

J’ai hâte de le découvrir le texte que je suis en train d’écrire.

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 Mes vitesses d’écriture sont variables. Cela dépend de ce que je cherche à concevoir. Certaines phrases s’enchaînent très rapidement, sans méditation, comme si je les échappais. 

D’autres prennent plus de temps à apparaitre. 

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Revenir sur un texte déjà écrit pour en expliquer la genèse et le processus de création me demande toujours un gros effort de réactivation et j’ai beau m’astreindre à la vérité, force m’est de constater qu’une grande part de ce qui se met en branle pendant que j’écris déborde du champ du concevable.

Trop de choses se juxtaposent. En rendre compte entièrement est impossible. Le texte, tel qu’il reste après avoir été écrit, est le résultat d’une expérience complexe dans le sens où l’emploi Edgar Morin. Il se présente comme tissage d’éléments différents qui forment un dessin d’ensemble. L’expérience de l’écriture permet de relier, connecter, faire exister en relation une multitude d’aspects différents d’un réel humain qui est aussi, mais dans une bien plus large mesure, complexe. L’écrivain compose en tirant sa matière d’un univers situé tout à la fois en lui et autour de lui. Dans ce continuum d’un monde autant intérieur qu’extérieur, sans cesse mouvant et changeant, il sélectionne les contenus divers qui, placés ensemble, forme un tout, un ensemble qui deviendra indivisible.

C’est pourquoi faire le recensement de tous les contenus de réalités qui s’activent dans l’écriture d’un texte serait un exercice infini et probablement vain. Néanmoins, nous pouvons toujours, a posteriori, reconstituer quelques étapes fondatrices.


Martha C. Nausbaum, La connaissance de l’amour, Éditions Du Cerf, Paris, 2010

Sara Dignard, Le cours normal des choses, Éditions du passage, Montréal, 2015

Françoise P.-Cloutier

«Huit Soleils pour un grain de riz» – Frites d’automne

La nuit arrive tôt, c’est l’automne, il n’y a plus de lait dans le frigo ni de pain sur le comptoir et nous avons très envie de manger des frites avec notre poulet BBQ, alors je quitte l’écran et me retrouve dehors et comme mes semelles de cuir frappent le trottoir, je m’amuse à claquer mes doigts en contre temps et je fais des sons de bouche et de gorge. Deux mille neuf cent quarante-six habitants au village, personne dehors. Le vent froisse les ombres et siffle entre les planches de bois de la shed du voisin, les cheminées boucanent, ça sent le gel et j’aimerais me déplacer à cheval entre les fenêtres bleues parce qu’il me semble que c’est un village propice pour imaginer un western spaghetti nordique. 

Pourquoi est-ce que je pense à ça? 

Je me souviens qu’une fois, après je ne sais plus combien de gin-tonics, je suis descendue à l’hôtel comme un cowboy sur le cheval de Manu. C’était ma fête, ma première nuit de pyrotechnie intensive, ça doit faire quinze ans et j’étais loin de me douter que la surenchère irait jusque là. Maintenant mon amie Mirna revit ses traumatismes de guerre en soupant à ma table l’été, quand ça pète de partout et dans tous les sens sur le parvis de l’église, c’est à savoir qui allumera le feu qui ira le plus haut, qui illuminera la nuit le plus fort, depuis des années que ça dure. J’ai proposé une médiation, mais impossible de contenir les ardeurs, le ciel du village est devenu un Far West qui me dépasse depuis longtemps et comme les jeunes, pas différents des vieux, rêvent de célébrité, on a beau faire les shérifs et confisquer les briquets, ils se vantent de savoir comment entrer dans l’église et il n’en faut pas plus que s’organise une expédition dont le but initial était de jouer du métal à l’orgue et d’observer le village du haut du clocher. Si je peux croire ma source. Ce qui n’est pas certain.

Ce soir là, au début de l’été, les enfants avaient fait des dessins sur l’asphalte et tout le voisinage menait l’enquête. Ça a duré des heures, puis des jours et des semaines, mais moi je savais qui c’était parce que j’avais remarqué depuis un bon moment que la cloche de l’église sonnait n’importe quand. Ça créait un mystère à élucider, ça m’a pris un mois peut-être, la cloche à toute heure, l’énigme de l’Angelus et puis j’ai compris et j’ai trouvé ça beau, l’orgue pour eux seuls, comme un rêve une telle permission, ne pas résister à l’envie de chanter dans l’église déserte. Superbe! 

Jusqu’à ce qu’ils s’en vantent et forment une bande, qu’ils s’ambitionnent au vin de messe et qu’ils étanchent leur soif de l’exploit en allumant des feux d’artifice dans la gueule de Dieu, armée pour prévenir le pire de l’extincteur qu’ils vident, les couillons, au sommet du clocher et échappent sur l’asphalte. Ça fait bang, bang, bang, plusieurs fois la rue sursaute, on appelle le 911, Radio Canada en parle. Tout le monde dehors. Deux camions de pompier et cinq voitures de police. L’enquête a durée trois semaines.

Jamais je n’aurais pu anticiper l’effet de l’uniforme ni le charisme badass de shérif qui a calmé l’esprit pyromane de mon kid en lui faisant comprendre qu’il serait pas mal moins hot avec un dossier criminel. C’était de la grande performance et j’en félicite le bureau de casting du service de police de Rimouski. Depuis que fils a eu un avant-goût de l’enfer qu’il l’attend s’il crisse le feu, nous prêchons moins dans le vide.   

Je descends la rue de l’église en tournant le dos au gars en brun debout sur un socle de granit où il est écrit «venez à moi». Au-dessus des toits, la croix lumineuse du mont Saint-Louis domine le village et me donne des idées de mise à mort. C’est peut-être parce que je suis née après l’apocalypse, mais je trouve que les hosties goûtent le carton et j’ai peur des curés autant que de tous ceux qui s’abreuvent dans la plaie du monde. Je ne tue que pour manger. Je n’aime pas le boudin, mais je pourrais me damner pour l’odeur de la chair vivante. Donc ça me plombe le moral la crucifixion du christ, si beau, vous en conviendrez et si cloué sur sa croix depuis deux-mille ans. Pauvre créature torturée pour des siècles et des siècles.

Le calvaire de Jésus me fait penser à Assange, aux destins tragiques des combattantes kurdes et à la horde enragée de mononcles qui cerne Greta la jeune. J’ai un fil d’actualité Facebook dans la tête, c’est effrayant. J’entends le jus circuler dans les câbles. Pas une âme qui vive dans la rue sauf celles des chats affairés à quelque chose d’important qu’aucun humain ne pourra jamais comprendre. Et celle des arbres sous lesquels certains jours je m’assois pour écouter leur silence et arrêter de penser quand j’ai le temps pour ça. Et que la météo s’y prête, ce qui arrive trois mois dans l’année ici et juste à l’aube, car notre village est bien coté sur trip advisor et jouit d’une belle visibilité médiatique, donc l’été on cherche le silence même en pleine nuit. 

Ça fait un bien fou ce frisson dans mon cerveau, l’odeur des feux et l’automne qui siffle dans la rue déserte. 

À la lumière cathodique filtrant des fenêtres des maisons, je compte minimum quinze écrans ouverts jusqu’à ce que j’arrive à la track du C.N. Là et pas là. En ce deux novembre qui tombe un dimanche cette année, à dix-huit vingt-deux, heure précise où je suis sortie de la maison pour aller chercher des frites au Vieux Bicois, combien des deux mille neuf cent quarante-six âmes humaines du village sont en ce moment même en immersion numérique? Là et pas là. L’attention ailleurs. Tous absorbés dans un lieu digital et virtuel. La multiplication des espaces immatériels générés par nos technologies numériques me donne le vertige.

Je marche sous le cosmos vers l’hôtel. Les pensées entrent et sortent de ma tête. Des sensations suaves s’installent au creux de mon ventre, une électricité bleue, je dirais, générant dans mon corps des longueurs d’onde propices à l’amour fou. 

En traversant la rue pour rejoindre le Vieux Bicois que borde l’ancien cimetière du village, une vieille hantise d’immortalité me prend et me fait basculer dans un film de Jim Jarmusch que je ne reconnais pas. Avec nonchalance, je pousse la porte du bar de l’hôtel, «Born to be wild», j’entre dans un repère de loups garous. Les habitués me dévisagent, mais je sais qu’aucun d’entre eux n’osera s’en prendre à moi. D’instinct ils savent que je peux les faire pleurer juste en les regardant dans les yeux. Je suis l’ange qui bouffe des frites.

Je salue la barman: «C’est pour les frites.» «Elles doivent être prêtes. Peux-tu aller les payer dans la salle à manger?» «Pas de trouble» Je longe le bar pour rejoindre le passage entre le débit de boisson et l’hôtel. Sur l’écran géant pas de son, une madame témoigne en sous-titre d’une affaire sordide si ordinaire que personne dans la place ne lui porte attention. Pas grand monde ici ce soir, cinq buveurs de pintes de Molson et une amatrice de cocktail, aucun artificier, aucun individu alpha. Juste des bêtes sauvages blessées, qui ne veulent pas s’enfermer devant la T.V. Leurs voix rauques échangent des souvenirs de chasse et de road trip. 

L’immense tête d’orignal empaillée au-dessus de la table de billard me fait signe du menton en direction d’une table où un ectoplasme de David Croquette est plongé dans la lecture de Kafka sur le rivage. Je le sais parce que je reconnais les poissons bleus sur la couverture du livre. Comme ceci va complètement à l’encontre des lois de la physique et de la raison, je n’y porte pas plus attention.

Je rejoins la salle à manger où depuis au moins cent ans on se marie, on enterre, on baptise, on mange du crabe, on joue au bingo, on danse comme des possédés, on lance des livres et des confettis, on joue sa vie dans une performance de karaoké, on se raconte des contes de peur, on s’organise des partys de famille, des résistances et des jours de l’an. Joue contre joue, je me souviens d’Élise Turcotte et de Jean-Paul D’Aoust au lancement du livre de notre Valérie très chère, chantant un tube d’Aznavour sur le mini stage aux rideaux de paillettes qu’entourent les tables de cette salle assez célèbre et chichement fenêtrée parce que si elle l’était, la vue ne serait pas commerciale. Le lieu est bas de plafond.  Il est ouvert sur la réception, fermée ce soir, mais je suis pas mal certaine qu’on peut louer une chambre pareil en s’informant au bar. Avant, l’hôtel était situé en face de la gare. Dans le temps, ça s’appelait Le Laval. Sur le site du cimetière se dressait la première église du village. Elle a brûlé en 1890. 

Pas un seul mangeur dans la salle à manger, pas de serveuse au comptoir, je passe la tête dans la cuisine et cet amour de Pout, qui mériterait un roman à lui tout seul, me donne mon sac de frites et appelle sa boss en train de faire l’inventaire dans la backstore. Lui il ne s’occupe pas de ça le cash, ça ne lui a jamais tenté de compter et de peser sur des pitons. La boss me tend le terminal pour que je glisse ma carte de crédit sur le paypass. Reconnaissance de puce, coupon. Dix secondes. «Merci bien, à bientôt». 

Je ressors par le bar. En me voyant apparaitre, David Croquette se lève et vient à ma rencontre. 

«Faudrait qu’on jase» qu’il m’annonce, «à propos de ce que tu m’as demandé l’autre jour, j’ai des informations qui pourraient t’intéresser.» «Merde, c’est tellement pas le temps», que je lui réponds très déconcertée, je lui montre mes frites, «le poulet est prêt, j’ai un deadline un peu serré.» «Je comprends ça», qu’il me dit, «je vais passer te voir plus tard.» Je ne me souviens plus pantoute d’avoir jasé avec l’ectoplasme de David Croquette. Je vois encore moins ce que j’ai pu un jour lui demander, mais je suis toujours preneuse d’informations et comme je sais qu’en chassant le surnaturel, il revient au galop, je ne m’embrasse pas trop de l’étrangeté de sa proposition. Je lui dis que c’est bien parfait, que j’ai hâte d’entendre ce qu’il a à me dire. «À tantôt, alors!» «À tantôt». 

En remontant la rue de l’église, je replie mes ailes autour de moi et les remonte sur mon cou pour ne pas attraper froid. Je plonge mon nez dans leur duvet. Le sac de frites réchauffe mes mains. Plusieurs étoiles percent les halos des lampadaires. Je pense à la nouvelle Dans la nuit noire de Joanie. 

Les possibilités qu’il existe d’autres planètes vivantes dans l’univers me paraissent si astronomiquement énormes qu’elles me semblent presque certaines. Quant à savoir s’il existe quelque chose de comparable à l’humanité ailleurs, je n’ai aucune certitude, mais je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas. Cela étant, je ne suis pas du tout convaincue que nous soyons un must galactique. Folie de la croissance, hybris, soif de puissance, de vitesse, de virtuosité et d’exploit, hypersensibilité traumatique, disons que nous sommes assez mal équipés pour sauver notre peau. Sachant que l’écosystème planétaire se détraque et que les espèces disparaissent massivement, sachant les conditions de misères dans lesquelles vivent des milliards et des milliards d’individus, tout ça juste parce que nos sociétés fonctionnent sur des logiques d’exploitation des ressources humaines et naturelles, sachant toute la violence de l’histoire humaine, je pense que, parmi toutes les formes de vie possibles envisageables dans le cosmos, nous sommes probablement des animaux assez risibles et pathétiques. Des fous furieux du cerveau, égocentriques et irrationnels. De grands fabulateurs possédés par des délires et des pulsions, je me dis souvent que nous aurons besoin d’un gros bond cognitif pour survivre aux crises qui s’en viennent. 

Car je ne pense pas que nous éviterons l’écroulement du monde. Et les grandes morts qui l’accompagneront me rendent très triste. Si triste que même mon poulet bio local sent moins bon. 

En entrant, j’annonce que David Croquette passera nous voir plus tard et je demande aux enfants de lâcher Malcolm in the middle pour mettre la table. Ça résiste, mais je prends possession de la tablette et démarre un podcast de La planète bleue. La voix caverneuse d’Yves Blanc nous parle des applications contemporaines et des promesses de l’intelligence artificielle pendant que je distribue les frites dans les assiettes. «À table tout le monde». Le clan entoure le poulet. Je détache les cuisses et les ailes pour les gars, je tranche un beau morceau de poitrine blanche pour Rose et j’annonce que j’ai eu deux flashs d’écriture  pour notre projet du BREF en allant chercher des frites. Le premier serait la fantasmagorie d’un thriller spaghetti surnaturel au Bic. Le deuxième, en train de se préciser avec les propos et surtout, la voix de Yves Blanc, serait d’écrire une narration portée par une IA située au fond de la caverne de l’île au massacre. 

RÉFÉRENCE

Valérie Provost, Dix semaines et demie, Rimouski, Éditions Fond’tonne, 2018

Valérie Provost

« À marée haute » – Un exercice de lenteur

Vous pouvez consulter le résumé de la nouvelle ici.

Il est rare que je connaisse déjà l’histoire d’un texte avant de l’écrire. La plupart du temps, mon élan premier est le personnage. Parfois, j’ai déjà le début d’une idée ou encore quelques mots. Mais presque jamais des actions, une intrigue. J’écris un peu comme je lis, et je découvre le récit au fur et à mesure.

Cette fois-ci n’est pas différente : j’avance dans l’histoire en ne sachant pas sur quoi je vais tomber. Seulement, c’est terriblement plus lent qu’à l’habitude. Je me retrouve plusieurs fois complètement perdue, à ne pas savoir ce qui va se passer, ni même s’il se passera quelque chose. Je me demande à de nombreuses reprises où s’en va mon texte, sans pouvoir trouver de réponse satisfaisante.

Le souci du détail

Je pense qu’une des difficultés avec ce texte est qu’il se déroule dans un endroit très spécifique. Dans le cas de « Water Lili », si la Pointe-aux-Anglais était présente, elle ne l’était pas tout le temps. J’y faisais référence de manière un peu plus vague et le récit se déroulait également dans d’autres lieux. Dans le cas d’« À marée haute », toute l’action se déroule sur la pointe et, plus particulièrement, dans les deux maisons tout au bout. Le récit, tout comme le personnage d’ailleurs, est vraiment imprégné de ce lieu.

Le problème, c’est que j’habite loin de la Pointe-aux-Anglais, à environ 4h de route. Quand j’entreprends l’écriture de cette nouvelle, cela fait déjà plusieurs mois que je n’ai pas eu l’occasion d’aller la visiter. J’en garde un souvenir assez marquant, mais j’ai l’impression qu’il n’est tout de même pas assez précis. Après tout, je n’ai marché dans la pointe que trois fois et observé les maisons que très rapidement. Je pourrais ne pas m’en soucier et laisser le texte se déployer, même si mes souvenirs ne correspondent pas entièrement au « vrai » lieu, mais j’en suis incapable. Pour une raison que j’ignore, j’ai besoin que le lieu dans mon texte soit fidèle à la réalité. Je ne veux pas qu’il y ait d’« erreurs » et je passe beaucoup de temps à m’assurer que je n’en ai pas fait. Pendant ce temps, je n’écris pas.

Être loin du lieu

Si j’habitais plus près, je pourrais me rendre à la Pointe-aux-Anglais, m’inspirer du lieu, vérifier des détails qui me chicotent, débloquer des choses. Comme c’est impossible, je me contente des (très) belles photos que Françoise a prises de la baie et des maisons ainsi que d’autres que je trouve sur internet. Je m’en sers pour me rappeler comment sont faits les porches, vérifier à quelle hauteur se trouvent les fenêtres, estimer à quelle distance de l’eau se situent les maisons. Je passe d’une photo à l’autre, je zoome, je dézoome.

Maisons de la pointe, hiver.jpg
Maisons de la pointe, hiver. Crédit photographique: Françoise Picard-Cloutier

 

Mais ce n’est jamais comme être sur place. Pour m’en donner l’illusion, je vais visiter Google Maps en mode Street View. Je marche sur le Chemin de la Pointe, je vais tout au bout, je pivote pour voir autour. Déjà, je me sens plus dans le lieu, mais tout ça a quand même ses limites : le Street View ne comprend pas la portion de la pointe où se trouvent les deux maisons. Je peux seulement les voir de loin, grâce à une série de photos 360º, prises à partir de la baie ou de l’île du Massacre.

Je passe donc une grande partie de mon temps d’écriture à aller et venir dans des répliques virtuelles de la Pointe-aux-Anglais, en tentant de m’imaginer qui peut être ce personnage que je suis en train d’inventer et que peut-il bien y faire.

Besoin de temps

Quand je remets mon texte à mes collègues, je ne suis pas satisfaite. Pourtant, j’aime bien le début et j’ai du mal à dire ce qui cloche exactement. Dans mon carnet, je me demande : « Où est-ce que ça s’est dégradé? » Le fil de la lecture me donne l’impression que quelque chose se perd, sans que je puisse déterminer quoi. Tout ce que je sais, c’est que je devrai le retravailler – beaucoup.

Je réalise un peu plus tard, en lisant les commentaires de Joanie, qu’il s’agit d’un problème d’enchaînement des actions. J’ai passé tellement de temps à trouver le personnage et à mettre en place l’histoire que j’ai dû faire vite, trop vite, vers la fin, pour terminer le texte dans le temps qui m’était imparti. Pour toutes sortes de raisons, ce texte aurait eu besoin que j’y consacre plus de temps. C’est ce que je ferai, au moment de la réécriture. J’ai déjà hâte de replonger.